Samedi 16 novembre de 10 h à 12 h
Deuxième table ronde

imaginaires de la violence
et figures de la haine




présentation de la table ronde
Images et imaginaire
par Fred Kahn
ressources internet

les liens dans le texte renvoient à des extraits audio [real-audio]

Débat sur l'image :
débat politique ?

Comment parvenir à évaluer la responsabilité des images dans les actes et les intentions de violence ? Si rien ne permet d'établir un lien direct entre l'image (photographie, film, mais aussi description écrite) et le déclenchement d'un comportement violent, il est en tout cas possible d'observer leur rôle dans la construction des représentations mentales et des imaginaires. C'est sur cette piste, évoquée au cours des discussions de la veille, que les investigations de cette deuxième table ronde se sont engagées.


Extraits audio

La question de l'image de l'autre. Abraham Ségal

D'une forêt de pins à une couronne d'épine. Abraham Ségal

De l'influence de la pensée d'Albert Camus. Abraham Ségal

Jean Birnbaum, qui animait le débat, a ainsi évoqué la généralisation, depuis les événements du 11 septembre, d'un discours et d'une rhétorique qui tendent à ancrer la violence et la haine dans un espace précis et qui « fait de la Méditerranée et du monde arabo-musulman l'épicentre des forces de la barbarie ». Un point de vue partagé par Benjamin Stora pour qui la "rhétorique du 11 septembre" a été le facteur d'amplification d'une représentation dont la construction a débuté bien avant ces attentats, en opposition à l'image idéale d'une Méditerranée « lac de paix ». Mais, avance l'historien, « la construction de cette nouvelle image s'explique aussi par l'envie de se venger des hommes du sud dont l'existence rappelle à la mémoire des européens une violence non assumée : celle de la colonisation ». On comprend donc que c'est avant tout sur le sol européen que cette appréhension de la Méditerranée trouve son origine… ainsi que ses principaux destinataires.
Olivier Mongin apporte une autre preuve à charge en soulignant que le choix des modes de représentation des conflits relève, lui aussi, d'une pensée univoque. « L'image de la violence que nous projetons date de 1985 et de la guerre de Beyrouth. Et par la suite, ce sera toujours par l'urbicide qu'on construira les représentations de la violence ». D'autant que "l'urbicide" constitue une excellente image de substitution au terrorisme qui, parce qu'il est une violence qui esquive le conflit, « est difficile à représenter ». L'imagerie de "l'urbicide" ne se limite cependant plus au terrorisme, en témoignent les réminiscences que nous pouvons avoir, les uns et les autres, des guerres de Yougoslavie ou de Tchétchénie...
Mais l'absence d'image n'a pas toujours besoin de substituts pour nourrir l'imaginaire des hommes, comme l'a rappelé Benjamin Stora en revenant sur le drame algérien. « L'Algérie fait peur parce qu'elle n'est pas montrée, parce qu'on a voulu la dissimuler. C'est par rapport à cette non-représentation que se sont construites l'angoisse et la terreur » à la fois à l'intérieur et à l'extérieur du pays. Encore que la non-représentation peut être utilisée à d'autres fins. « A force de toujours montrer les mêmes éléments violents, on a fini par banaliser l'image de la violence », estimait le cinéaste et documentariste Abraham Ségal. « Il faut donc ressortir la violence de la banalité où elle est enfermée. Pour cela, il faut un dispositif ».

Tous les crimes de masse sont le résultat d'une manipulation

Dans "Enquête sur Abraham", le cinéaste a ainsi recours à l'évocation et aux images symboliques pour "remettre la violence à sa place" et mieux la dénoncer. « La violence est d'autant plus terrible quand on peut arriver à la faire comprendre par le procédé de l'ellipse. Car c'est dans le lien qui est établi entre réel et imaginaire que tout se passe ». Dans cette mesure, plutôt qu'à l'image elle-même, ne faudrait-il pas s'intéresser aux conditions dans lesquelles ce lien est établi ? En d'autres termes, ne faut-il pas en priorité s'intéresser aux conditions de réception de ces images c'est à dire, aux dispositifs qui rendent possibles, autorisent ou interdisent leur circulation ? Bien entendu, s'intéresser aux dispositifs, c'est aussi s'intéresser aux motivations de ceux qui les mettent en œuvre et qui les gèrent…n'est-ce pas précisément là ce qui permet de distinguer "l'elliptique" d'Abraham Ségal de la "rhétorique du 11 septembre", de "l'urbicide", de la non-représentation algérienne ?

« On ne montre pas n'importe comment », convenait Olivier Mongin, « A travers le débat sur l'image, il y a un débat sur la démocratie ». Effectivement, au-delà des images, on décèle souvent des motivations politiques. D'une certaine façon, on l'a vu, la "rhétorique du 11 septembre" est politique. Et d'une autre encore, la mise en scène (la "scénographie") de la violence meurtrière des terroristes est politique (il s'agit de « publiciser son action », indiquait Abraham Ségal). Derrière le silence du pouvoir étatique qui contrôle les médias, il y a encore un but politique : « Le régime a joué avec les images en choisissant de les montrer ou de les cacher selon ce qui l'arrangeait », rappelait Abderrhamane Moussaoui à propos de l'Algérie. Derrière l'agitation du même pouvoir étatique qui autorise la diffusion "après-coup" de ces images, se dessine à nouveau un objectif politique. « Tout ce qui n'a pas été montré pendant le conflit est montré maintenant. Mais quel peut être l'impact de ce qu'on n'a pas montré "pendant" dans l'après-coup ? Quelles seront les conséquences de la sur-médiatisation d'un événement qui s'est déjà produit ? », s'interrogeait Benjamin Stora en s'inquiétant que ce différé génère de nouvelles images de la violence et allume de nouveaux foyers de crise.
Ceci dit, expliquer la formation des imaginaires de la violence et des représentations de la haine par les seules intentions politiques est-il plausible ? Ne faut-il pas, comme le suggérait Jean Birnbaum, prendre en compte d'autres facteurs et notamment, les invariants anthropologiques ? Parce que les logiques de puissance sont capables d'utiliser tous les invariants à leur avantage, il n'y a pas d'union impensable, avançait Olivier Mongin avant d'ajouter : « Tous les crimes de masse sont le résultat d'une manipulation ».

Nicolas Weinberg