Lundi 11 novembre
à 20h30

Le lieu
les Variétés, Marseille
Le film Baril de poudre
(G. Paskaljevic,1998)
L'invité le romancier bosniaque Velibor Colic
En collaboration avec
Les Variétés
la Librairie l'Odeur du temps

Marseille
Retour sur les Balkans

Vukovar, Srebenica, Sarajevo : les Européens de l'Ouest ont observé les événement sanglants en ex-Yougoslavie avec un mélange de dégoût, d'effroi, d'incompréhension, et pour certains, de militantisme à la petite semaine.
Mais qu'en était-il de l'intérieur ?...



Cris de guerre

Né en 1964 en Bosnie, le romancier Velibor Colic est aujourd’hui réfugié politique à Strasbourg, ville d’accueil du Parlement des Ecrivains. Dans Les Bosniaques, Chronique des oubliés et Mother Funker, il crie et décrit la violence d'un conflit qui fit voler en éclat le territoire yougoslave. Il sera le 11 novembre au cinéma Les Variétés, à Marseille, pour une soirée consacrée aux Balkans

Mother Funker, paru l’an dernier, est un texte au découpage moins “agressif”, moins violent. Votre écriture s’est-elle apaisée ?
Oui, bien sûr. J’ai écrit ce texte en 1998. J'y règle mes comptes avec ces “ bagages” du XXe siècle que sont le fascisme et le communisme, et qu’à mon sens nous n’avons pas besoin d’emporter dans le XXIe.
Le titre Mother Funker sonne comme une insulte. Mais c’est un jeu de mots, un clin d’œil à la musique noire, au funk, à James Brown, au jazz, à Coltrane que j’aime beaucoup.
J’ai choisi la forme du roman policier, car pas plus qu’un autre, je n’ai le droit de donner de leçons. Le sujet est très lourd, les personnages sont tous des salauds : ce genre de littérature me permet de les “ promener” un petit peu...

L’atmosphère est très sombre, pesante : couleurs sales, musique douloureuse, soleil poisseux... Vous laissez cependant l'humour s'inflitrer : quel rôle lui accordez-vous?

J’ai lu très peu de romans policiers. Par contre, j’adore les films noirs ! Dans mon roman il pleut tout le temps, comme dans Seven… J’ai choisi un personnage qui s’appelle Hubert Selbie (en hommage à Selby, l’écrivain américain), vieil alcoolique cynique, qui rigole avec tout le monde. Une sorte d’ange noir. Son destin est foutu, il n’a rien à perdre. L’humour permet de “calmer le jeu”, de donner une vision plus drôle, plus simple de cette situation si violente que je décris.

Propos recueillis par Maya Michalon

Votre envie d'écrire précède-t-elle l'éclatement de l'ex-Yougoslavie ?

J’ai toujours écrit. L’écriture n’est pas un métier, c’est un destin.
Avant l'éclatement de la Yougoslavie, j’ai publié deux livres à Zagreb. Mais mes premières références sont plus musicales que littéraires. J'ai d'ailleurs animé une émission de culture rock à la radio. Dans un pays communiste, c’était une forme de résistance à la culture officielle.

Les Bosniaques et Chronique des oubliés sont constitués d'une succession de tableaux aussi brefs que violents. Cette forme d'écriture s'est-elle imposée naturellement à vous ?

En 1992, tout le monde semble l’oublier, mais il y a eu un petit accrochage entre voisins... J’étais soldat. J’avais 28 ans. Le pays a été attaqué par les serbes et nous avons spontanément créé une espèce de résistance. Tout le monde s’est retrouvé dans les tranchées. On était habillé en jeans et baskets, on avait les cheveux longs, comme dans le film No man’s land. On ressemblait plutôt à un groupe de rock qu’à une armée !
Moi j’écrivais dans les tranchées, dans un petit cahier. Je notais le destin de mes voisins. Je vivais dans la région de Sarajevo et, comme dans toute guerre civile, tout le monde se connaissait. Je savais que mes amis étaient là autour. Alors je prenais des notes, sans avoir l’ambition d’écrire un livre.

A lire
Les Bosniaques, Chronique des oubliés, Mother Funker, aux éditions du Serpent à Plumes.

Vous savez, quand on a mal, on a envie de crier...
Une fois en France, on m’a donné une machine à écrire… Mais je n’avais ni le temps ni le recul nécessaires pour écrire un roman.

J’ai beaucoup insisté sur le nom des personnes dont je rapportais l’histoire. Quand au journal télévisé, Patrick Poivre d’Arvor annonçait : “aujourd’hui à Sarajevo, 23 blessés et 15 morts”, cet anonymat des victimes me frappait. C'est le premier pas vers l’oubli… Or derrière chaque salopard qui tire sur une gamine, il y a un prénom.
Pour ce qui est de Chronique des oubliés, c'est une sorte de “zapping de l’horreur”.


Dans Belgrade
sous embargo...

De No man's land à Underground, plusieurs films ont été réalisés sur le conflit qui a divisé ce qui fut autrefois la Yougoslavie. Ils sont presque tous centrés sur la Bosnie. Baril de poudre évoque la vie quotidienne dans Belgrade sous embargo.
Sans nationalisme, mais avec un désespoir qui n'a d'autre exutoire que l'humour.

Jusqu'à la dislocation de l'ex-Yougoslavie, le réalisateur de Baril de poudre, Goran Paskaljevic, était considéré par la critique internationale comme le plus intéressant des cinéastes de son pays, Kusturica excepté.
Vint la guerre : Paskaljevic cessa d'être yougoslave pour se retrouver serbe. Opposant à Milosevic certes, mais Serbe. Autant dire, rayé des tablettes de l'intelligentsia européenne.

Mais le réalisateur pensait avoir des choses à dire sur la situation de son pays. Le pouvoir en place ne se priva pas de lui mettre quelques solides bâtons dans les roues. Mais il parvint à convaincre des producteurs étrangers (dont Canal Plus et le Centre National du Cinéma grec) que Baril de poudre méritait d'exister. Les deux plus grands acteurs du pays, Lazar Ristovski et Miki Manojlovic - les deux compères d'Underground - acceptèrent d'être de la partie et Paskaljevic put faire son film.
Présenté à Venise en septembre 98, il en revint avec le prix de la critique, mais sa carrière internationale s'arrêta là. En mars 1999, l'Otan commença ses bombardements sur Belgrade et le film passa à la trappe.
Hasard du calendrier, le réalisateur est venu le présenter à Marseille précisément le premier jour des raids de l'Otan. Au bar du cinéma Breteuil, aujourd'hui disparu, tandis que des journalistes lui débitaient des couplets anti-Milosevic entre deux apéros, Paskaljevic, hagard, ne cessait de répéter que les siens étaient sous les bombes.
Le soir, à la séance publique, il n'y eut personne...

Jeanne BAUMBERGER

La danse sur le volcan

“Une suite ininterrompue de déflagrations qui atteint son paroxysme dans la séquence finale” : c'est ainsi que le critique de Libération, Thomas Hofnung, définit Baril de poudre, ajoutant : “La Serbie de Milosevic y apparaît comme un ogre qui dévore inexorablement ses enfants”.
Des enfants rendus dingues par la violence, hantés par la culpabilité... Comment tout cela est-il arrivé ? Qui a fait quoi ? Pourquoi ? Lancés dans de frénétiques questionnements, jouant à corps perdus à de dangereux jeux de la vérité, les personnages pourraient intercaler dans leurs vociférations tonitruantes les fameux vers de Baudelaire : “Je suis la victime et le bourreau, la plaie et le couteau”. Le réalisateur suit le train d'enfer de ses personnages, sans juger, se donnant pour unique mission de laisser à chaque instant apparaître la part d'humanité désespérément accrochée à leurs âmes perdues.

articles extraits de L'autre Rive - Hors Série - Novembre 2002