Vendredi 15 novembre de 14 h 30 à 16h30
Première table ronde

la violence et le sacré



présentation de la table ronde
Au nom des dieux... la haine.
par Murielle Fourlon
ressources internet

les liens dans le texte renvoient à des extraits audio [real-audio]

La violence :
ni sacrée, ni religieuse

En vertu de quoi peut-on attribuer à la violence une place centrale dans les textes sacrés ? Loin de s’apparenter au dogme auquel certains exégètes voudrait l’assimiler, ne se pourrait-il pas que la violence ne soit finalement qu’un aspect secondaire de la Parole Divine ? De quel droit le concept de violence l’emporterait-il sur celui de l’amour, et pourquoi le croyant devrait-il plus se focaliser sur le premier que sur le second ?


Extraits audio

Le christianisme comme rupture dans l'histoire des monothéismes Yadh Benachour

La violence comme partie du dogme ? Yadh Benachour

Gestion de la violence dans les sociétés modernes, Myriam Revault d'Allonnes

Agir face à la violence et à sa propagation. Stéphane Mosès

Si tous les intervenants de cette première table ronde ont admis que le rapport entre texte sacré et violence est une réalité, tous, d’une façon ou d’une autre, ont contesté sa prééminence dans la fondation du discours religieux tout autant que dans la pratique de la foi. Qu’il s’agisse de la guerre de conquête de Canaan dont fait état le Deutéronome ou, plus encore, du sacrifice d’Isaac tel que relaté dans Genèse XXII, Stéphane Mosès a rappelé que si les textes hébraïques font état de violence, c’est pour simultanément la soumettre et, par cette soumission, la désamorcer, la neutraliser. «Chronologiquement, on évolue d’une vision de la divinité violente vers une vision de la divinité amour. Ainsi, la tradition juive interprète l’histoire du sacrifice d’Isaac, qui sera finalement épargné, comme le cheminement d’une conception de Dieu source de violence vers la conception de Dieu source d’Amour».

Si la violence est également présente dans les textes sacrés de la tradition islamique, elle ne s’impose pas plus au croyant à qui le texte offre d’autres moyens d’exercer sa foi. Profitant de l’occasion pour préciser une notion trop souvent galvaudée dans l’opinion publique, Yadh Benachour est revenu sur le sens du Jihad : « Le Jihad est un moyen pour réaliser un objectif appelé Fath et qui consiste à gagner l’esprit du monde au message de Dieu, à la révélation. Il existe deux possibilités de Jihad : faire le don de sa vie ou faire le don de ses biens, par exemple par une contribution patrimoniale, c’est à dire, sans violence ». On peut alors se demander, comme Yadh Benachour le fera un peu plus tard, si les raisons qui poussent un homme à choisir la mort dans l’exercice de sa foi ne sont pas à chercher dans ses conditions d’existence plutôt que dans le texte sacré…
Dans ce panorama, Stéphane Mosès et Yadh Benachour ont, avec Jean Flori, accordé au christianisme une place spécifique. « Le christianisme inaugure une véritable rupture dans l’histoire du monothéisme dans la mesure où son fondateur, le Christ, est résolument opposé à toute forme de violence : il est fondamentalement non-violent. D’ailleurs, pendant les trois premiers siècles de son histoire, le christianisme n’aura même pas d’armée…», a résumé le médiéviste.

Instrumentation du religieux par le politique

Ce rapide aperçu de la place occupé par la violence dans les textes sacrés permet-il pour autant d’établir la moins-violence d’un monothéisme sur les autres donc, la moins-violence des textes dont il se réclame ? Certainement pas. Car l’Histoire montre que, quelle que soit la relation entretenue entre le texte sacré et la violence, quel que soit le message que ses fondateurs ont voulu introduire dans ces textes, et finalement, quel que soit le texte, les croyants de ces trois religions ont su, à travers les siècles, faire preuve d’une égale violence à l’égard de leurs semblables. « Il est vrai, observait Stéphane Mosès, que si les textes fondateurs du christianisme sont pacifistes, la civilisation chrétienne est violente, ainsi que son histoire le prouve. Et s’il est également vrai que la civilisation juive à toujours été pacifiste et n’a jamais pratiqué la violence, n’est-ce pas simplement parce qu’elle n’en n’avait pas les moyens ? En effet, à partir de 1948, les choses ont changé…». La responsabilité écherrait ainsi à l’homme à qui l’ingéniosité ne fait jamais défaut lorsqu’il s’agit de trouver dans l’interprétation des textes sacrés ce dont il a besoin pour justifier ses actes de violence. C’est peu ou prou sur la base de cette hypothèse que Thierry Fabre a tenu à s’interroger sur le rapport entre textes, histoire religieuse et pratiques historiques : « Comment les messages de paix ont-il pu se retourner de la sorte ? ».
Pour répondre à cette question, peut-être faut-il, à l’instar de Jean Flori, examiner la façon dont le pouvoir politique intervient dans la relation entre l’homme et le religieux «La séparation du politique et du religieux voulue par Jésus disparaît avec l’Empire Romain […]. La confusion entre l’Eglise et l’Etat pervertit le sens des textes». Une idée développée par Myriam Revault d’Allones pour qui « c’est lorsque la distinction entre le politique et le religieux disparaît que la violence apparaît ». Façon d’accuser le pouvoir politique de manipuler la religion pour en faire un instrument de violence ? On pourrait laisser le mot de la fin à Hannah Arendt, dont le nom est souvent revenu au cours de ce débat : « La violence est, par nature, instrumentale ; comme tous les instruments, elle doit toujours être dirigée et justifiée par les fins qu’elle entend servir »*.

* ‘’Du mensonge à la violence’’

Nicolas Weinberg