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À propos, sinterroge-t-on cet automne à Marseille aux Rencontres dAverroès, cest quoi au juste une ville méditerranéenne ? Un endroit où on ne travaille pas trop, où les maisons sont serrées et où lon jette en pleine rue les coquilles de pistache ? Un endroit où les gens du Nord viennent prendre des vacances ? Un endroit qui au fil des siècles sest peuplé grâce à la Méditerranée, justement, ô séculaire trait dunion dhommes et de femmes venus dautres villes méditerranéennes ? Dailleurs quelle est la plus méditerranéenne des villes méditerranéennes ? Barcelone ? Trop bosseuse. Naples ? Pas assez. Istanbul ? Alexandrie ? Tripoli ? Et si cétait Beyrouth ? Population : 1,5 million. Capitale du Liban, qui est un très beau pays quand il nest pas occupé par les Syriens (cest le cas depuis 1989), par les Israéliens (ce nest plus le cas, provisoirement, depuis lété dernier), par les Français (1922-1946), par les Turcs (1516-1917), par les Mameluks dEgypte (du XIIIe au XVIe siècle), par les Croisés (1100-1290), les Arabes, les Romains, les Grecs, les Phéniciens. Ce qui nous fait cinq mille ans de Liban, dont quelques semestres dindépendance. Doù cette floraison, dans un pays vaste comme le département de la Gironde, de couleurs de peau, dyeux verts ou charbonneux, et de religions dont certaines nexistent plus quici. Peut-on aller jusquà dire que le Liban, pays de lait et de miel où les conquérants aiment à sattarder, est un conservatoire des peuples méditerranéens ? Lorsque, comme à Beyrouth, laéroport est placé au pied du centre-ville, un hublot dAirbus se transforme en excellent professeur de géographie urbaine. La topographie saute alors aux yeux : une péninsule adossée à de hautes montagnes (Liban, cest en arabe le blanc de la neige), plongée jusquau front dans la Méditerranée et protégée par quelques collines des vents dominants. Mais lhistoire suit aussitôt la géographie. Car cette traînée plus sombre, qui part de laéroport et remonte vers le centre, pour sachever dans un immense trou béant, cest la longue cicatrice de la guerre.
Les quartiers chrétiens étant situés à lest et les musulmans à louest ; les chrétiens ayant copieusement dominé les musulmans pendant des décennies, avec laide aimable des colons Français ; puis les musulmans, devenus plus nombreux, sétant réveillés dans les années 1970 et ayant réclamé leurs droits, que se passa-t-il ? Quinze ans de guerre civile, menée précisément le long de cette ligne verte qui sépare les deux communautés. Elle sachève par la défaite chrétienne et larrivée des Syriens, venus mettre tout le monde daccord. Lavion survole sans bruit la Place des martyrs. Elle fut, à la frontière des deux religions et au point de débarquement de tous les autobus ou taxis collectifs, le cur battant de Beyrouth. Il ne reste quun champ de pierres aplani au bulldozer.
On pourrait passer des semaines à Beyrouth sans rien voir de la guerre officiellement achevée en 1991. On irait dîner avec la jeunesse dorée dAchrafieh, on piquerait des têtes à la Plage Long beach ; on se ferait des toiles rue Hamra et on mangerait des pizzas à 8 francs fourrées aux épinards en écoutant les chansons de Fairouz. On sénivrerait dair humide et tiède, dépiceries saturées dodeurs. On verrait bien, ici ou là, une façade grêlée par des impacts de fusil automatique. Mais à condition de passer dun quartier à lautre en tapis magique, sans transiter par le centre, on trouverait Beyrouth simplement charmante. Mais un beau jour, serait-ce par distraction, on se retrouve dans ce qui fut la rue Gouraud, la place des Martyrs ou cette place triangulaire nommée Riad-el-Solh, aux pieds de lancien Grand Sérail.

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Le seul équivalent quon puisse trouver, à ces 120 hectares désolés au milieu de la ville, cest labominable vide que laissait le Mur, en 1989, tout autour de Berlin réunifié. À Beyrouth, dix ans après la fin de la guerre, on trouve encore des immeubles éventrés sur toute leur hauteur, où des familles se cachent pour vivre derrière des tissus crasseux, montant à longueur de journée des brocs deau et piratant lélectricité au poteau le plus proche. Réfugiés des villages du Sud, souvent musulmans chiites, ils exhibent, imprimés au pochoir sur les murs lépreux, les portraits de leurs dirigeants enturbannés. Il y a dans la rue des femmes au visage voilé, des hommes accroupis les mains graisseuses sous les capots de voitures, des enfants qui se poursuivent au milieu des décombres. Deux jeunes gens au regard farouche nous interpellent. Ils veulent savoir si lon est Américain America, good ! Ils voudraient y aller, en America. Derrière eux, à genoux, des maçons syriens et maigres scellent des trottoirs tout neufs dans la chaussée. Il y a encore plus pauvre queux : les Sri-Lankais, qui débarquent par gros-porteurs entiers, frêles et humbles, pour devenir domestiques ou plongeurs.
Oussama Kabbani est un homme daffaires assez typique de cette nouvelle génération libanaise formée dans les universités américaines. Il travaille pour Solidere, la société très anonyme chargée de reconstruire le centre de Beyrouth. Je sais bien que vous autres Européens faites les fines bouches à lidée dune reconstruction privée. Mais en 1991, de quels actifs disposions-nous pour remettre Beyrouth à flot ? Zéro dollar, zéro organisation, zéro cadastre, zéro État. Le point de départ, ce sont plus de 100 hectares en ruines, peuplés de squatters, sans eau ni électricité ni dégoûts. Et au bout de la rue, un tas dordures monstrueux, épais de dizaines de mètres, installé à la plage Normandy, sur laquelle Beyrouth a jeté pendant les quinze ans de guerre tous ses détritus : les gravats des immeubles détruits, les corps des victimes, les déchets des hôpitaux, des centaines de têtes de bétail. La puanteur était hallucinante, et la pollution sétendait jusquà Chypre. Cétait cela notre principal actif.
Lactionnaire principal de la société Solidere, se nomme Rafic Hariri. Hariri, par ailleurs entrepreneur milliardaire, fut premier ministre du Liban de 1992 à 1998. Il devrait le redevenir au moment où cet article va paraître. On ne prétendra pas que ce cumul de fonctions lui rend la tâche plus difficile : Cétait assez commode davoir M. Hariri à la tête du pays, reconnaît un de ses collaborateurs. Il a un carnet dadresses gros comme ça. Il est grand-croix de la Légion dhonneur, ami personnel de Jacques Chirac, à tu et à toi avec la terre entière. Quand il rend une visite officielle, il fait avancer en même temps les dossiers de Solidere. Cest commode. De même, il est plus commode, pour exproprier au profit de Solidere les anciens propriétaires de terrains en centre-ville, dêtre celui qui détient la majorité au parlement.
Et on ne prétendra pas que M. Hariri, qui pour désamorcer les opposants à son plan durbanisme en prit plusieurs à son service, ou qui subventionna un livre consacré à Beyrouth par les plus prestigieux photographes occidentaux, on ne prétendra pas quil ait le socialisme chevillé au corps. Mais après tout, qui a construit le canal de Suez, la plaine Monceau ou lautoroute du Mont-Blanc ?
On ne saurait reprocher en tout cas à ses architectes davoir fait dans le médiocre. Trottoirs en pierre ajustée au millimètre, sous-sol remplis de gros égoûts et de fibres optiques, lampadaires façon place de lOpéra et arbres exotiques tous les trois mètres :

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Solidere a voulu, comme senorgueillit son patron, se mettre au niveau de Hong-Kong et de Paris. Quand on souhaite vendre le mètre carré de bureaux plus cher que sur les Champs-Elysées, il faut des arguments. Beyrouth sest donné les moyens de sa politique, même si jusquà présent les acheteurs se font rares et si les actions de Solidere ont baissé de moitié. La mise prochaine sur le marché de terrains à bâtir de 400 m2, vendus 2 millions de dollars pièce soit 15 millions de francs, améliorera-t-elle les comptes ? Les premiers ensembles achevés sont en phase avec cette vision du monde.
Ainsi la cathédrale Saint-Georges, dans laquelle, lautre jour, les ouvriers polissaient les derniers marbres et briquaient les confessionnaux. Faut-il voir, dans cette réalisation luxueuse, une architecture de salle de bains ? Ou bien se souvenir que les églises baroques, elles aussi, ont été neuves et rutilantes de tout leur luxe ?
De même pour cette charmante place de lÉtoile, quon peut considérer comme un saisissant décor dopérette sur thème libanais, dans laquelle, comme lautre lundi, de vrais députés et chefs de clan sortiraient dimmeubles néo-islamiques plus colorés que nature pour sengouffrer dans des Mercedes 600 ou des restaurants italiens ? Dans tous les cas les matériaux sont de premier choix, la pierre blonde à souhait et les moulures sculptées au petit ciseau.
Cest de lurbanisme que peut venir le vrai danger. Larchitecte Jade Tabet, qui partage temps et affection entre Paris et Beyrouth, lexprime de façon poétique et efficace : redoutant un centre-ville géométrique et coupé des quartiers populaires, il craint que Solidere ne fabrique un désert où linsensé, voire le terrifiant, na plus la forme dombre, mais, comme dans le théâtre de Genêt, celle de la clarté même.
Derrière cela, cest toute la part dimprévu et dhumain, qui est en question. En lui-même, le centre construit par Solidere en vaut bien dautres. Il respecte, cétait lessentiel, la grille de rues constituée, comme dans toutes les villes romaines, par le prolongement de deux axes à angle droit, le decumanus et le cardo. Mais de ces rues, Solidere na fait que des rues : des outils à circuler. Des places, elle na dessiné que les bords. Des jardins, elle na planté que les arbres. Elle a peuplé Beyrouth dobjets. Elle a oublié quentre les objets existe un air invisible, qui ne se construit pas et se nomme lespace public. Cet espace sera-t-il ce qui reste quand on aura tout bâti ? On ne fait pas une ville avec des restes. Ou bien traduira-t-il une volonté commune ?
Pour beaucoup de Beyrouthins, un pays qui se fragmente sans cesse en communautés et sen remet pour son destin à une nation voisine, ne peut engendrer despace public, celui précisément où chacun quitte ses déterminismes de clan et accède à lanonymat de la citoyenneté. À moins que la vie ne se fiche bien des théories sur lEtat et lespace public. À moins que les Beyrouthins, privés de leur centre détruit, ne sen soient fabriqués un autre sans demander lavis de personne. Comme cette sublime Corniche où se côtoient les fumeurs de narghilé et de splendides créatures qui font leur jogging, les propagandistes du Hezbollah et les vendeurs ambulants de cassettes-pirates, les anciens élèves des jésuites et les militaires désuvrés ? Est-ce un hasard si, du matin à la nuit, tous se retrouvent ensemble le long de la mer ? La Méditerranée serait-elle, au-delà des clichés quelle suscite, lultime espace public de ceux qui vivent à ses côtés ?
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