Aix-en-Provence
Le déchirement libanais



Mercredi 13 novembre
à 20h30

Le lieu Le Mazarin, Aix
Le film Terra incognita
(G. Salhab, 2002)
L'invitée Hoda Barakat,
écrivaine
En collaboration avec
Le Mazarin, L'Institut de l'image,
la librairie Harmonia mundi.

" Nous ne sommes certes plus en état de guerre,
mais nous ne sommes pas plus en paix,
sorte d'improbable entre-deux.
C'est comme si le temps s'était arrêté, figé.
Nous sommes au milieu d'un pont
dont on ne sait plus s'il est construit ou détruit "

Ghassan Salhab



Beyrouth, terra incognita

Très remarqué au dernier Festival de Cannes, le nouveau film du libanais Ghassan Salhab est présenté en avant-première, le 13 novembre à Aix dans le cadre des Rencontres d'Averroès.

Au coeur du film, un petit groupe d'amis qui se connaissent de longue date. Ex-enfants de la guerre, ils ont tous la trentaine mélancolique. Entre deux visites guidées à destination des touristes, Soraya ne peut s'adonner qu'à des aventures sans lendemain. Tarek se demande pourquoi il est revenu au pays. Nadim, l'architecte, rêve à de mirifiques constructions mais reste cloîtré dans sa chambre. Haïdar, le journaliste, voit sa vie et le monde en spectateur. Leyla n'en finit plus de porter son propre deuil... Tous sont à l'image de Beyrouth, “détruit sept fois et ressuscité sept fois”.
La caméra sillone la ville, entre destruction et reconstruction. Elle parcourt aussi, au plus près, les visages et les corps. Comme si, de cette double géographie devait enfin jaillir l'indice d'une huitième résurrection... Mais quelle vie et quelle histoires (s)'inventer après une catastrophe ?

J.B.

Comment supporter le souvenir de 17 ans de guerre ? Comment vivre ensemble après s'être sauvagement déchiré ? Comment faire quand il est trop douloureux de parler de la guerre et impossible de faire comme si ça n'avait pas existé ? Que faire du passé ? Comment gérer le présent ? Pourquoi se projeter dans l'avenir ?
Toutes ces questions étaient déjà au coeur de Beyrouth fantôme, premier long métrage de Ghassan Salhab, peuplé de personnages éperdus de solitude, d'immeubles criblés d'impacts de balles et de longs plans-séquences. Terra incognita reprend ces mêmes lancinantes interrogations. Dans l'espoir, improbable et têtu, de retrouver une identité perdue.






Né à Dakar en 1958, le libanais Ghassan Salhab partage actuellement sa vie entre Paris et Beyrouth. Il a travaillé dans le cinéma aux postes les plus divers

(technicien, acteur, scénariste) avant de se consacrer plus spécifiquement à la mise en scène. Après plusieurs courts métrages, il signe Beyrouth fantôme,son premier “long”, en 1998.

Poursuivant sa réflexion sur la guerre et ses conséquences, Salhab tourneTerra incognita quatre ans plus tard.



Hoda Barakat
et Le laboureur des eaux

Née à Beyrouth en 1952, le romancière Hoda Barakat y a vécu jusqu’en 1989. Elle s'est depuis installée en France où ont été publiés plusieurs de ses romans, notamment Le laboureur des eaux, superbe traversée de la capitale libanaise dans l'espace et dans le temps.

Tissu social
“Mon père, qui n’était pas un simple marchand de tissus, disait que l’homme politique lui-même est l’artisan du tissu social.”, raconte Nicolas, le narrateur du Laboureur des eaux, fils et petit-fils de marchands d’étoffes beyrouthins, lui-même commerçant. “Le travail du tissu est à l’origine semblable à l’édification d’une cité.”
Est-ce un hasard si Hoda Barakat a choisi la métaphore du fil de la soie pour traverser, comme un fil d’Ariane, la ville de Beyrouth, dans l’espace et dans le temps, au fil de l’histoire ? Beyrouth, toujours mouvante, tantôt opulente et prospère, tantôt ravagée et ruinée. Beyrouth cosmopolite et ouverte, ou Beyrouth en guerre et dévastée. L’édification d’une cité n’est-elle pas fragile comme un fil de soie ?

Guerre et perte
“Ton grand-père pensait que le cycle de la vie suit un rythme immuable, aisément identifiable dans cette ville ; la vie n’y reprend qu’après une ruine et une mort effroyables”, apprend Nicolas de ces ancêtres.
Nicolas est un personnage contemporain. Il arrive à Beyrouth avec ses parents, dans l’une de ses périodes de paix et de prospérité. Mais, quelques temps plus tard, la guerre du Liban éclate. Et dure. Durant ces années, Nicolas perd une à une toutes ses richesses, tout son héritage, tous ses proches : son père, sa mère, devenue folle, et Chamsa, la femme qu’il aime. Puis, les frappes militaires détruisent le magasin familial. Il n’en restera que le sous-sol, lieu de dépôt des étoffes, du fil de soie.

Sous la terre
De ce trou béant, de ces ruines, des cendres du magasin et de ses tissus, de son sous-sol, Nicolas aborde et arpente un Beyrouth labyrinthique : “une ville qui ne progresse pas dans le temps, mais en couches successives, qui s’enfonce dans les profondeurs de la terre au fur et à mesure que s’élèvent ses bâtiments... Combien de villes y a-t-il sous la ville ? Combien de villes pour l’oubli...” L’oubli, peut-être la cause de cet éternel retour de l’histoire. De la même histoire ? L’oubli des peuples passés qui ont fait la ville. L’oubli auquel chacun est en proie quand la mort est omniprésente, quand le temps de la guerre dissout le tissu familial, le tissu social, la culture, le lien des communautés.
Ainsi sous la terre, Nicolas part à la recherche de la mémoire de Beyrouth. Et Hoda Barakat nous fait découvrir à travers lui l’histoire millénaire de la cité.

Sur les eaux
Tandis que ses strates nous apparaissent, les souvenirs de ses proches hantent l'esprit de Nicolas.
“Je ne me suis pas rendu à l’oubli, père...”, affirme Nicolas. Mais “les paroles de ton père n’auront servi à rien. Il n’a servi à rien de raconter dans les règles. L’histoire n’a servi à rien.” A chaque couche, à chaque génération, il semble que l’histoire ne raconte rien, qu’elle ne révèle rien, et qu’alors adviennent de nouvelles tragédies, de nouvelles violences, de nouvelles morts.
L’oubli comme symbole et spirale mortuaires. L’oubli qui engloutit.
Pour Nicolas, le “désert de béton” que laisse la guerre a enterré le “jardin d’Eden”. La terre est vaine, les hommes vaincus, et tout est à recommencer. Eternellement ? “N’avais-je pas passé toute mon existence à labourer les eaux ?”, dit-il, se demandant pourquoi encore et toujours revenir à cela.

Colette TRON

articles extraits de L'autre Rive - Hors Série - Novembre 2002