Samedi 16 novembre de 14 h 30 à 16h30
Troisième table ronde

politiques de la violence,
politiques de civilisation




compte-rendu de la table ronde
présentation de la table ronde
ressources internet

La guerre n’est pas un devenir

par Fred Kahn

Qu’attendre d’un débat sur un sujet d’actualité aussi brûlant que le conflit israélo-palestinien ? La situation sur le terrain semble inextricable. “Chacun trouve la justification de sa propre violence dans la violence de l’autre”, déclare très justement Théo Klein, dans le Manifeste d’un juif libre. Comment sortir de ce cercle vicieux ? En s’appuyant sur des faits et non sur des fantasmes ou des discours idéologiques. En se référant à la mémoire sans la mythifier et au passé sans falsifier l’histoire. En refusant “de rentrer dans l’avenir à reculons”, pour reprendre les propos de Mohamed Talbi.
Comme l’a déjà expliqué Elias Sanbar, il y a quelques années, dans le cadre de ces mêmes Rencontres d’Averroès : “Dans le cas des palestiniens et des israéliens la pierre angulaire de la réconciliation ne se trouve pas dans le souvenir de la cohabitation andalouse ou judéo-arabe avant la naissance d’Israël, mais dans l’épisode qui, en 1948, expulsa par la force des armes la majorité des palestiniens pour les réduire à l’exil”.
Le conflit touche à des questions essentielles de territoires et d’identité. Pour autant, tout est négociable. Même la question des réfugiés, des colonies et le statut de Jérusalem. “L’enjeu est de permettre à chacune des parties d’avoir in fine le sentiment qu’elle a obtenu d’avantage qu’elle n’a perdu”, écrit encore Théo Klein.
Seul le dialogue peut permettre de passer de la politique de la violence à la politique de la civilisation. “J’ai toujours pensé que le mot civilisation était intimement lié au mot dialogue, explique Ilan Greilsamer. Il y a civilisation lorsqu’on range de côté les armes, que l’on s’asseoit l’un en face de l’autre et que l’on discute dans le respect mutuel. Civilisation n’est pas synonyme de consensus, et le dialogue peut être extrêmement dur. Mais il n’y a pas de civilisation, là où on ne peut parvenir à se parler dans le respect et la dignité”.
Et seule la diplomatie peut amener des ennemis irréductibles à devenir simples adversaires autour d’une table de négociation. “En termes pratiques, il n’y a que les modérés des deux bords qui peuvent s’asseoir, dialoguer, et chercher des solutions, poursuit Ilan Greilsamer. Dans le cas du conflit israélo-arabe, déchiré par la violence, ce n’est bien évidemment pas avec le Hamas, ou avec les colons de Hébron, que l’on va passer à la civilisation, mais avec les modérés des deux camps. Ces modérés existent, mais il faut leur donner les conditions de se rencontrer. Je pense que le passage à la civilisation signifie d’abord la reconstruction du camp de la paix en Israël et, de l’autre côté, le développement d’un courant modéré, intransigeant sur les droits de l’homme, et critique vis-à-vis de la direction palestinienne”.
Mais pour rapprocher les points de vue, il faut des médiateurs. “Il faut que les pays démocratiques occidentaux, qui ont un long passé de culture et de civilisation, qui vivent aujourd’hui en paix entre eux, et connaissent les techniques de la négociation et du dialogue, fassent pression sur les parties pour qu’elles fassent des concessions”.
L’Amérique qui est en situation dominante dans la région est-elle le bon interlocuteur ? Alain Joxe ne le pense pas. Il est tout aussi critique sur la stratégie “sharonienne“ qui conduit “tout droit au désespoir conjoint des deux peuples et à une absence totale de perspective de paix” 1, que sur celle menée par l’équipe Bush : “On a cru, entre le 11 septembre et le 11 décembre 2001, que l’action de représailles contre la secte Al-Qaida et les talibans allait amener l’Amérique à rechercher activement la solution du problème palestinien, par un retour à une négociation fondée sur les résolutions de l’ONU […] On s’est trompé […] La victoire sur les talibans s’est accompagnée d’un feu vert accordé au gouvernement Sharon d’aller encore plus fort dans sa stratégie d’affrontement asymétrique du fort au faible. La politique du secrétaire à la défense Donald Rumsfeld l’emporte et comporte une acceptation des provocations systématiques contre les populations civiles, et, peut-être, la destruction de l’Autorité palestinienne, systématiquement humiliée, rabaissée et raillée en la personne de Yasser Arafat” 2.
Pour Alain Joxe, l’ordre américain vise au contrôle du monde et non à la recherche de la paix. D’où son engagement en faveur d’une Europe forte qui constituerait, tant d’un point de vue philosophique que social, une réelle alternative à la vision américaine.
Une politique de la paix est possible. Le conflit n’est pas structurel, mais conjoncturel. La guerre n’est pas un devenir. “Me tenant sur cette terre, j’observe l’événement tragique et je le trouve passager, car les êtres sont en fin de compte le produit de cette tragédie traversée d’absurdité”, écrit le poète Mahmoud Darwich3.

1.- 2. Le vrai logiciel de la conduite américaine, le Monde du 16/12/01.

3. Mahmoud Darwich, La Palestine comme métaphore. Ed. Babel.