Marseille
Abraham et son conflit d’héritage



Jeudi 14 novembre
à 20h30

Le lieu
Les Variétés, Marseille
Le film Enquête sur Abraham (1996; 102')
L'invité Abraham Ségal,
réalisateur du film
En collaboration avec
Les Variétés
et la librairie Maupetit.

Dans les trois religions monothéistes - juive, chrétienne et musulmane - Abraham, ou Ibrahim, est la figure tutélaire, le père de la foi. Mais l'héritage de ce père commun a engendré, entre ses descendants, un conflit qui dure encore. Lieux “abrahamiques” par excellence, le Tombeau des Patriarches ou l'Esplanade des mosquées en portent la marque sanglante.
Pour “comprendre la violence et surmonter la haine”, le réalisateur Abraham Ségal est revenu sur l'histoire d'Abraham et ses implications. Il présentera son film le jeudi 14 novembre au Cinéma les Variétés à Marseille, avant de participer à la 2e table ronde des Rencontres.



Pourquoi avez-vous eu envie de faire un film sur Abraham ?

Cette histoire me pose question depuis longtemps, en particulier l'épisode-clé du sacrifice : un père qui va sacrifier son fils bien-aimé sur ordre de Dieu ! L'idée est extrêmement violente. On s'est beaucoup interrogé sur cette épreuve dramatique et sur la tentation de donner la mort après avoir réussi, difficilement, à donner la vie. On peut s'interroger sur sa nocivité, sur cette volonté de mort, de donner la mort.
Au début de la première intifada, j'étais frappé par ces images d'enfants affrontant des adultes armés à coup de pierres. Ça m'a renvoyé à l'histoire d'Abraham et de l'enfant sacrifié. La référence biblique et l'actualité se sont mélangées pour donner naissance au projet du film.

Il est d'ailleurs très frappant que votre film commence devant un barrage de l'armée israélienne...

Pour moi, il était essentiel de débuter par là, par la situation actuelle. Ce barrage est celui de Bethléem, qui était, au moment du tournage, un des points les plus chauds. Entre Jérusalem et Hébron, le chemin est semé d'embûches. C'est là qu'ont lieu les affrontements les plus durs et c'est justement là que se trouvent les lieux que la tradition lie à Abraham.

Vous avez tout de suite songé à donner au film cette forme d'enquête ?

Oui, et ce n'est pas un artifice narratif, mais une position éthique. En préparant ce film, j'étais moi-même un enquêteur, c'est-à-dire un homme qui cherche à comprendre, non à confirmer des idées déjà faites. Sélim Nassib, l'enquêteur du film, ne fait que reprendre cette position.

Pourquoi avoir choisi Sélim Nassib, qui était à l'époque le correspondant de Libération dans les territoires occupés ?
J'avais d'abord songé à un journaliste du Monde, puis à des acteurs que j'aimais. Mais Sélim était un bon choix. Il connait bien la situation politique et parle l'arabe, ce qui a facilité certains entretiens. Il a aussi un contact facile avec les gens. Et par ailleurs, comme il n'est pas comédien, il a parfois un côté gauche qui convient bien au personnage.

Le film amène à penser qu'Abraham n'a pas existé. Vous sentez-vous iconoclaste ?

Vous savez, je ne suis pas le premier à poser des questions de cet ordre ! Qu'Abraham n'ait pas existé, que l'histoire soit inventée n'enlève rien à sa force et à sa pertinence. Pensez à Oedipe, à Hamlet... Ils ont une formidable existence imaginaire. L'histoire d'Abraham est un récit fondateur : c'est ça l'essentiel. Mais, évidemment, cela rend les événements actuels encore plus cruels, encore plus absurdes : il est à peu près sur que le Tombeau des Patriarches n'en contient aucun : on se bat à mort pour un lieu symbolique, un tombeau vide...

Vous avez tourné votre film en 1994 et 1995, au moment des premiers accords d'Oslo. Le climat a bien changé...

Oui, en dépit de l'incompréhension et de la haine, il y avait un espoir réel de paix. A partir de l'assassinat de Rabin, les choses se sont dégradées rapidement. Sa disparition en tant que telle a créé un manque. Mais le plus grave à mes yeux est que le passage à l'acte de cet extrémiste juif a



certes éveillé beaucoup d'émotion et de chagrin en Israël, mais n'a pas provoqué de réaction vitale. Il n'y a pas eu un soulèvement pour la vie, mais une régression sécuritaire et la déprime.
Que faire ?

Je crois que l'intitulé des Rencontres - comprendre la violence, surmonter la haine - correspond à ce que l'on peut faire. Entendre ce que les uns et les autres ont à se dire n'est pas toujours agréable, mais il n'y a que sur cette base que l'on peut avancer.
Si on veut vivre, je dis bien vivre, il faut aller vers l'entente. Il faut que chacun ait sa part d'héritage. Vouloir être le plus fort, dominer, c'est la porte ouverte à la mort. Tout ce qui s'oppose à la vie - la volonté de puissance, l'instinct sécuritaire, la notion de sacrifice - ce sont des forces de mort. Pour chacun, il y a ce choix à faire entre la vie et le pouvoir mortifère. Moi, je fais des films et des textes pour la vie...

Propos recueillis par Jeanne Baumberger


Né à Bucarest en 1937, Abraham Ségal émigre avec ses parents en Israël en 1950. Entre 1959 et 1962, il étudie l'histoire et la philosophie à l'Université de Jérusalem où il fonde et anime le ciné-club universitaire.
En 1962, il s'installe à Paris et intègre d'abord l'école de Vaugirard puis l'IDHEC. Il écrit de nombreux ouvrages et articles sur le cinéma et commence parallèlement une carrière de documentariste.
Après B.A. BA, son premier film qui date de 1971, il réalise successivement La vie t'en as qu'une (1978) et Alésia et retour, voyage phénoménal (1982). Il signe ensuite plusieurs films sur la folie (la série Hors les murs en 1985, Couleurs folie en 1986). Suivent deux documentaires sur les peintres Van Gogh et Fromanger (Van Gogh, la revanche ambigüe en 1989 et Toutes les couleurs en 1990).
A partir de 1992, il commence son enquête sur Abraham dont sortiront à la fois un livre et un film. Il a ensuite accompli la même démarche autour du personnage de St Paul (Le mystère Paul, 2000).

articles extraits de L'autre Rive - Hors Série - Novembre 2002