2ème table ronde : Cités antiques et villes modernes

animée par Emmanuel Laurentin [France Culture]

La deuxième table ronde des Rencontres d’Averroès partira d’un questionnement à propos de ces “mégapoles méditerranéennes”, comme les définit Claude Nicolet.
Athènes et Rome, d’hier à aujourd’hui, continuité ou/et métamorphose ? Existe-t-il une spécificité de ces très grandes villes méditerranéennes ? La part de l’imaginaire a d’ailleurs joué un rôle central pour faire de ces villes de véritables “mégapoles”. Elles ont su capter l’héritage des mégapoles antiques, pour affirmer une splendeur retrouvée et parfois mythique.
Parmi ces “mégapoles méditerranéennes”, quelle est la place du “moment islamique” ? Ces villes s’inscrivent-elles dans une trajectoire méditerranéenne comparable ou suivent-elles des logiques urbaines qui leur sont propres ?
Comment appréhender enfin les villes modernes du monde médi-
terranéen, en référence aux cités antiques qui n’ont jamais cessé d’imprégner nos mémoires ?

les intervenants :
- Samuel Bordreuil
- Petros Martinidis
- Mohamed Naciri
- Claude Nicolet


SYNTHÈSE
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En raison de problèmes techniques, seuls quelques éléments du texte ont pu être assortis d'illustrations sonores.

La seconde table ronde intitulée "Cites antiques et villes modernes", animée par Emmanuel Laurentin réunissait Mohammed Naciri - professeur à la Faculté des lettres et des sciences humaines de l'Universtié Mohamed V à Rabat - , Claude Nicolet -ancien directeur de l'Ecole Française de Rome, professeur émérite à la Sorbonne et à l'Ecole pratique des Hautes Etudes - , Samuel Bordreuil - chercheur au LAMES - et Petros Martinidis - professeur associé à l'Université de Thessalonique -.
Comme point d'ancrage à l'introduction du thème traité - le passage de la ville traditionnelle à la ville moderne dans le bassin méditerranéen - il fut évoqué l'existence d'un jeu CD Rom (César 3), dont le but est de gérer une ville romaine dans l'Antiquité. Ce jeu, qui lui-même répond à des contraintes marchandes pour sa commercialisation, est construit dans sa structure sur un modèle capitalistique. Or, à l'issu du débat, tous les intervenants se sont accordés à dire que cette vision de la ville était bien trop restrictive pour caractériser l'essor des mégapoles qui ont jailli du pourtour méditerranéen à travers l'histoire.

En effet, l'une des caractéristiques de l'évolution des villes en Méditerranée est la richesse, non pas uniquement économique, mais surtout culturelle, des civilisations qui les ont vu naître. Ainsi Claude Nicolet nous rappelle la primauté en terme de modernité que constituait alors la zone méditerranéenne dans la période de l'Antiquité. Cette centralité historique mais aussi géographique a eu pour effet d'instaurer un rapport constant entre les deux rives de la Méditerranée, favorisant le peuplement humain et la reconstruction progressive des villes installées sur un même site. Cette histoire urbaine constitue alors le tapis sur lequel peut émerger aujourd'hui une conscience collective que les peuples méditerranéens ont de leur passé.

Pourtant il ne faudrait pas que ce constat nous amène à gommer les particularismes culturels. Ainsi Mohamed Naciri, s'ill ne nie pas que les villes arabes se sont installées sur les décombres de la Rome Antique, démontre que les villes islamiques présentent un tout autre modèle en matière d'aménagement de l'espace urbain. Celui-ci privilégie les espaces de convivialité et de sociabilité, et ce qui pourrait passer pour du "désordre" aux yeux des occidentaux n'est en réalité que l'expression d'une autre culture, d'une autre foi, et d'autres institutions. Il apparaît alors que les modèles institutionnels de contrôle des espaces urbains varient aussi au gré des aspirations des peuples et des luttes de pouvoir pour acquérir une légitimité politique dans une période donnée. C'est cette convergence de données concomitantes qui rend le travail d'historiens si complexe et ce qui amène Petros Martinidis a rappeler la difficulté à "cartographier" le temps. Cette "éternité comestible", comme il la désigne, peut conduire aux dérives actuelles du "post-modernisme" qui étudie le passé comme prétexte à la fantasmagorie et qui aboutit finalement à la désacralisation de l'histoire.
Dès lors les revendications identitaires peuvent trouver dans cette "reconstruction" historique les arguments qui mènent à la violence comme c'est le cas aujourd'hui dans une ville comme Jérusalem. Cependant Samuel Bordreuil rappelle que l'étranger dans la ville n'est pas une réalité nouvelle. Les villes méditerranéennes ont ainsi développé une forme de "cosmopolitisme" qui leur est propre, fondée sur les réseaux commerciaux.
En réponse à la première table ronde, la notion de "cosmopolitisme", comprise comme critère commun des villes méditerranéennes a donc été décortiqué tour à tour par chacun des intervenants. Il s'avère alors que le "cosmopolitisme" est un terme ambiguë pour décrire la réalité sociale mais qu'il ne renferme pas en soi un système de valeur.
Claude Nicolet nous renvoie à l'étymologie du terme qui signifie "ville-monde". Autrement dit, la ville cosmopolite est une image réduite des peuplements et des ressources du monde. Seul le contexte dans lequel est employé le terme est donc en proie à la polémique. Mohamed Naciri a pour sa part replacé le terme dans une perspective historique et démontre comment la notion de "cosmopolitisme" s'est transformée à partir du XIXème siècle, notamment durant la période coloniale où le rapport de force est devenu inégal entre l'occident et l'orient. Cette inégalité fausse la perception des identités locales et trouble, de la même manière, la définition de "l'urbain" contemporain.
Ainsi le citadin "cosmopolite" ne saurait-il à lui seul rendre compte de la complexité des réseaux urbains dans lequel ill s'insère et des différents rôles sociaux qu'il endosse à cette occasion. Afin d'affiner cette notion, Samuel Bordreuill avance alors le "concept de citadinité" qui permet de définir la sociabilité cohérente que met en œuvre l'individu vivant en ville et sur laquelle il peut s'appuyer au quotidien. Ainsi si les cités antiques du pourtour méditerranéens sont devenus aujourd'hui pour la plupart, des villes modernes, leurs habitants ont aussi changé de nature.

Fabien Labarthe



Un passé qui ne passe pas
Propos recueillis par Thierry Fabre et Judith Roze - Entretien publié dans Page des libraires, no 66 (octobre 2000)
Claude Nicolet, qui vient de diriger un vaste programme de recherche sur les mégapoles méditerranéennes, nous fait entrer dans l’univers de ces cités antiques et de ces villes modernes qui, depuis des siècles, n’ont cessé de faire rêver.

Page des libraires : Sous votre direction vient de paraître Mégapoles méditerranéennes (Maisonneuve & Larose, 2000), une véritable somme sur les grandes villes du monde méditerranéen. Au fond, qu’est-ce qu’une ville méditerranéenne ?

Claude Nicolet : C’est un des points que nous avons cherché à élucider au cours de notre travail : y a-t-il, dans l’histoire urbaine générale, une spécificité de la ville méditerranéenne ? Un premier élément de réponse peut être tiré de l’expérience commune : pour qui connaît le monde méditerranéen, s’y est promené, l’a fréquenté, il est encore évident à l’heure actuelle, malgré l’uniformisation des formes urbaines dans le monde, que ces villes ont une atmosphère caractéristique qui leur donne comme un “air de famille”. Du temps de ma jeunesse, c’était particulièrement frappant : quand on passait de Marseille à Tunis, de Naples à Alexandrie, d’Alger à Istanbul, on avait parfois l’impression de n’avoir pas changé de lieu. On trouvait des similitudes dans le site, l’architecture, les jeux de l’ombre et de la lumière… et surtout dans le peuplement. Le monde méditerranéen a été façonné par le phénomène des diasporas. Dans chacune de ces villes, on retrouvait les mêmes mélanges de population ; presque tous les peuples de la Méditerranée s’y côtoyaient. Nous touchons là à ce qui a été, pendant des siècles, une vraie caractéristique de la grande ville méditerranéenne, à savoir son cosmopolitisme. Je suis né à Marseille et, dans mon enfance, le réseau de relations d’une famille marseillaise comptait sans doute plus d’étrangers que de Français : des Turcs, des Grecs, des Égyptiens, des Italiens... Le tout se retrouvant pour faire des affaires, jouer au bridge, aller au café, etc. Par contre, on ne voulait pas entendre parler des Parisiens ou des Lyonnais !
Il y a donc bien eu une spécificité culturelle, sociologique de ces grandes villes méditerranéennes, reliées entre elles par une mer intérieure qui a toujours été un trait d’union plutôt qu’une séparation. Tout le problème est de savoir si cette spécificité subsiste aujourd’hui, où le cosmopolitisme de la fin du XIXe et du début du XXe siècle a en grande partie disparu.

Et qu’est-ce qu’une “mégapole” ?

C’est une ville qui est beaucoup plus grande que le type habituel de développement urbain dans une région et à un moment historique donnés.


C’est la très grande ville, la ville géante. La mégapole se définit donc d’abord en fonction de critères quantitatifs – population, superficie, importance du territoire appartenant à la ville. Secondairement, d’autres facteurs interviennent, comme la puissance politique ou le rayonnement culturel. Nous avons ainsi établi une liste de neuf mégapoles méditerranéennes : Alexandrie, Antioche, Athènes, Carthage, Constantinople (et plus tard Istanbul), Le Caire, Naples, Rome et Venise – toutes villes qui, à un moment ou un autre de leur histoire, ont atteint des dimensions exceptionnelles pour l’époque.

Dans votre livre, une autre dimension importante apparaît : celle de l’imaginaire...

En effet, la dimension symbolique ou imaginaire est elle aussi essentielle. Lorsqu’un organisme urbain, pour des raisons d’ordre économique, politique, culturel ou autre, grossit au point d’atteindre les limites de l’éclatement, il ne manque jamais de susciter l’étonnement des contemporains. Nous en avons de nombreux témoignages, notamment littéraires – je pense par exemple à l’étonnement du provincial face à la ville de Rome au début de la Première Bucolique de Virgile. À partir d’un certain degré de grandeur, donc, le quantitatif se change en qualitatif : en pénétrant dans la grande ville, on a un sentiment d’altérité, celui de passer dans un “autre monde”. Nous sommes ici dans le domaine des représentations, de ce qui est ressenti, sur d’innombrables registres : registre de la fascination, ou au contraire de la réprobation et de l’horreur (Platon, par exemple, voyait dans l’Athènes du IVe siècle avant J.C. une cité monstreuse, ingouvernable). Ces villes ont donc nourri l’imaginaire des hommes pendant des siècles ; on ne peut pas les appréhender sans tenir compte de leur légende.

Ces mégapoles méditerranéennes sont, presque toutes, nées dans l’Antiquité. Peut-on percevoir des éléments de continuité entre ville antique et ville moderne ?

Ce qui est frappant, c’est la capacité de ces villes à durer – voire, parfois, à renaître de leurs cendres. Ce n’est pas un hasard si, depuis l’époque d’Auguste, on parle de la “Rome éternelle”. Après avoir été dans l’Antiquité la capitale du monde connu, Rome, au Moyen-Âge, décline jusqu’à devenir une petite ville ; mais elle demeure le centre de la chrétienté, et aux XVIe-XVIIe siècles, elle connaît une nouvelle expansion et une nouvelle floraison architecturale. Au XIXe siècle, elle est l’enjeu du réveil et de l’unification de l’Italie ; capitale de l’État à partir de 1870, elle se couvre de monuments aux dimensions parfois démesurées.


Le tout conduit en droite ligne à la boursouflure architecturale et à l’exaltation de la mémoire de Rome qui ont caractérisé la période fasciste. Mussolini n’a rien inventé, il n’a fait qu’exploiter à son tour la légende de Rome…
L’imaginaire joue donc un rôle important dans la pérennité de ces villes. Comme Rome, la plupart de nos mégapoles méditerranéennes ont eu une longévité extraordinaire – 25 siècles d’histoire au bas mot... Les cas les plus frappants étant ceux du Caire et d’Istanbul, qui demeurent, aujourd’hui encore, de véritables mégapoles au niveau mondial.

Les grandes villes musulmanes sont pleinement intégrées à votre recherche. C’est assez nouveau par rapport à l’historiographie traditionnelle...

En effet, nous avons tenu à étudier l’ensemble méditerranéen comme un tout, sans dissocier villes musulmanes et villes chrétiennes. On ne peut pas faire d’histoire comparative en Méditerranée sans s’intéresser au monde islamique. De nombreux “orientalistes” ont donc participé à notre étude. Ils nous ont amenés à remettre en cause certaines idées reçues, par exemple le mythe de la ville musulmane “non administrée”. Ces villes étaient au contraire puissamment administrées ; il se trouve simplement que l’administration était souvent le fait de fondations religieuses. En fait, il y a bien des éléments de continuité entre ces villes musulmanes et les villes chrétiennes qui les ont précédées. Autre idée reçue, elle aussi mise à mal : on a voulu voir dans l’arrivée de l’Islam la fin de l’unité du monde méditerranéen. Or, il n’y a jamais eu de véritable “coupure” méditerranéenne ; au contraire, à partir de la conquête arabe du VIIe siècle, les contacts entre le nord et le sud de la Méditerranée se sont intensifiés.

Une question pour conclure : ces villes méditerranéennes, pourquoi font-elles tant rêver ?

Il y a d’abord le site, le paysage, l’extraordinaire mariage de la terre et de la mer que l’on retrouve dans presque toutes. Cette mer intérieure qu’entoure un chapelet de grandes villes est vraiment quelque chose d’exceptionnel. Mais il y a aussi, bien sûr, l’Histoire, qui attire et fascine. Ces villes ont quelque trois millénaires de passé ; et c’est un passé qui ne passe pas, un passé qui tient, parce qu’il a encore du sens aujourd’hui. Notre conception de la politique (mot dérivé du grec polis, “la cité”)
est née dans ces villes, à Athènes et Rome en particulier ; et l’on n’en finirait pas d’énumérer les autres héritages. L’historienne Catherine Brice, qui a participé à notre enquête, a trouvé un terme particulièrement heureux pour caractériser ces mégapoles méditerranéennes : ce sont toutes des “villes patrimoniales”.