enregistrement intégral de la table ronde



3ème table ronde: Cités à repenser, villes à reconstruire

animée par Michel Abescat [Télérama]

La troisième table ronde sera encore plus centrée sur les réalités contemporaines.
Principalement autour de Barcelone et de Marseille, de Beyrouth et d’Alger, les Rencontres d’Averroès proposent un voyage dans le monde des idées avec ceux qui pensent la cité et qui tentent de la transformer.
Visions d’architectes et d’urbanistes comme de spécialistes des questions sociales et politiques, qui s’interrogent sur les héritages, transmis par l’histoire, et sur les formes contemporaines prises par ces cités de la Méditerranée. Comment, à partir de ce questionnement, dessiner une vision d’avenir ?
La guerre, à Beyrouth ou à Alger, a parfois transformé le visage des villes. Pour quels projets de reconstruction ? De grandes manifestations, comme par exemple les Jeux Olympiques à Barcelone, ou de grandes opérations urbaines, comme par exemple Euroméditerranée à Marseille, changent profondément la ville. Pour leur donner quels aspects ? Existe t-il une prise en compte du caractère méditerranéen de ces villes ? Sous quelles formes ?

les intervenants :
- Daho Djerbal
- Vicente Guallart Furió
- Marcel Roncayolo
- Jade Tabet


SYNTHÈSE
Les liens dans le texte renvoient à des extraits sonores (real audio)

Cette 3ème table ronde, intitulée " cités à repenser, villes à reconstruire ", animée par Michel Abescat, réunissait Vicente Guallart Furio - Architecte barcelonais, producteur multimédia -, Daho Djerbal - Chargé de cours en Histoire contemporaine, Institut d’Histoire, Université d’Alger, directeur de la Revue Naqd d’études et de critique sociale -, Marcel Roncayolo - directeur de l’Institut d’Urbanisme de Paris - et Jade Tabet - architecte urbaniste libanais-.

Sans pour autant clôturer les débats, cette dernière table ronde a été présentée comme la continuité des deux précédents thèmes - l’imaginaire et la mémoire -. En effet, la question essentielle qui a été posée, à savoir " comment se transforment les villes ? ", interroge d’une façon générale le thème de l’héritage. C’est donc à travers les cas particuliers de Beyrouth, Alger, Barcelone et Marseille, que les intervenants ont tenté d’appréhender la multiplicité des formes et des types de transformations dont ces villes ont été le support, afin d’envisager la possibilité d’en retirer un modèle général.

Dans cette perspective, Beyrouth est emblématique à plus d’un titre. Les dégâts qu’elle a subis pendant près de 15 ans de guerre l’ont rendue " mythique " dans les représentations collectives de sorte que la simple évocation du mot " Beyrouth " est associée à la destruction. Au-delà des causes, toujours complexes, du conflit qu’a traversé Beyrouth, Jade Tabet montre comment l’histoire des transformations des villes méditerranéennes n’est pas détachée, ni même détachable, d’une histoire de la violence. C’est donc au travers de cette nouvelle histoire qu’il faut relire les aménagements urbains qui restructurent actuellement cette ville et notamment son centre-ville, en proie à toutes les revendications partisanes de chacune des communautés qui vivent à Beyrouth.

De la même manière, cette histoire de la violence offre aussi à Daho Djerbal une lecture diachronique de l’histoire des transformations urbaines à Alger. En effet, Alger est une ville dont le tissu urbain est marqué par une longue occupation des Européens et par l’héritage qu’ils y ont laissé jusqu’au travers de ses murs. À l’issu du conflit pour l’indépendance de l’Algérie, la " reconquête " d’Alger a donc été vécue par les Algérois comme une sorte de défi : " comment assurer la continuité ? ". L’obstacle majeur auquel a alors dû faire face la population locale est, selon Daho Djerbal, d’ordre culturel ; les espaces urbains ainsi réoccupés et réappropriés, ne répondant plus aux normes culturelles de leurs " nouveaux " habitants, renferment en soi les facteurs d’une première forme de pressions et de tensions sociales. Cette violence " symbolique " doit donc être comprise comme une conséquence des transformations urbaines préalables. Cependant elle ne doit pas être déconnectée non plus des nouveaux développements urbains dans la périphérie d’Alger, même si elle n’en est pas à l’origine. L’urbanisme " sauvage " qui caractérise la périphérie d’Alger est davantage une réponse hâtive à l’urgence d’une démographie galopante. Pourtant, selon Daho Djerbal, même si " ces agglomérations inachevées où les équipements publics ne suivent pas ", ne représentent pas les causes directes d’une violence omniprésente à Alger, du moins elles la favorisent.

Les transformations urbaines de Barcelone sont moins successives et procèdent par " à coups ". Selon Vicente Guallart Furio, il faut avant tout lire les rénovations et les métamorphoses urbaines récentes de Barcelone à travers les grands événements mondiaux et médiatiques qu’elle a organisés. Ainsi les jeux olympiques de 1992 auraient servi de " prétexte " à de nouveaux réaménagements de la ville. Cette énergie déployée en matière de politique urbaine prend sa source dans la concordance de plusieurs facteurs. Tout d’abord l’élection municipale de 1979 qui voit l’arrivée des socialistes à la tête de la ville et qui tranche avec les vieilles contraintes héritées du régime franquiste. Ensuite l’espace laissé libre pour permettre la participation des micro-organismes privés et de la société civile à l’organisation de ces événements. Enfin, l’initiative accordée aux architectes et aux urbanistes pour " penser la ville de façon globale ". Toutefois, il ne faudrait pas rester sur des acquis récemment obtenus. C’est pour cette raison que Vicente Guallart Furio appelle à repenser des nouveaux modèles de relation entre les habitants et leur ville, refusant ainsi le modèle unique de développement " événementiel " qui a souri jusqu’à maintenant à Barcelone.

L’histoire des transformations urbaines de Marseille est constituée, selon Marcel Roncayolo, de couches " sédimentaires ", au gré des marchés fonciers, et consiste en des constructions et des reconstructions successives. C’est ainsi qu’à travers le temps, Marseille s’est géographiquement déplacée vers le Sud mais aussi vers l’Est. Ce déplacement débute à partir du XVIIe siècle et concorde avec l’application des théories hygiénistes puis urbanistes qui conçoivent la ville selon une certaine idée de la rationalité. Commence alors une lente séparation de Marseille en deux parties plus ou moins distinctes dont la plus moderne s’éloigne de la mer. Les tentatives de réunification de ces deux parties, dont la plus visible sera la percée haussmannienne de la rue de la République, seront toutes soldées par un échec. Le second fait marquant de l’histoire des transformations urbaines à Marseille est la construction des lotissements de banlieue à partir des années 1900, afin d’héberger les populations migrantes et populaires qui se déversent par l’intermède du port. Ces lotissements, pris dans le mouvement spatial de la ville, se retrouvent aujourd’hui dans le centre de Marseille, de sorte que l’on assiste peu à peu à la paupérisation du centre-ville. Ainsi, selon Marcel Roncayolo, le nouveau défi que doit relever Marseille est de faire " vivre ensemble " ces populations qui importent les déchirures et les tragédies humaines qu’elles ont subies dans leur pays d’origine.

À travers ces quatre modèles spécifiques de transformations urbaines, peut-il émerger le modèle d’une ville méditerranéenne ? Seul garant, peut-être, de la sauvegarde d’une identité commune face aux modèles outre-atlantique forgés sur la mondialisation ? Selon Jade Tabet, encore faudrait-il posséder les outils de " digestion " de ces modèles extérieurs, comme ce fut toujours le cas à travers l’histoire des villes méditerranéennes. Selon Vicente Guallart Furio, le danger de la globalisation réside dans le développement d’une vision " exotique " que l’on attribuerait aux villes méditerranéennes, prises comme simples " objets à visiter " dans une société de loisir généralisée. Le salut serait-il de faire siennes les " armes " des autres afin de " lutter " sur des bases équilibrées ? Pour Vicente Guallart Furio, l’invention de ce modèle passe par l’intégration des nouvelles technologies. Selon Marcel Roncayolo, la ville méditerranéenne doit combiner un ancrage local et une dimension globale selon le " modèle de l’archipel " afin que chaque ville méditerranéenne soit l’extension des autres. Enfin Daho Djerbal reste, pour sa part, sceptique face au modèle qui veut que " la raison gouverne le monde ", modèle paradoxal qui, au nom de la modernité, nie parfois les considérations humanistes pour celles plus insidieuses du commerce.

Fabien Labarthe



Beyrouth, ville méditerranéenne
par François Granon [Journaliste à Télérama] - Reportage publié dans Télérama - (numéro du 31 octobre 2000)
À propos, s’interroge-t-on cet automne à Marseille aux Rencontres d’Averroès, c’est quoi au juste une ville méditerranéenne ? Un endroit où on ne travaille pas trop, où les maisons sont serrées et où l’on jette en pleine rue les coquilles de pistache ? Un endroit où les gens du Nord viennent prendre des vacances ? Un endroit qui au fil des siècles s’est peuplé grâce à la Méditerranée, justement, ô séculaire trait d’union – d’hommes et de femmes venus d’autres villes méditerranéennes ? D’ailleurs quelle est la plus méditerranéenne des villes méditerranéennes ? Barcelone ? Trop bosseuse. Naples ? Pas assez. Istanbul ? Alexandrie ? Tripoli ? Et si c’était Beyrouth ? Population : 1,5 million. Capitale du Liban, qui est un très beau pays quand il n’est pas occupé par les Syriens (c’est le cas depuis 1989), par les Israéliens (ce n’est plus le cas, provisoirement, depuis l’été dernier), par les Français (1922-1946), par les Turcs (1516-1917), par les Mameluks d’Egypte (du XIIIe au XVIe siècle), par les Croisés (1100-1290), les Arabes, les Romains, les Grecs, les Phéniciens. Ce qui nous fait cinq mille ans de Liban, dont quelques semestres d’indépendance. D’où cette floraison, dans un pays vaste comme le département de la Gironde, de couleurs de peau, d’yeux verts ou charbonneux, et de religions dont certaines n’existent plus qu’ici. Peut-on aller jusqu’à dire que le Liban, pays de lait et de miel où les conquérants aiment à s’attarder, est un conservatoire des peuples méditerranéens ? Lorsque, comme à Beyrouth, l’aéroport est placé au pied du centre-ville, un hublot d’Airbus se transforme en excellent professeur de géographie urbaine. La topographie saute alors aux yeux : une péninsule adossée à de hautes montagnes (Liban, c’est en arabe le blanc de la neige), plongée jusqu’au front dans la Méditerranée et protégée par quelques collines des vents dominants. Mais l’histoire suit aussitôt la géographie. Car cette traînée plus sombre, qui part de l’aéroport et remonte vers le centre, pour s’achever dans un immense trou béant, c’est la longue cicatrice de la guerre.
Les quartiers chrétiens étant situés à l’est et les musulmans à l’ouest ; les chrétiens ayant copieusement dominé les musulmans pendant des décennies, avec l’aide aimable des colons Français ; puis les musulmans, devenus plus nombreux, s’étant réveillés dans les années 1970 et ayant réclamé leurs droits, que se passa-t-il ? Quinze ans de guerre civile, menée précisément le long de cette “ligne verte” qui sépare les deux communautés. Elle s’achève par la défaite chrétienne et l’arrivée des Syriens, venus mettre tout le monde d’accord. L’avion survole sans bruit la “Place des martyrs”. Elle fut, à la frontière des deux religions et au point de débarquement de tous les autobus ou taxis collectifs, le cœur battant de Beyrouth. Il ne reste qu’un champ de pierres aplani au bulldozer.
On pourrait passer des semaines à Beyrouth sans rien voir de la guerre officiellement achevée en 1991. On irait dîner avec la jeunesse dorée d’Achrafieh, on piquerait des têtes à la Plage Long beach ; on se ferait des toiles rue Hamra et on mangerait des pizzas à 8 francs fourrées aux épinards en écoutant les chansons de Fairouz. On s’énivrerait d’air humide et tiède, d’épiceries saturées d’odeurs. On verrait bien, ici ou là, une façade grêlée par des impacts de fusil automatique. Mais à condition de passer d’un quartier à l’autre en tapis magique, sans transiter par le centre, on trouverait Beyrouth simplement charmante. Mais un beau jour, serait-ce par distraction, on se retrouve dans ce qui fut la rue Gouraud, la place des Martyrs ou cette place triangulaire nommée Riad-el-Solh, aux pieds de l’ancien Grand Sérail.


Le seul équivalent qu’on puisse trouver, à ces 120 hectares désolés au milieu de la ville, c’est l’abominable vide que laissait le Mur, en 1989, tout autour de Berlin réunifié. À Beyrouth, dix ans après la fin de la guerre, on trouve encore des immeubles éventrés sur toute leur hauteur, où des familles se cachent pour vivre derrière des tissus crasseux, montant à longueur de journée des brocs d’eau et piratant l’électricité au poteau le plus proche. Réfugiés des villages du Sud, souvent musulmans chiites, ils exhibent, imprimés au pochoir sur les murs lépreux, les portraits de leurs dirigeants enturbannés. Il y a dans la rue des femmes au visage voilé, des hommes accroupis les mains graisseuses sous les capots de voitures, des enfants qui se poursuivent au milieu des décombres. Deux jeunes gens au regard farouche nous interpellent. Ils veulent savoir si l’on est Américain – “America, good !” – Ils voudraient y aller, en America. Derrière eux, à genoux, des maçons syriens et maigres scellent des trottoirs tout neufs dans la chaussée. Il y a encore plus pauvre qu’eux : les Sri-Lankais, qui débarquent par gros-porteurs entiers, frêles et humbles, pour devenir domestiques ou plongeurs.
Oussama Kabbani est un homme d’affaires assez typique de cette nouvelle génération libanaise formée dans les universités américaines. Il travaille pour Solidere, la société très anonyme chargée de reconstruire le centre de Beyrouth. “Je sais bien que vous autres Européens faites les fines bouches à l’idée d’une reconstruction privée. Mais en 1991, de quels actifs disposions-nous pour remettre Beyrouth à flot ? Zéro dollar, zéro organisation, zéro cadastre, zéro État. Le point de départ, ce sont plus de 100 hectares en ruines, peuplés de squatters, sans eau ni électricité ni d’égoûts. Et au bout de la rue, un tas d’ordures monstrueux, épais de dizaines de mètres, installé à la plage Normandy, sur laquelle Beyrouth a jeté pendant les quinze ans de guerre tous ses détritus : les gravats des immeubles détruits, les corps des victimes, les déchets des hôpitaux, des centaines de têtes de bétail. La puanteur était hallucinante, et la pollution s’étendait jusqu’à Chypre. C’était cela notre principal actif.”
L’actionnaire principal de la société Solidere, se nomme Rafic Hariri. Hariri, par ailleurs entrepreneur milliardaire, fut premier ministre du Liban de 1992 à 1998. Il devrait le redevenir au moment où cet article va paraître. On ne prétendra pas que ce cumul de fonctions lui rend la tâche plus difficile : “C’était assez commode d’avoir M. Hariri à la tête du pays, reconnaît un de ses collaborateurs. Il a un carnet d’adresses gros comme ça. Il est grand-croix de la Légion d’honneur, ami personnel de Jacques Chirac, à tu et à toi avec la terre entière. Quand il rend une visite officielle, il fait avancer en même temps les dossiers de Solidere. C’est commode.” De même, il est plus commode, pour exproprier au profit de Solidere les anciens propriétaires de terrains en centre-ville, d’être celui qui détient la majorité au parlement.
Et on ne prétendra pas que M. Hariri, qui pour désamorcer les opposants à son plan d’urbanisme en prit plusieurs à son service, ou qui subventionna un livre consacré à Beyrouth par les plus prestigieux photographes occidentaux, on ne prétendra pas qu’il ait le socialisme chevillé au corps. Mais après tout, qui a construit le canal de Suez, la plaine Monceau ou l’autoroute du Mont-Blanc ?
On ne saurait reprocher en tout cas à ses architectes d’avoir fait dans le médiocre. Trottoirs en pierre ajustée au millimètre, sous-sol remplis de gros égoûts et de fibres optiques, lampadaires façon place de l’Opéra et arbres exotiques tous les trois mètres :


Solidere a voulu, comme s’enorgueillit son patron, se mettre “au niveau de Hong-Kong et de Paris”. Quand on souhaite vendre le mètre carré de bureaux plus cher que sur les Champs-Elysées, il faut des arguments. Beyrouth s’est donné les moyens de sa politique, même si jusqu’à présent les acheteurs se font rares et si les actions de Solidere ont baissé de moitié. La mise prochaine sur le marché de terrains à bâtir de 400 m2, vendus 2 millions de dollars pièce soit 15 millions de francs, améliorera-t-elle les comptes ? Les premiers ensembles achevés sont en phase avec cette vision du monde.
Ainsi la cathédrale Saint-Georges, dans laquelle, l’autre jour, les ouvriers polissaient les derniers marbres et briquaient les confessionnaux. Faut-il voir, dans cette réalisation luxueuse, une architecture de salle de bains ? Ou bien se souvenir que les églises baroques, elles aussi, ont été neuves et rutilantes de tout leur luxe ?
De même pour cette charmante place de l’Étoile, qu’on peut considérer comme un saisissant décor d’opérette sur thème libanais, dans laquelle, comme l’autre lundi, de vrais députés et chefs de clan sortiraient d’immeubles néo-islamiques plus colorés que nature pour s’engouffrer dans des Mercedes 600 ou des restaurants italiens ? Dans tous les cas les matériaux sont de premier choix, la pierre blonde à souhait et les moulures sculptées au petit ciseau.
C’est de l’urbanisme que peut venir le vrai danger. L’architecte Jade Tabet, qui partage temps et affection entre Paris et Beyrouth, l’exprime de façon poétique et efficace : redoutant un centre-ville géométrique et coupé des quartiers populaires, il craint que Solidere ne fabrique “un désert où l’insensé, voire le terrifiant, n’a plus la forme d’ombre, mais, comme dans le théâtre de Genêt, celle de la clarté même.”
Derrière cela, c’est toute la part d’imprévu et d’humain, qui est en question. En lui-même, le centre construit par Solidere en vaut bien d’autres. Il respecte, c’était l’essentiel, la grille de rues constituée, comme dans toutes les villes romaines, par le prolongement de deux axes à angle droit, le decumanus et le cardo. Mais de ces rues, Solidere n’a fait que des rues : des outils à circuler. Des places, elle n’a dessiné que les bords. Des jardins, elle n’a planté que les arbres. Elle a peuplé Beyrouth d’objets. Elle a oublié qu’entre les objets existe un air invisible, qui ne se construit pas et se nomme l’espace public. Cet espace sera-t-il ce qui reste quand on aura tout bâti ? On ne fait pas une ville avec des restes. Ou bien traduira-t-il une volonté commune ?
Pour beaucoup de Beyrouthins, un pays qui se fragmente sans cesse en communautés et s’en remet pour son destin à une nation voisine, ne peut engendrer d’espace public, celui précisément où chacun quitte ses déterminismes de clan et accède à l’anonymat de la citoyenneté. À moins que la vie ne se fiche bien des théories sur l’Etat et l’espace public. À moins que les Beyrouthins, privés de leur centre détruit, ne s’en soient fabriqués un autre sans demander l’avis de personne. Comme cette sublime Corniche où se côtoient les fumeurs de narghilé et de splendides créatures qui font leur jogging, les propagandistes du Hezbollah et les vendeurs ambulants de cassettes-pirates, les anciens élèves des jésuites et les militaires désœuvrés ? Est-ce un hasard si, du matin à la nuit, tous se retrouvent ensemble le long de la mer ? La Méditerranée serait-elle, au-delà des clichés qu’elle suscite, l’ultime espace public de ceux qui vivent à ses côtés ?