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Pourquoi avez-vous eu envie de faire un film sur Abraham ?
Cette histoire me pose question depuis longtemps, en particulier l'épisode-clé du sacrifice : un père qui va sacrifier son fils bien-aimé sur ordre de Dieu ! L'idée est extrêmement violente. On s'est beaucoup interrogé sur cette épreuve dramatique et sur la tentation de donner la mort après avoir réussi, difficilement, à donner la vie. On peut s'interroger sur sa nocivité, sur cette volonté de mort, de donner la mort.
Au début de la première intifada, j'étais frappé par ces images d'enfants affrontant des adultes armés à coup de pierres. Ça m'a renvoyé à l'histoire d'Abraham et de l'enfant sacrifié. La référence biblique et l'actualité se sont mélangées pour donner naissance au projet du film.
Il est d'ailleurs très frappant que votre film commence devant un barrage de l'armée israélienne...
Pour moi, il était essentiel de débuter par là, par la situation actuelle. Ce barrage est celui de Bethléem, qui était, au moment du tournage, un des points les plus chauds. Entre Jérusalem et Hébron, le chemin est semé d'embûches. C'est là qu'ont lieu les affrontements les plus durs et c'est justement là que se trouvent les lieux que la tradition lie à Abraham.
Vous avez tout de suite songé à donner au film cette forme d'enquête ?
Oui, et ce n'est pas un artifice narratif, mais une position éthique. En préparant ce film, j'étais moi-même un enquêteur, c'est-à-dire un homme qui cherche à comprendre, non à confirmer des idées déjà faites. Sélim Nassib, l'enquêteur du film, ne fait que reprendre cette position.
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Pourquoi avoir choisi Sélim Nassib, qui était à l'époque le correspondant de Libération dans les territoires occupés ?
J'avais d'abord songé à un journaliste du Monde, puis à des acteurs que j'aimais. Mais Sélim était un bon choix. Il connait bien la situation politique et parle l'arabe, ce qui a facilité certains entretiens. Il a aussi un contact facile avec les gens. Et par ailleurs, comme il n'est pas comédien, il a parfois un côté gauche qui convient bien au personnage.
Le film amène à penser qu'Abraham n'a pas existé. Vous sentez-vous iconoclaste ?
Vous savez, je ne suis pas le premier à poser des questions de cet ordre ! Qu'Abraham n'ait pas existé, que l'histoire soit inventée n'enlève rien à sa force et à sa pertinence. Pensez à Oedipe, à Hamlet... Ils ont une formidable existence imaginaire. L'histoire d'Abraham est un récit fondateur : c'est ça l'essentiel. Mais, évidemment, cela rend les événements actuels encore plus cruels, encore plus absurdes : il est à peu près sur que le Tombeau des Patriarches n'en contient aucun : on se bat à mort pour un lieu symbolique, un tombeau vide...
Vous avez tourné votre film en 1994 et 1995, au moment des premiers accords d'Oslo. Le climat a bien changé...
Oui, en dépit de l'incompréhension et de la haine, il y avait un espoir réel de paix. A partir de l'assassinat de Rabin, les choses se sont dégradées rapidement. Sa disparition en tant que telle a créé un manque. Mais le plus grave à mes yeux est que le passage à l'acte de cet extrémiste juif a
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certes éveillé beaucoup d'émotion et de chagrin en Israël, mais n'a pas provoqué de réaction vitale. Il n'y a pas eu un soulèvement pour la vie, mais une régression sécuritaire et la déprime.
Que faire ?
Je crois que l'intitulé des Rencontres - comprendre la violence, surmonter la haine - correspond à ce que l'on peut faire. Entendre ce que les uns et les autres ont à se dire n'est pas toujours agréable, mais il n'y a que sur cette base que l'on peut avancer.
Si on veut vivre, je dis bien vivre, il faut aller vers l'entente. Il faut que chacun ait sa part d'héritage. Vouloir être le plus fort, dominer, c'est la porte ouverte à la mort. Tout ce qui s'oppose à la vie - la volonté de puissance, l'instinct sécuritaire, la notion de sacrifice - ce sont des forces de mort. Pour chacun, il y a ce choix à faire entre la vie et le pouvoir mortifère. Moi, je fais des films et des textes pour la vie...
Propos recueillis par Jeanne Baumberger
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