Hoda Barakat
et Le laboureur des eaux
Née à Beyrouth en 1952, le romancière Hoda Barakat y a vécu jusquen 1989. Elle s'est depuis installée en France où ont été publiés plusieurs de ses romans, notamment Le laboureur des eaux, superbe traversée de la capitale libanaise dans l'espace et dans le temps.
Tissu social
Mon père, qui nétait pas un simple marchand de tissus, disait que lhomme politique lui-même est lartisan du tissu social., raconte Nicolas, le narrateur du Laboureur des eaux, fils et petit-fils de marchands détoffes beyrouthins, lui-même commerçant. Le travail du tissu est à lorigine semblable à lédification dune cité.
Est-ce un hasard si Hoda Barakat a choisi la métaphore du fil de la soie pour traverser, comme un fil dAriane, la ville de Beyrouth, dans lespace et dans le temps, au fil de lhistoire ? Beyrouth, toujours mouvante, tantôt opulente et prospère, tantôt ravagée et ruinée. Beyrouth cosmopolite et ouverte, ou Beyrouth en guerre et dévastée. Lédification dune cité nest-elle pas fragile comme un fil de soie ?
Guerre et perte
Ton grand-père pensait que le cycle de la vie suit un rythme immuable, aisément identifiable dans cette ville ; la vie ny reprend quaprès une ruine et une mort effroyables, apprend Nicolas de ces ancêtres.
Nicolas est un personnage contemporain. Il arrive à Beyrouth avec ses parents, dans lune de ses périodes de paix et de prospérité. Mais, quelques temps plus tard, la guerre du Liban éclate. Et dure. Durant ces années, Nicolas perd une à une toutes ses richesses, tout son héritage, tous ses proches : son père, sa mère, devenue folle, et Chamsa, la femme quil aime. Puis, les frappes militaires détruisent le magasin familial. Il nen restera que le sous-sol, lieu de dépôt des étoffes, du fil de soie.
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Sous la terre
De ce trou béant, de ces ruines, des cendres du magasin et de ses tissus, de son sous-sol, Nicolas aborde et arpente un Beyrouth labyrinthique : une ville qui ne progresse pas dans le temps, mais en couches successives, qui senfonce dans les profondeurs de la terre au fur et à mesure que sélèvent ses bâtiments... Combien de villes y a-t-il sous la ville ? Combien de villes pour loubli... Loubli, peut-être la cause de cet éternel retour de lhistoire. De la même histoire ? Loubli des peuples passés qui ont fait la ville. Loubli auquel chacun est en proie quand la mort est omniprésente, quand le temps de la guerre dissout le tissu familial, le tissu social, la culture, le lien des communautés.
Ainsi sous la terre, Nicolas part à la recherche de la mémoire de Beyrouth. Et Hoda Barakat nous fait découvrir à travers lui lhistoire millénaire de la cité.
Sur les eaux
Tandis que ses strates nous apparaissent, les souvenirs de ses proches hantent l'esprit de Nicolas.
Je ne me suis pas rendu à loubli, père..., affirme Nicolas. Mais les paroles de ton père nauront servi à rien. Il na servi à rien de raconter dans les règles. Lhistoire na servi à rien. A chaque couche, à chaque génération, il semble que lhistoire ne raconte rien, quelle ne révèle rien, et qualors adviennent de nouvelles tragédies, de nouvelles violences, de nouvelles morts.
Loubli comme symbole et spirale mortuaires. Loubli qui engloutit.
Pour Nicolas, le désert de béton que laisse la guerre a enterré le jardin dEden. La terre est vaine, les hommes vaincus, et tout est à recommencer. Eternellement ? Navais-je pas passé toute mon existence à labourer les eaux ?, dit-il, se demandant pourquoi encore et toujours revenir à cela.
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