enregistrement intégral de la table ronde



1ère table ronde : Cités imaginaires et villes imaginées

animée par Thierry Fabre

Une première table ronde pour découvrir l’étoffe des songes à partir desquels les villes se construisent. Paroles d’écrivains et de cinéastes pour nous faire entrer dans l’atelier imaginaire des villes et cités de la Méditerranée. Comment se fabriquent les images de telles villes ? Autour de quels récits se fondent ces cités ?
La littérature et le cinéma nous donnent la ville à dire, à lire et à voir, et nous permettent ainsi de mieux comprendre ses différentes formes de représentations.
Mais qu’en est- il du regard des historiens ?

SYNTHÈSE
Les liens dans le texte renvoient à des extraits sonores (real audio)

Cette première table ronde, intitulée "Cités imaginaires et villes imaginées", animée par Thierry Fabre, réunissait Hoda Barakat - romancière libanaise - et Kenneth Brown - anthropologue américain et directeur de la revue Méditerranéennes/Mediterraneans -. A travers ces deux intervenants, ce sont deux points de vue, deux regards qui ont été apportés sur le thème central du débat, illustré en exergue par une citation d'Italo Calvino : "Les villes ne sont rien d'autre que la forme du temps".
La ville "imaginée" est ici comprise comme un prisme permettant d'aborder les multiples facettes quii composent la réalité des villes méditerranéennes. Ainsi les points de vue des intervenants, bien que différents, ne s'opposent pas forcément.

Selon Hoda Barakat, les villes sont imaginaires d'abord parce qu'elles sont l'aboutissement des désirs de ces habitants, dont elle-même fait partie, et du rapport ambivalent qu'ils entretiennent avec leur ville. Son travaill d'auteur, subjectif, émane de son propre rapport à sa ville : Beyrouth. Pour elle, Beyrouth n'existe pas en ce sens que Beyrouth est une ville qui se réinvente quotidiennement. D'une part en raison des événements historiques qu'elle a traversés et des destructions successives qu'elle a subies et d'autre part parce qu'elle n'a jamais su préserver sa mémoire. D'où une reconstruction imaginaire d'un passé cent fois réinventé.
Cette reconstruction imaginaire passe, pour elle, par le travail d'écriture et par un rapport nécessairement affectif à son objet littéraire. Dès lors l'écriture est aussi un besoin d'expier une histoire personnelle et un besoin de rechercher ses propres racines dans une ville longtemps déchirée par la guerre.

Selon Kenneth Brown, l'imaginaire des villes est perçu sous un angle plus analytique. Ce qui l'intéresse, c'est de recueillir les discours des habitants afin de comprendre la perception qu'ils ont de leur ville à travers les descriptions qu'ils en donnent. il tente ainsi de complexifier la réalité d'une ville en récoltant la pluralité des points de vue des acteurs. Son travail vise donc à tirer les spécificités des villes méditerranéennes et à changer le regard collectif et commun que l'on porte sur elles.

Bien que le travail d'écrivain et celui du chercheur soient à priori différents, ils convergent dans l'objet traité : la ville, et dans la manière de le traiter : l'écriture. Autant Hoda Barakat n'est pas dupe de la part imaginaire quii habite tout discours et qui emphase la réalité, autant Kenneth Brown ne peut pas faire l'abstraction de sa subjectivité. Pourtant, tous deux, à travers l'imaginaire, sont en quête de réalité.
Ainsi s'accordent-ils à décortiquer le sens commun qui définit les villes méditerranéennes comme étant des villes "cosmopolites". Pour Hoda Barakat, il faut réaffirmer la réalité de ces villes soumises aux migrations et aux tensions sociales que cela suscite tandis que pour Kenneth Brown, la vérité des villes repose sur leur structure sociale et les liens que les différentes communautés tissent entre elles. Le fait donc que les villes méditerranéennes partagent le même espace maritime suppose-t-il qu'elles aient des formes communes ? Le débat reste ouvert.

Fabien Labarthe



Cités imaginaires, villes imaginées
par Frédéric Kahn

Ce n’est malheureusement pas toujours une posture artistique, c’est aussi un acte prémédité et calculé. “C’est un moyen de mobiliser les opinions publiques”. Le mythe est par définition fédérateur. Mais, quand il est instrumentalisé, il n’est plus au service de l’imaginaire, il se range sous la coupe de l’idéologie. Alors qu’au contraire, comme le précise encore Kenneth Brown, “la création artistique permet de saisir l’impact de ces symboles dans l’imaginaire collectif”.
Car si la légende et la mythologie participent de l’histoire de ces cités pluriséculaires qui gardent les traces, plus ou moins sublimées, de leur splendeur passée, quand l’artiste puise aux sources de ce matériau, c’est pour le transcender. Evitant ainsi que le passé soit nostalgique et mortifère, mais au contraire objet de ressourcement. La cité imaginaire idéale est sans doute cet endroit où l’individu n’est plus perdu, mais partie prenante d’un projet au sein d’une collectivité. Il se sent sinon plus fort, du moins plus lucide face au présent. “Le passé doit être réinventé pour donner une valeur d’exemple au présent”, affirme encore Kenneth Brown.
Cependant, les villes méditerranéennes peuvent aussi être matière à cauchemars, tout dépend comment nous les habitons. Quand les écrivains et les cinéastes nous proposent une lecture de la ville, c’est bien pour lire dans le cœur des habitants. La cité n’est alors rien d’autre que le miroir du citadin. Une métaphore du destin. Comme dans le poème de Constantin Cavafy, qui est à l’origine du film de Yousry Nasrallah, justement et simplement intitulé La Ville :


“La ville te suivra. Tu traîneras dans les mêmes rues, tu vieilliras dans les mêmes quartiers et tes cheveux blanchiront dans les mêmes maisons.
Où que tu ailles, tu débarqueras dans cette même ville. Il n’existe pour toi ni bateau ni route qui puisse te conduire ailleurs. N’espère rien. Tu as gâché ta vie dans le monde entier, tout comme tu l’as gâchée dans ce petit coin de terre”. La ville devient alors la matière d’un voyage intérieur. Mais seule la médiation de l’artiste peut donner à cette déambulation personnelle, un caractère universel.
Donc, si le poète utilise la ville méditerranéenne comme une source de création, presque comme un outil, en retour, il la nourrit et lui apporte une dimension intemporelle. Elle peut même aspirer au statut de légende. En tout cas, les images que l’écrivain ou que le cinéaste fabrique ouvrent des perspectives qui dépassent les clivages politiques, économiques et sociaux.
L’imaginaire n’est pas une donnée vaporeuse et évanescente, il a une existence concrète. Il est tout aussi fondamental que les autres éléments qui fabriquent de la sociabilité. Reste bien sûr à ne pas entretenir un amalgame schizophrénique entre le réel et son interprétation ou son dépassement. “Nous ne devons pas confondre la ville elle-même et le langage qui la décrit quoi qu’il existe un lien entre l’une et l’autre”, écrit Italo Calvino dans Les Villes invisibles (Seuil, 1974). C’est la surexploitation d’un certain imaginaire qui conduit à la caricature. Les villes méditerranéennes traînent aussi derrière elles une imagerie qui les abîme et les réduit. Les artistes sont justement là pour renouveler notre catalogue d’images et éviter qu’elles ne deviennent clichés.



  L’écriture, qu’elle soit cinématographique ou littéraire, s’ancre toujours dans un territoire, une géographie tout autant physique que mentale. Les cités méditerranéennes n’échappent pas à la règle. Au contraire, elles comportent une charge symbolique primordiale. L’imagination est consécutive de leur histoire. Ici, les mythes créés autrefois par les poètes, ne sont pas secondaires, ils sont fondateurs. Les Rencontres d’Averroès se devaient de débuter par l’exploration de ces continents sans frontières et sans marges que dessine la création artistique au cœur même de la cité. Cinéastes et écrivains seront réunis pour échanger sur ces villes qui ne pourront redevenir légendaires qu’à force d’être réinventées. “L’imaginaire est apparemment un mode d’entrée léger pour saisir le visage d’une cité. En fait je crois que c’est le plus profond. La fiction permet d’accéder à des faits que l’histoire ne peut pas formuler”, déclare Thierry Fabre. Car la seule approche rationnelle ne suffit pas à comprendre ces environnements urbains qui nous dépassent. “Elles existent au-delà d’elles mêmes”, ajoute-t-il. Jusqu’à s’absoudre du réel. “Par exemple, quand on parle de Jérusalem, on ne mentionne pratiquement jamais la réalité de cette ville”, déclare pour sa part Kenneth Brown. “On ne peut et on ne veut l’analyser qu’avec des symboles sans doute très puissants, mais cette approche s’accompagne d’un refus de parler de la réalité de l’organisation de la cité”.