La Garde
La guerre d’Espagne, soixante ans après

Les conflits qui ont secoué la Méditerranée, ou qui l'agitent encore, ont comme point commun d'être cruellement fratricides. Combien de temps, combien de générations, faut-il pour “digérer” ce type de traumatisme ? Soixante ans après la guerre civile, l'Espagne ose enfin gratter les vieilles blessures pour trouver la réponse.

Samedi 9 novembre
à 19h30

Le lieu
Cinéma Le Rocher, La Garde
Le film Ceux qui sont restés
(F. Lloret, 1997)
Les invités Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic, traducteurs du roman de Javier Cercas, Les soldats de Salamine ; Florence Lloret, réalisatrice du film
En collaboration avec
le centre culturel de La Garde et la librairie Gaïa de Toulon



Comment avez-eu connaissance du texte de Javier Cercas, Soldados de Salamina ? Et qu'est-ce qui a déclenché votre envie de le traduire ?

Le livre nous avait été recommandé par un ami éditeur chez Tusquets, la maison d’édition espagnole qui a publié le texte original.
Javier Cercas nous a vite convaincus de son talent d’auteur. Il parvient à préserver un remarquable équilibre émotionnel au fil de son roman : celui-ci contient un vrai pathos, mais jamais le récit ne sombre pour autant dans la sensiblerie. La gravité des thèmes est contrebalancée par un humour irrésistible. C’est sans doute ce surprenant mélange de genres – qui se manifeste par d’habiles ruptures de ton - mêlé à la profondeur de la réflexion, qui nous a séduits, Alexandar Grujidic et moi même. Assurer la traduction nous permettait alors de prolonger et de transmettre l’émotion de la lecture.

Selon vous, quel regard offre ce récit sur la guerre d´Espagne ?

L’Espagne n’a peut-être pas encore véritablement entrepris son travail de mémoire. La Transition l'a laissé en suspens, d’où la vive émotion suscitée chez nos voisins par la publication du roman.
Cependant, le narrateur mène son enquête avec le recul nécessaire pour éviter toute partialité. Cercas nous conduit dans les coulisses de l’histoire officielle et ce qu’il nous en révèle bat en brèche toute idéologie, celle qui trop souvent préside encore à l’interprétation des événements.
La guerre civile espagnole a été une sanglante lutte fratricide qui a laissé derrière elle un pays absolument exsangue. Ce qu’affirme l’auteur en se débarrassant des oripeaux partisans, c’est que la guerre est laide et que rien ne la justifie, ni les utopies ni les aspirations héroïques de quelque camp que ce soit.



A lire
Les Soldats de Salamine,de Javier Cercas (Actes Sud)

En ce sens, et indépendamment de son ancrage historique et géographique, ce roman traite de toutes les guerres en rendant hommage aux soldats anonymes tombés pour défendre la civilisation.

Que pensez-vous du commentaire de Mario Vargas Llosa qui, dans un article paru dans El Païs, affirme “qu'au fil des pages la dimension littéraire finit par prévaloir sur la dimension historique” ?

Le cœur du roman pourrait être extrait d’un livre d’histoire tant l’investigation est rigoureuse, mais Cercas l’intègre dans une fiction qui neutralise l’anecdote historique en tant que telle pour lui conférer un sens plus aigu. Pour nuancer les propos de Mario Vargas Llosa, on pourrait dire que dans Les Soldats de Salamine, l’Histoire devient le lieu d’élaboration littéraire et que, simultanément, la littérature sert la vérité historique.

Propos recueillis par Maya Michalon


Javier Cercas une histoire de regard

Les soldats de Salamine , “récit réel” de Javier Cercas, a bouleversé l'Espagne avant de devenir en France un des événements littéraires de cette rentrée. L'auteur y retrace le destin de deux hommes, Rafael Sanchez Mazas, un des fondateurs de la Phalange, et Miralles, anonyme soldat républicain, que la guerre civile réunit l'instant, crucial, d'un regard. Elizabeth Beyer et Aleksandar Grujicic, ses traducteurs, livrent ici leur vision de ce roman passionnant qu'ils présenteront à La Garde le 9 novembre.


LE SILENCE de ceux qui sont restés

Petite-fille de républicain espagnol exilé, la réalisatrice Florence Lloret a voulu filmer “ceux qui sont restés“. Elle présentera son documentaire le 9 novembre à La Garde, au cours d'une soirée consacrée à l'Espagne.

Née à Toulouse en 1968, Florence Lloret suit d'abord les cours de l'école supérieure de l'audiovisuel avant de travailler pendant plusieurs années comme preneuse de son. Elle aborde la réalisation documentaire en 1992 avec Chant de mine (sur la fermeture de Carmaux).
En 1996, elle signe un second documentaire, sur le cinéma rural cette fois, Les montreurs d'image. A partir de 1999, elle se consacre exclusivement à la réalisation. A son actif, Ceux qui sont restés, En ces temps incertains, et Histoire de trois poussières de sable, sélectionné au dernier Festival du documentaire de Marseille.
Elle prépare actuellement un film sur le quartier de la Joliette à Marseille.




“Mon grand-père a été un personnage important de mon enfance”. C'est sans doute dans cette phrase qu'il faut chercher l'origine de Ceux qui sont restés, le beau documentaire de Florence Lloret.
Qui était ce grand-père? Un Républicain espagnol, réfugié en France au moment de la victoire franquiste, et qui, de toute sa vie de mineur à Carmaux, n'a jamais abandonné ses convictions politiques, ni renoncé au militantisme syndical, ni perdu sa croyance dans la “belle révolution”, tentée et avortée.
Quand cet homme meurt, sa fille éprouve le besoin de retourner dans son village d'origine, La Torre Del Español, à la frontière entre Aragon et Catalogne, pour y rencontrer des gens qui l'ont connu dans sa jeunesse, pendant cette guerre civile tant de fois évoquée. Sa petite-fille, Florence, déjà réalisatrice, décide d'accompagner cette démarche avec sa caméra. Cela durera trois étés...

L'utopie et le réel

Au cours de ces séjours, deux choses vont faire du film ce qu'il est.
D'abord ce que Florence appelle “la confrontation au réel”. En discutant avec les uns et les autres de la période, elle se rend compte que les fameuses collectivisations des terres, n'ont pas été aussi simples, aussi idylliques que ce que lui en a dit son grand-père. Devant l'objectif, l'utopie cède la place à des réalités plus ambigües, plus complexes, moins enchanteresses,“même si, précise la réalisatrice, ça ne remet pas en cause la beauté de l'idée”.
Deuxième découverte, elle aussi en contradiction avec la mythologie familiale : Florence prend conscience que “ceux qui sont restés”, son grand-oncle par exemple, n'en sont pas pour autant des traitres. Pour les Républicains sincères qui ont supporté 40 ans de franquisme en serrant les dents (souvent après des peines d'emprisonnement plus ou moins longues) les choses ont sans doute été encore plus dures que pour les exilés, “alors que ça n'avait jamais été parlé en ces termes”
Le film en rend bien compte : le tribut à payer pour que la “normalité” reprenne son cours a été terrible. Car comment faire abstraction - si ce n'est en s'amputant de la partie la plus

authentique de soi même - du fait que l'ennemi n'a pas été un étranger sans visage, mais le voisin d'en face, le cousin germain, le copain de classe ? Cette relation, à la fois impossible et nécessaire à renouer, a trouvé sa solution dans le silence. Une génération entière s'est tue, et se tait encore, pour ne pas parler “de ce qui fâche”.

Droit dans le mur du silence

Ce silence est le véritable sujet du film. Il est le stigmate d'une blessure encore à vif, bien que plus de 60 ans se soient écoulés. “Je suis allée droit dans ce mur de silence. Sans l'avoir véritablement décidé d'ailleurs” explique la réalisatrice. “Dans des entretiens en français, j'aurais sans doute été moins directe, mais comme je ne maitrise pas toutes les nuances de l'espagnol, je n'ai pas pu tourner autour du pot. Finalement, ça a aidé !”.
Devant ses questions, on voit effectivement le mur du silence se fissurer... mais pas se briser. Voilà pourquoi Florence Lloret n'en a pas fini avec cette histoire ! Elle voudrait maintenant faire un film sur la génération suivante, celle qui a grandi dans le non-dit et qui a besoin de comprendre.

Jeanne Baumberger

articles extraits de L'autre Rive - Hors Série - Novembre 2002