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Images et imaginaire
par Fred Kahn
On ne peut pas penser la violence sans questionner ses formes de représentation. Depuis les mythes fondateurs jusquaux uvres les plus contemporaines, la violence a toujours été objet de fiction. Des transpositions qui ont permis, tour à tour, dexpliquer, de justifier ou de transcender la sauvagerie effective des sociétés humaines. Cette violence métaphorique nest donc pas gratuite, elle engage la responsabilité éthique de leurs auteurs. Mais, au fil des siècles, de même que notre rapport à la violence a fondamentalement changé, ses formes de représentation ont également évolué. Ainsi, pour Olivier Mongin, nous sommes passés de la tragédie antique qui mettait la violence à distance par lintellection, au divertissement cinématographique, qui, lui, ne permet quune simple projection hors de soi dun phénomène qui nous effraie. Dans La Violence des images, il décortique cette évolution : Alors que la violence était classiquement un rituel ou une épreuve mettant en relation des individus ou des groupes, la posture contemporaine du spectateur consiste à se débarrasser de cette expérience de la violence en la déchargeant dans un grand dépotoir : il regarde le spectacle de la violence qui tourne sur elle-même en croyant ainsi sen protéger tout en se laissant dévorer à petit feu. Ces images qui nont dautre justification que létat de nature ne nous renverraient plus à une expérience effective. On cherche à arraisonner la violence pour mieux sen débarrasser. Une illusion règne toujours, celle consistant à croire quon peut sen libérer, écrit encore Olivier Mongin. La violence ainsi mise en jeu apparaîtrait comme extérieure à nous-même, produite par des autres dans lesquels nous ne voulons plus nous reconnaître. Pourtant, la condition sine qua non pour quil y ait image est laltérité, déclarait Serge Daney.
Cette question de la place de lautre dans les formes de représentation contemporaine est dautant plus capitale que réalité et fiction sont inextricablement liées. La représentation du réel fait désormais partie intégrante du réel. Baudrillard affirme même que limage précède la réalité, quelle lui donne son caractère singulier. Plutôt que la violence du réel soit là dabord et que sy ajoute le frisson de limage, limage est là dabord, et il sy ajoute le frisson du réel, a-t-il écrit dans une tribune au Monde (Lesprit du terrorisme), faisant suite aux attentats du 11 septembre.
De fait, tout ce qui nest pas capté nexiste pratiquement plus. Combien de morts en Algérie depuis le début des années 90 ?
Largement plus de 100 000. Mais sans caméra. Sans images, le conflit na pratiquement pas dexistence. La visibilité publique dun conflit permet, en partie, de fonder un récit cohérent, dassurer une continuité historique de ce sens, explique Benjamin Stora dans son livre, La guerre invisible. En ce qui concerne lAlgérie, ce vide dimages a plusieurs origines : la censure étatique bien sûr, mais aussi la complexité du conflit, la difficulté de prendre position.
Cette impossibilité à sidentifier à lun ou lautre des camps en présence na pas permis des engagements décisifs à lintérieur comme à lextérieur du pays. Les solidarités ont mal fonctionné, déclare encore Benjamin Stora [
] LAlgérie nest pas une surface didentification et de projection pour le spectateur possible. Ce territoire reste maintenu à lextérieur du champ de vision, obstinément opaque. On assiste au même phénomène dinvisibilité médiatique avec la Tchétchénie.
Mais labsence dimage participe parfois de la même confusion que la surabondance. Nous sommes submergés dinformations visuelles qui, loin de nous éclairer, ne font que renforcer notre désarroi. Lévénement perd son sens dans sa diffusion même, affirme Baudrillard. Leffet médiatique se révèle être un effet de disparition : Limage consomme lévénement, au sens ou elle labsorbe et le donne à consommer. Et, ce faisant, elle le dépossède de ses enjeux politiques, sociaux et historiques. Mais cette déconnexion entre images et contexte nest pas une fatalité. Ainsi Abraham Ségal avec son film, Enquête sur Abraham, réinscrit lactualité brûlante de la guerre israélo-palestinienne dans un processus de réflexion historique qui remonte aux mythes fondateurs. Abraham est le père des trois religions monothéistes, mais au lieu dêtre source dun héritage partagé, où saffirme demblée la richesse de la diversité, il apparaît comme lorigine dun conflit et le symbole de tous les sacrifices. Les légendes ont été élaborées en fonction des intérêts ethniques et religieux de ceux qui les ont composés, explique Abraham Ségal. Elles sont constamment réinterprétées, instrumentalisées, mises au service de projets politiques. Les récits bibliques peuvent très bien servir à justifier des actes contraires à lessence même du Livre. Ce qui me semble capital pour combattre la haine cest davoir la conscience, le souci de lautre, conclut Abraham Ségal. Toute uvre digne de ce nom est bien une adresse à lautre.
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