Introduction par Thierry Fabre

Origine des rencontres

Questions d'identité(s)




EDITO

L’identité relève volontiers de l’indéfinissable. Souvent invoquée, parfois revendiquée avec violence, toujours affirmée pour tenter de se définir face à l’Autre, qu’en est-il plus précisément ? Comment y voir plus clair, tenter de comprendre ce qui se joue autour des questions d’identité(s), d’une rive à l’autre de la Méditerranée ? Tel est le sens de ces sixièmes Rencontres d’Averroès.
Elles prendront désormais une forme nouvelle, non plus rythmées par les trois temps de l’histoire chers à Fernand Braudel, temps long, temps intermédiaire et temps de l’événement, mais s’organiseront plutôt autour d’un croisement de regards et de disciplines à propos d’une même question.
Ainsi, à l’occasion de cette nouvelle édition des Rencontres d’Averroès, trois approches, trois regards seront confrontés, autour de ces « questions d’identité(s) ».
La forme change, mais l’objectif reste le même : rendre la connaissance accessible, sortir des débats réservés aux seuls cercles des spécialistes et offrir un lieu où la parole puisse être partagée dans la Cité.
Si l’on en croit l’enquête menée par le Laboratoire méditerranéen d’études de sociologie (LAMES), à propos de l’image de Marseille vue par les Marseillais, il apparaît que l’image partagée par le plus grand nombre définit Marseille comme une « ville méditerranéenne », plutôt qu’une ville européenne ou une capitale régionale. Et lorsqu’on s’interroge pour savoir qu’est-ce qui fait de Marseille une ville méditerranéenne, il apparaît que « cette identité méditerranéenne repose sur la mémoire (la culture et l’histoire), le port et le cosmopolitisme (la manière d’être et de vivre ensemble, le brassage des populations, son savoir vivre, son accueil). »
Les Rencontres d’Averroès sont justement le lieu, et un des moments de débat, pour tenter de mieux comprendre ce que signifie au fond cette dimension méditerranéenne de la cité phocéenne. Cette nouvelle édition des Rencontres d’Averroès se devait donc d’aborder ces « questions d’identité(s) ».

Trois regards, trois moments de réflexions et de débats, pour tenter d’y voir plus clair : un regard littéraire, pour la première table ronde, un regard anthropologique pour la deuxième et un regard plus politique pour la troisième table ronde qui prendra cette année la forme d’une émission spéciale de France Culture.

Un regard littéraire, pour commencer, et ainsi appréhender les jeux d’identité(s) qui se nouent et se dénouent en Méditerranée. Car l’identité se raconte, elle se révèle dans le récit, « identité narrative » dirait le philosophe Paul Ricoeur. Comment entrer dans l’imaginaire sinon par le chemin de la littérature ? Paroles d’écrivains et de critiques autour de la Méditerranée, où s’affrontent des visions contradictoires, entre créolisation et identités meurtières, entre identité-relation et identité exclusive.

La deuxième table ronde nous fera entrer dans le domaine de l’anthropologie, dans l’univers de la culture au quotidien, des manières d’être et des arts de faire où s’élabore un rapport singulier à la Méditerranée. Cultures polyphoniques qui se fabriquent et qui s’inventent mais aussi qui se retrouvent et se partagent, au fil des passions et des jours. Plaisir du jeu, sens de l’honneur et de la famille, rapport au temps et au sacré, art de dire et de chanter ensemble, sans oublier les plaisirs de la table et les interdits qui rythment la vie de tous les jours.

La troisième table ronde ouvrira le débat sur une dimension plus politique sous la forme d’un après-midi de synthèse animé par Thierry Fabre et Jean Lebrun, intitulée «Cultures plurielles et unité politique». Trois grandes questions seront abordées avec les intervenants des Rencontres

  • Langues minoritaires et cultures régionales
  • l’Etat Nation, une crise d’identité ?
  • Europe et Méditerranée : quelles frontières religieuses ?

Cette dernière table ronde - diffusée le samedi 4 décembre sur France Culture - adopte cette année une nouvelle formule, elle sera en outre ponctuée de rendez-vous musicaux autour des polyphonies et musiques méditerranéennes.

Thierry Fabre


« L’échange de la pensée » par Frédéric Kahn

Si les Rencontres d’Averroès changent sensiblement de forme cette année, elles ne dérogent en rien aux principes de départ qui ont assuré leur crédibilité et leur succès public.

En novembre 1994, lors de l’ouverture de la première édition de cette manifestation, qui se déroulait alors au Théâtre des Bernardines, Thierry Fabre avait déjà posé les bases de ce moment de débat et d’échanges.
“Lorsque nous est venue l’idée de lancer de telles rencontres, trois exigences se sont imposées à nous. La première exigence consistait à ne pas créer un sénacle de plus qui ne s’adresserait qu’à une élite étriquée, fermée sur elle-même (...) La deuxième exigence fut de ne pas penser la Méditerranée loin de la Méditerranée, ne pas créer une manifestation parisienne supplémentaire, décalée ou décentrée. Marseille qui a pour vocation d’être une capitale culturelle de la Méditerranée, s’est imposée très naturellement (...) Notre troisième exigence, fut de trouver une figure emblématique pour les trois cultures musulmane, juive et chrétienne. Ibn Rushd Averroès, l’andalou, cette figure arabe de la rationalité européenne, nous est apparu comme un repère indispensable à notre temps où un mur d’incompréhension tend à s’élever entre les deux rives de la Méditerranée. Averroès incarne, au contraire, la profondeur du lien, la fertilité des confluences. C’est un homme-pont entre les cultures dont nous avons tant besoin aujourd’hui, alors que des mouvements de rejets et de replis identitaires ne cessent de se renforcer. Averroès, cet homme de pensée et de raison, est un antidote à la peur. Il exprime la possibilité maintenue d’une ouverture face à la fermeture qui s’avance.”
La salle du théâtre des Bernardines s’est vite révélée trop exigüe pour accueillir un public toujours plus nombreux, toujours plus avide de connaissance. Jusqu’alors, la cité phocéenne baignait dans un sentiment d’appartenance à l’espace méditerranéen, mais de manière intuitive. Les Rencontres d’Averroès nous ont permis de donner un contenu à ce sentiment confus.
A ceux qui prétendent que la rupture entre l’Occident et l’Orient est une fatalité irréversible, une donnée incontestable, les Rencontres d’Averroès, depuis maintenant 6 ans, opposent la raison et la mémoire. Elles nous rappellent, qu’entre le IXe et le XVe siècle, c’est la pensée arabe qui a fait le lien entre la philosophie grecque et l’Europe. Cette médiation est un élément fondamental dans la construction du dispositif intellectuel occidental. Il y a donc bien eu amnésie réciproque.
Les cinq premières éditions ont notamment analysé les raisons, les causes et les conséquences de la négation de cet héritage andalou. Elles ont également mis en lumière les interactions incessantes entre les deux rives de la Méditerranée : “ces multiples interférences qui ont, non seulement, fait toute l’histoire de la Méditerranée, mais qui orientent encore largement son avenir” *.
Après l’approche historique, Thierry Fabre estime que, désormais, le moment est venu de changer la forme de ces Rencontres.
Si les interrogations restent les mêmes, l’angle d’attaque est peut-être plus dynamique, encore plus ancré dans des problématiques contemporaines. Cette sixième édition est résolument axée sur le désenclavement, la mise en contact de champs de connaissances différents. Trois regards donc sur une même question, en l’occurrence l’identité. Le sensible, l’anthropologique et le politique. Trois rendez-vous complémentaires. Deux tables rondes, puis un après-midi de synthèse lors d’une émission spéciale de radio diffusée par France Culture.
Des débats contradictoires et vivants où la prise de parole reste spontanée. Et non des conférences pontifiantes. Certes, le cadre est soigneusement défini, les intervenants choisis pour leur compétence et leur complémentarité, mais, à l’intérieur des tables rondes, rien n’est déterminé d’avance. Thierry Fabre tient à cette spontanéité. “Au fond, je ne sais pas ce qui va se passer. Cette “intranquillité” est source de fertilité. La parole doit venir dans l’événement, ne pas être figée à l’avance”. L’échange comme un principe éthique et philosophique déterminant de l’esprit méditerranéen.

* Thierry Fabre in Rencontre d’Averroès - La Méditerranée, entre la raison et la foi. (Babel Bleu / Office de la culture de Marseille)