Samedi 16 novembre de 10 h à 12 h
Deuxième table ronde

imaginaires de la violence
et figures de la haine




compte-rendu de la table ronde
présentation de la table ronde
ressources internet

Images et imaginaire

par Fred Kahn

On ne peut pas penser la violence sans questionner ses formes de représentation. Depuis les mythes fondateurs jusqu’aux œuvres les plus contemporaines, la violence a toujours été objet de fiction. Des transpositions qui ont permis, tour à tour, d’expliquer, de justifier ou de transcender la sauvagerie effective des sociétés humaines. Cette violence métaphorique n’est donc pas gratuite, elle engage la responsabilité éthique de leurs auteurs. Mais, au fil des siècles, de même que notre rapport à la violence a fondamentalement changé, ses formes de représentation ont également évolué. Ainsi, pour Olivier Mongin, nous sommes passés de la tragédie antique qui mettait la violence à distance par l’intellection, au divertissement cinématographique, qui, lui, ne permet qu’une simple projection hors de soi d’un phénomène qui nous effraie. Dans La Violence des images, il décortique cette évolution : “Alors que la violence était classiquement un rituel ou une épreuve mettant en relation des individus ou des groupes, la posture contemporaine du spectateur consiste à se débarrasser de cette expérience de la violence en la déchargeant dans un grand dépotoir : il regarde le spectacle de la violence qui tourne sur elle-même en croyant ainsi s’en protéger tout en se laissant dévorer à petit feu“. Ces images qui n’ont d’autre justification que “l’état de nature“ ne nous renverraient plus à une expérience effective. “On cherche à arraisonner la violence pour mieux s’en débarrasser. Une illusion règne toujours, celle consistant à croire qu’on peut s’en libérer“, écrit encore Olivier Mongin. La violence ainsi mise en jeu apparaîtrait comme extérieure à nous-même, produite par des autres dans lesquels nous ne voulons plus nous reconnaître. Pourtant, “la condition sine qua non pour qu’il y ait image est l’altérité“, déclarait Serge Daney.
Cette question de la place de l’autre dans les formes de représentation contemporaine est d’autant plus capitale que réalité et fiction sont inextricablement liées. La représentation du réel fait désormais partie intégrante du réel. Baudrillard affirme même que l’image précède la réalité, qu’elle lui donne son caractère singulier. “Plutôt que la violence du réel soit là d’abord et que s’y ajoute le frisson de l’image, l’image est là d’abord, et il s’y ajoute le frisson du réel“, a-t-il écrit dans une tribune au Monde (L’esprit du terrorisme), faisant suite aux attentats du 11 septembre.
De fait, tout ce qui n’est pas capté n’existe pratiquement plus. Combien de morts en Algérie depuis le début des années 90 ?
Largement plus de 100 000. Mais sans caméra. Sans images, le conflit n’a pratiquement pas d’existence. “La visibilité publique d’un conflit permet, en partie, de fonder un récit cohérent, d’assurer une continuité historique de ce sens“, explique Benjamin Stora dans son livre, La guerre invisible. En ce qui concerne l’Algérie, ce “vide“ d’images a plusieurs origines : la censure étatique bien sûr, mais aussi la complexité du conflit, la difficulté de prendre position.
“Cette impossibilité à s’identifier à l’un ou l’autre des camps en présence n’a pas permis des engagements décisifs à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Les solidarités ont mal fonctionné, déclare encore Benjamin Stora […] L’Algérie n’est pas une surface d’identification et de projection pour le spectateur possible. Ce territoire reste maintenu à l’extérieur du champ de vision, obstinément opaque“. On assiste au même phénomène d’invisibilité médiatique avec la Tchétchénie.
Mais l’absence d’image participe parfois de la même confusion que la surabondance. Nous sommes submergés d’informations visuelles qui, loin de nous éclairer, ne font que renforcer notre désarroi. “L’événement perd son sens dans sa diffusion même“, affirme Baudrillard. L’effet médiatique se révèle être un effet de disparition : “L’image consomme l’événement, au sens ou elle l’absorbe et le donne à consommer“. Et, ce faisant, elle le dépossède de ses enjeux politiques, sociaux et historiques. Mais cette déconnexion entre images et contexte n’est pas une fatalité. Ainsi Abraham Ségal avec son film, Enquête sur Abraham, réinscrit l’actualité brûlante de la guerre israélo-palestinienne dans un processus de réflexion historique qui remonte aux mythes fondateurs. Abraham est le père des trois religions monothéistes, mais au lieu d’être source d’un héritage partagé, où s’affirme d’emblée la richesse de la diversité, il apparaît comme l’origine d’un conflit et le symbole de tous les sacrifices. “Les légendes ont été élaborées en fonction des intérêts ethniques et religieux de ceux qui les ont composés, explique Abraham Ségal. Elles sont constamment réinterprétées, instrumentalisées, mises au service de projets politiques“. Les récits bibliques peuvent très bien servir à justifier des actes contraires à l’essence même du Livre. “Ce qui me semble capital pour combattre la haine c’est d’avoir la conscience, le souci de l’autre“, conclut Abraham Ségal. Toute œuvre digne de ce nom est bien une adresse à l’autre.