Vendredi 23 novembre à 14 h 30
Première table ronde

Femmes et liberté

   

animée par Thierry Fabre avec :

De quelle liberté parle-t-on au sujet des femmes dans le monde méditerranéen ? Existe-t-il un modèle européen ou occidental à imiter ? Mais ce modèle ne connaît-il pas lui-même ses propres difficultés ? Comment garantir des droits protecteurs et maintenir dans le même temps une singularité méditerranéenne ? Comment appréhender la question du voile ? La relation à la liberté des femmes est-elle irréconciliable entre une rive et l'autre de la Méditerranée ? Ou, au contraire, peut-on trouver un terrain d'entente et des valeurs partagées ?

Introduction aux rencontres par thierry Fabre (Real audio)

Synthèse

Les liens dans le texte renvoient à des extraits sonores (format real audio)

Libres, modernes, religieuses

C’est aux flancs d’une entité féminine, la déesse-mère Gaïa, que le poète Grec Hésiode (au VIIIème siècle avant JC) attribuait l’origine de toute chose, y compris celle des autres dieux. Et pourtant, dans les théogonies qui suivirent, la déesse-mère a été cavalièrement dépossédée de cette prestigieuse maternité au profit des dieux masculins qui, si l’on y pense, ont été pour bien peu dans la création du monde. L’analyse de cette dépossession originelle pourrait-elle expliquer les rapports de force qui jouent bien souvent en défaveur des femmes méditerranéennes ? Sans remonter aussi loin dans l’un ou l’autre des trois monothéismes nés sur le pourtour méditerranéen (ni dans l’inconscient des êtres qui le peuplent), les débats de la première table ronde ont en tout cas fait une large place à la responsabilité du religieux dans l’oppression de la femme méditerranéenne. Fethi BenslamaFethi Benslama a ainsi stigmatisé l’assujettissement des hommes aux textes sacrés (notamment au Coran) et à l’interprétation qu’ils en font : les femmes en subissent forcément les conséquences, dans la mesure où cette interprétation détermine bien souvent le fondement de textes civils ou juridiques qui régissent la vie des citoyens. Et cette interprétation étant la plupart du temps exclusivement masculine, c’est logiquement en défaveur des femmes qu’elle s’applique.
Thierry Fabre évoquait à ce sujet un article du code de la famille algérien (voir liens à la fin de la synthèse) stipulant la soumission de la femme à son mari. Nouzha Skalli a de son côté rappelé que, au Maroc, les lois qui régissent le statut de la famille et le code du statut personnel (voir liens à la fin de la synthèse) Nouzha Skallin’ont jamais été débattues à l’Assemblée : elles établissent que l’homme entretient la femme et que cette dernière lui est soumise et redevable, assertion d’autant plus absurde qu’elle ne correspond pas à la réalité socio-économique (au Maroc, 20% des familles vivent par exemple grâce au travail des femmes qui les composent). La mise en œuvre de ce cadre juridique n’est pas systématique dans le contexte marital…tant qu’il n’y a pas de crise dans le couple. Dans le cas contraire, il y a de fortes chances pour que la loi tranche en défaveur de l’épouse. Exemple : une marocaine n’a, pour le moment, aucun recours si son mari prend une autre femme puisque la polygamie est autorisée " et concerne 1% des marocains ", soulignait Nouzha Skalli. On comprend facilement l’urgence à modifier, à faire évoluer ces textes. Mais comment faire pour changer un texte qui émane de livres sacrés ? " Ce ne sera pas possible sans le déconstruire ", avertit Fethi Benslama.

‘’La modernité n’est pas l’exclusivité de l’Occident laïque’’

En dehors de la vie quotidienne, cette coercition a des conséquences sur la représentativité de la femme dans la société civile et sur sa participation à la vie politique du pays : au Maroc, citait Nouzha Skalli, il n’y a que 0,3% d’élues municipales et le Parlement ne compte que 0,5% de femmes (soit trois femme sur 600 parlementaires). Il faut bien sûr se défier d’attribuer aux pays arabes ou musulmans l’exclusivité de cet état d’esprit. Même s’il en a été moins question au cours du débat, les problème de la mixité, de l’égalité des sexes et de la liberté de la femme existent aussi (parfois sous des formes différentes) en Italie, en Sicile, en Grèce, dans les Républiques de l’ex-Yougoslavie, en Espagne... Et bien entendu en France où, comme l’a souligné Irène Théry, le Code Napoléon (voir liens à la fin de la synthèse), avant les diverses réformes dont il a été l’objet (notamment dans les années 70), n’était pas si éloigné que cela du code du statut personnel algérien pour ce qui est de l’assujettissement de la femme à son mari.
Nilüfer GöleIl faut aussi se garder de penser que l’abolition du religieux et l’instauration de la laïcité a valeur de solution universelle, seule capable de garantir aux femmes liberté et équité. " Les extrêmes auxquels les femmes sont confrontées dans nombre de pays musulmans sont la conséquence d’une radicalisation de la tradition religieuse, mais pas d’une continuité de cette tradition ", estimait Nilüfer Gole. Porter le foulard n’est donc pas forcément un signe de privation de liberté, ni d’extrémisme, et vivre libre n’est pas indissociable de vivre croyant. Une analyse partagée par l’ensemble des intervenants…même si le cas précis du port du foulard n’a pas créé de consensus, Fethi Benslama estimant par exemple que le voile fait essentiellement partie d’un système dont le but est l’exclusion de la femme.
Irène ThéryAu-delà du foulard, décidément porteur d’une lourde charge symbolique sur toutes les rives de la Méditerranée, c’est aussi l’adhésion au modèle occidental, absolument laïque sinon irréligieux, qui a été mis sur la sellette. " Il ne faut pas faire d’évolutionnisme : l’occidental n’est pas la forme la plus évoluée de l’Humanité ! ", prévenait Irène Théry. Il est donc temps d’en finir avec une notion de temporalité et d’espace qui établit arbitrairement le retard de certains pays sur d’autres : ce n’est pas parce qu’il est religieux et éloigné de Paris ou de New York qu’un pays et les femmes qui le composent sont arriérés. " Il faut accepter que l’idée de la modernité n’est pas l’exclusivité de l’Occident laïque ", expliquait Nilüfer Gole. Façon de rappeler que la liberté existe dans l’acceptation de la différence, autant que dans son affirmation.

Nicolas Weinberg

Ressources internet

Sur le code de la famille algérien :
www.geocities.com/famalgeriennes/abrogation.html
home.worldcom.ch/~babdenou/famille.html

Code du statut personnel (Maroc) :
www.techno.net.ma/femmes/f-default.htm
www.techno.net.ma/femmes/statut.htm
www.hrw.org/french/press/2001/moroco0319-fr.htm

Femmes en France ; Code Napoléon :
www.france.diplomatie.fr/label_france/FRANCE/DOSSIER/femmes/10chrono.html
www.france.diplomatie.fr/label_france/FRANCE/DOSSIER/femmes/04vie_privee.html
www.hi.is/stofn/tungumala/Forum/articlesenfrancais/lecode.htm