Samedi 24 novembre à 10 h
Deuxième table ronde

Femmes et violence

    animée par Emmanuel Laurentin (France Culture) avec :

Devant la violence publique des sociétés méditerranéennes, les femmes ont su faire face, se mobiliser, organiser des protestations et des rassemblements. Elles ont su dire non, imposer leurs gestes de vie et faire prévaloir leur détermination. Que ce soit face à la mafia en Sicile ou aux attentats en Corse, face à la guerre civile au Liban ou en Algérie, sans parler des affrontements dans les Balkans où elles ont été les premières victimes expiatoires.
Loin du retrait dans l'espace privé, qui a longtemps été l'image dominante des femmes dans le monde méditerranéen, on observe désormais une affirmation et une expression des femmes dans l'espace public.
Qu'est-ce qui explique une telle évolution ? Comment sont nés ces différents mouvements de protestation, dans des contextes politiques pourtant très différents ? S'agit-il de mobilisation éphémère ou d'une véritable lame de fond ? Qu'en est-il de la relation des femmes à la violence ? Est-elle si différente de celle des hommes ? Et si oui, en quoi ? Peut-on observer des liens entre violence privée et violence publique ? De quels ordres ?

Synthèse

Les liens dans le texte renvoient à des extraits sonores (format real audio)

« Si la loi ne change pas, la violence ne changera pas ! »

S’il existe pour la violence de multiples façons de s’abattre sur les femmes, elle survient seulement en deux types d’espace : l’espace public ou l’espace privé. Mais peut-on pour autant établir un lien entre violence publique et violence privée ? Pour Véronique Nahoum Grappe, il semble que oui, dans la mesure où « la famille exprime dans le privé une tendance, une ambiance publique… ». Or, si on accepte l’idée que ce qui réglemente la violence dans l’espace public, c’est la loi, on peut aussi admettre le rôle joué par la législation dans les violences privées. L’idée apparaît évidente lorsqu’on l’expose à la lumière des discussions de la table ronde précédente ‘’Femmes et liberté’’ (où la notion de ‘’texte’’ sacré ou civil avait prévalu) : un tribunal ne punira pas un homme qui a violenté sa femme (ou une femme) si la loi nie l’existence de la femme en tant que sujet social; une loi ‘’juste’’ sera inefficace s’il n’est pas possible de la mettre en œuvre jusqu’à l’application de la sentence. Les exemples sont malheureusement nombreux, autant dans les pays où la loi est conçue au désavantage de la femme que dans ceux où divers mécanismes (l’omerta, les intérêts financiers, la tradition machiste, la mauvaise volonté… ) empêchent la loi ‘’juste’’ d’être appliquée. Annihiler la violence dont les femmes sont victimes ne se fera donc pas sans que la loi soit modifiée ou sans que son application soit garantie. « Si la loi ne change pas, la violence ne changera pas ! », avertissait Letizia Battaglia.
Pour cela, l’ensemble des participantes s’est accordé sur un point : la femme doit conquérir l’espace public. Selon Chérifa Hadjij, c’est d’abord en témoignant de leurs souffrances que les femmes amorceront cette conquête : « Parler de la violence, reconnaître qu’elle existe, est un acte social. Mais il encore est difficile à réaliser parce qu’il revient à briser un tabou. Il faudrait que cet acte soit relayé et encouragé par les pouvoirs publics ». On pourrait dire que c’est le cas en Algérie…mais de façon indirecte (involontaire ?). « La seule institution qui a transformé la société en Algérie et favorisé la mixité, c’est l’Education, a souligné Chérifa Hadjij. Aujourd’hui, la norme pour une femme, c’est d’être diplômée. Et cela est en train de changer sa place dans l’espace public, par exemple en augmentant le nombre de femmes magistrats ». Au passage, Chérifa Hadjij a décrit le caractère « socio-culturel » de la Mosquée dans la mesure où elle est souvent est un lieu d’alphabétisation pour les femmes algériennes (dont 40% sont cependant analphabètes) et remplit un rôle pré-scolaire précieux dans un pays où les structures éducatives manquent à la petite enfance. Cette précision rappelle fort à propos que la Mosquée n’est pas le stéréotype extrémiste souvent mis en avant dans les médias.

Un engagement politique nécessaire

Finalement, à l’instar de Dalal El Bizri, on comprend que changer la loi, s’approprier l’espace public, ne se fera pas sans engagement politique : « La liberté repose sur l’alternance du pouvoir, la participation à la vie publique et aux élections, sur la possibilité de s’exprimer, de réfléchir, de choisir ses gouvernants ». Pour Letizia Battaglia, qui s’est présentée aux élections municipales en Sicile (sans trop d’espoir, de son propre aveu), cet engagement pose un problème financier : « Les femmes ne sont pas élues parce qu’elles ne sont pas riches ! ». Une opinion qui se justifie en Sicile où, expliquait Letizia Battaglia, l’argent semble détenir un pouvoir électoral bien plus efficace que le bulletin de vote.
La photographe sicilienne a saisi l’occasion pour examiner le rapport entre richesse et émancipation : « Si la femme travaille et gagne de l’argent, elle est respectée par la société. En ce qui me concerne, j’ai gagné ma liberté quand j’ai commencé à gagner ma vie ». Peut-on pour autant établir que la violence diminue quand la femme travaille ? Ce n’était pas l’avis de Dalal El Bizri pour qui « la liberté par le travail n’est pas un modèle qui fonctionne dans le monde arabe où on observe que l’acquisition de l’indépendance économique n’est pas forcément synonyme d’acquisition du statut de sujet social ». C’est ailleurs que Dalal El Bizri décèle un facteur encourageant d’émancipation : « On enregistre dans le monde Arabe un accroissement du nombre de divorces et un accroissement du nombre de femmes qui refusent le mariage. Peut-être les femmes commencent-elles à refuser le modèle d’un mariage qu’elles contestent parce qu’elles le considèrent néfaste pour la perpétuation de leur désir sexuel ". Une analyse qui, à l’inverse, ne s’applique peut-être pas au monde occidental où le désir sexuel existe, sans prohibition, en dehors du mariage.

Violence, mort et sujet social

Les participantes ont fait preuve d’une grande lucidité en tentant d’examiner la responsabilité des femmes dans le cycle de transmission de la violence. « D’où vient cette obsession de l’honneur qui semble spécifique au Sud ? En l’entretenant, les femmes ne sont-elles pas partie prenante dans la tragédie, dans la domination dont elles sont victimes ? », s’interrogeait Véronique Nahoum Grappe. Une problématique reprise au vol par Dalal El Bizri qui s’étonnait par exemple du succès d’Oussama Ben Laden en tant qu’objet de désir sexuel auprès de nombre de jeunes filles. « Les femmes subissent la violence, mais en même temps, elles éprouvent une attirance pour la violence des hommes. La femme est-elle érotiquement attirée par le semeur de mort ? ». Emmanuel Laurentin, qui animait le débat, a évoqué l’aspect culturel d’une transmission à la femme du culte viril de la mort au combat. On pensait bien entendu à la Sicile autant qu’à la Corse où le poids de l’honneur et de la famille a généré d’innombrables drames humains, dont Letizia Battaglia a évoqué certains exemples. Pourtant, « nous avons renoncé à sublimer la mort. Et si les femmes siciliennes se sont longtemps tues par peur d’être tuées, ce n’est plus le cas aujourd’hui ». Le modèle de ‘’fascination morbide’’ ne fonctionne pas plus en Corse, comme en a témoigné avec émotion, dans le public, une membre du ‘’Manifeste pour la vie’’ lancé par les femmes de Corse en 1995 : « Les seuls héros combattants morts en Corse, ce sont les résistants de la deuxième guerre mondiale. Les autres sont sous des cagoules : ce ne sont pas des héros ». Reste que, pour Chérifa Hadji, la violence n’est pas totalement absente du comportement féminin. Elle connaît simplement d’autres motivations, plus vitales : « C’est peut-être pour exister, pour émerger en tant que sujet social que la femme doit produire de la violence et de la contre-violence ».

Nicolas Weinberg

Autres extraits sonores :

A propos de la violence exercées sur les femmes en temps de guerre en ex Yougoslavie
Véronique Nahoum Grappe.
Relations des femmes italiennes avec la Mafia
Le pouvoir de la femme dans les affaires Letizia Battaglia
Peut-on parler de la modernité de la femme Dalal el-Bizri


Ressources internet

‘’Le Manifeste pour la vie’’ :
www.webdph.net/f205242.htm

‘’Femmes immigrées et violences conjugale’’ est le titre du mémoire écrit par Lori Mihalich. Il est téléchargeable sur le site de SOS Femmes :
www.sosfemmes.com/violences/violences_femmes_immigrees.htm

Sélection de sites consacrés aux violences familiales : violence au sein des couples hétérosexuels et lesbiens, enfants et violences familiales…
www.chu-rouen.fr/ssf/anthrop/violencefamiliale.html

Signalé par le public au cours de la table ronde, ‘’L'enquête nationale sur les violences envers les femmes en France’’ (Enveff). Extrait :
’Les premiers résultats de l'enquête Enveff montrent que c'est dans leur vie de couple que les femmes adultes subissent le plus de violences psychologiques, physiques et sexuelles. Les coups et les autres brutalités physiques sont majoritairement le fait des conjoints’’.
www.gip-recherche-justice.fr/dossiers/violencesfemmes.htm

Des statistiques datant de 1997 et concernant 21 pays de la planète (USA, Japon, France, Argentine…). Extrait :
‘’74% des femmes boliviennes vivent une relation de violence (…) 34% des adolescentes ont été violées, le viol intervenant le plus souvent à l'intérieur même du foyer‘’ :
www.geocities.com/sosvx_online/femmes_et_violence_dans_le_monde.html