3ème table ronde : Cultures plurielles et unité politique

co-animée par Jean Lebrun et Thierry Fabre

En plus des intervenants des précédentes tables rondes, sont invités :

Mohamed CHARFI
Professeur émérite à la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis, a été président de la Ligue tunisienne de défense des droits de l’Homme, puis, de 1989 à 1994, Ministre de l’éducation, de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Dans son dernier livre, Islam et liberté, le malentendu historique, il dénonce l’intégrisme religieux et oppose la religion islamique, telle que révélée dans le Coran, à la Charia, œuvre des théologiens à travers les siècles et qui a donc été essentiellement le produit de l’histoire.

Bruno ETIENNE
Professeur, membre de l’Institut Universitaire de France - Université Aix-Marseille III, directeur de l’Observatoire du Religieux, directeur de la collection «Etre... (musulman, juif, protestant, orthodoxe, catholique, bouddhiste) en France aujourd’hui», 6 volumes parus chez Hachette.
Ouvrages les plus récents :
  • Algérie 1830-1962, recueil de textes, Maisonneuve et Larose, 1999
  • Le Temps du pluriel, éditions de l’Aube avec R. Lafont et H. Giordan, 1999
  • Une Grenade entrouverte, éditions de l’Aube, 1999
  • Abdelkader, isthme des isthmes, réédition, Hachette, édition en arabe à Beyrouth et Damas
  • La Science politique est-elle une science ? avec B. Bonfils, Flammarion, 1998

Muhamedin KULLASHI
Maître de conférences à l’Université de Paris 8, au département de philosophie, depuis 1992. Entre 1975 et 1991 il a enseigné à l’Université de Prishtina.
Principales publications en France :

  • Humanisme et haine, l’Harmattan, 1998
  • Dans des ouvrages collectifs : Vukovar Sarajevo, Seuil, 1993
  • L’Ex-Yougoslavie en Europe, l’Harmattan, 1996
  • Extremismes en Europe, CERA, Paris, 1997
  • Le Kosovo, un drame annoncé, Michalon Paris, 1999


« Cultures plurielles et unité politique » par Frédéric Kahn

La sixième édition des Rencontres d’Averroès se clôturera par un après-midi spécial en collaboration avec France-Culture. Un rendez-vous de 2h 30, dynamique et vivant. Quatre temps de paroles entrecoupés de contrepoints musicaux pour essayer de cerner les conditions d’une unité politique qui resterait garante de la diversité culturelle des peuples.
L’après-midi débutera par la question on ne peut plus d’actualité des langues minoritaires et des cultures régionales. Avec, notamment, comme intervenants Raphaël Confiant, Mohamed Tozi et Bruno Etienne. Ce dernier vient de publier Une Grenade entrouverte et Le Temps du pluriel, deux ouvrages qui posent directement la question de l’attitude de la France vis-à-vis des cultures dites minoritaires et plus particulièrement celles issues du monde méditerranéen. «La France, République jacobine universelle, n’arrive pas à gérer le pluriel. La porte de l’Orient est à deux sens et on ne peut pas faire l’impasse sur le fait que 4,5 millions de personnes ont fait l’aller-retour entre la France et l’autre rive de la Méditerranée. La Méditerranée traverse la France, comme la Seine traverse Paris. Ce n’est pas un obstacle mais un passage».
Pour Bruno Etienne, il n’y a pas vraiment le choix : «Cap au Sud ! En terme d’identité, l’Europe du Sud devrait se sentir plus unie à la Méditerranée qu’à l’Europe du Nord. Il est peut-être temps de rêver à une nouvelle Andalousie, d’autant plus que la conjoncture est favorable. Le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Libye semblent engagésr sur la voie de la stabilité politique».
Quant à l’ancrage régional, pour Bruno Etienne, ce n’est en rien une attitude de repli. Au contraire. «Au plus, nous serons enracinés dans un territoire, au plus nous serons performants dans la mondialisation. Il est temps de donner à la langue basque, provençale, corse et berbère un statut moins résiduel et plus optionnel».
Et pour illustrer musicalement la richesse d’une culture enracinée dans un territoire, mais ouverte sur le monde, le choix ne manquera pas : Miqueu Montanaro, Dupain, Gacha Empega… Autant d’artistes de la Provence éternellement contemporaine.

L’Etat Nation, une crise d’identité ? Telle sera la question posée dans le deuxième temps de cet après-midi. Le modèle historique de l’Etat Nation qui vise à l’uniformité des peuples sera ainsi mis en parallèle avec les modèles fédéralistes. Sachant que l’homogénéité culturelle correspond de moins en moins à la réalité de nos sociétés. Mais entre l’assimilation et le communautarisme, entre la globalisation et le repli sur soi, quelle est la bonne posture ? Avec notamment Muhamedin Kullashi, philosophe kosovar qui a énormément travaillé sur la guerre en ex-Yougoslavie. Il est particulièrement bien placé pour parler de ces Etats Nations qui poussent le souci d’homogénéité à l’extrême, à l’insoutenable : à l’ethniquement pur.
La transition musicale sera parfaitement en phase avec les débats, puisqu’elle nous permettra d’entendre un enregistrement de Idir. Ce symbole de la culture kabyle vient de sortir un album justement intitulé «Identités». Dans ce disque, figurent des contributions d’artistes bretons (Dan Ar Braz et Gilles Servat), de fils d’immigré (Manu Chao), d’exilé ougandais (Geoffrey Oryema) ou encore de représentants de la diaspora maghrébine (Orchestre National de Barbès, Zebda, Gnawa diffusion). Peut-on trouver plus juste transposition musicale de l’incessante interpénétration des influences ?

Le troisième temps nous ramènera à une approche ethnologique, avec une pratique culturelle spécifique de la Méditerranée : les chants polyphoniques. Et ce, en présence d’un spécialiste de la question Bernard Lortat-Jacob. Les polyphonies musicales peuvent-elles être perçues comme une belle métaphore de la culture du sud ? Ou comme le définit Thierry Fabre : «l’art de chanter ensemble avec plusieurs voix… qui malheureusement parfois chantent faux».

Ce cheminement de la pensée nous amènera au quatrième et dernier temps. «Europe et Méditerranée : quelles frontières religieuses ?». Encore une fois, il s’agira de casser les fantasmes d’un espace méditerranéen forcément fracturé et irréconciliable. Les intervenants combattront l’idée que la différence religieuse est une preuve indubitable de l’incompatibilité entre les peuples. Sauf, bien sûr, quand la foi est instrumentalisée. Elle perd alors toute sa dimension transcendantale et devient une simple arme politique pour asseoir et justifier un pouvoir, une autorité. Avec une dépossession de l’autonomie de pensée des individus. Ce qui encourage et justifie la violence. Faire circuler de la parole, du débat est certainement un antidote à cette violence. Les Rencontres d’Averroès ont aussi et, peut-être, surtout, cette fonction. Intellectuelle mais avec des répercussions pratiques.