LE POINT DE VUE DU DIRECTEUR
Entretien avec Philippe Foulquié - Extraits des propos recueillis par Arlette Hérat pour Mouvements (n°11 Septembre 2000) - Édition La Découverte
Philippe Foulquié, fondateur et directeur du Massalia Théâtre de Marionnettes, dirige Système Friche Théâtre (SFT) installé à la Friche La Belle de Mai depuis 1992. “Installé”, le mot ne convient pas vraiment...
Lorsque la Manufacture des Tabacs cesse son activité en 1990 elle laisse aux portes du centre ville et au sein d’un quartier populaire un potentiel d’investissement artistique exceptionnel. SFT y développe une expérience originale d’effervescence culturelle pleinement intégrée à la vie sociale et économique. En témoignent ces quelques chiffres : 400 emplois créés et chaque année 900 artistes accueillis, 30 000 heures de formation dispensées et 90 000 fréquentations du site.
La Friche est aujourd’hui pôle culturel du projet Euroméditerranée, projet économique majeur pour Marseille qui génère d’importantes opérations de réhabilitation et de renouvellement urbain.
De déménagement en installation provisoire SFT construit et renouvelle sans arrêt une démarche où les artistes sont au centre.

À l’heure où la réhabilitation du site s’engage, où ses m2 sont très convoités, Philippe Foulquié se bat pour qu’il reste toujours quelque chose à défricher, dans ce lieu, comme dans l’action culturelle.

Nouvelles cultures urbaines, qu’est-ce que cela vous évoque ?

Pour moi c’est un concept médiatico-institutionnel qui témoigne de la capacité qu’ont les institutions à inventer des mots immédiatement sanctionnés par les médias et à catégoriser les choses avant de savoir vraiment ce qu’elles vont donner. En quoi peut-on parler de nouvelles cultures urbaines ? Il y a des pratiques nouvelles, mais de là à les appeler cultures nouvelles... c’est encore une appellation qui mélange l’ethnographie et le reste. On crée des mots très vite avec des connotations multiples. Mais en créant une catégorie ainsi, on se garde bien de l’identifier.
Nouvelles cultures urbaines, est-ce que cela veut dire nouvelles pratiques artistiques, nouvelles œuvres, nouvelles disciplines ?
La nouveauté existe tous les jours, dans la vie, sur les scènes de théâtre... La nouveauté c’est comment rêve-t-on l’avenir, comment le fabrique-t-on si on ne le rêve pas, si on ne le pense pas? Comment fait-on pour que les gens profitent un peu de cette effervescence artistique et ne soient pas enfermés immédiatement dans cultures nouvelles = rap, c’est-à-dire musique ou danse hip-hop. À la Friche, les ateliers créés pour le rap ont parfois été animés par Noir Désir, par Akosh...


L’action culturelle est-elle en train d’acquérir une dimension politique plus grande ?
C’est autour de la réduction de la fracture entre le public et le spectacle vivant que s’est fondée et développée l’action culturelle. En une trentaine d’années, entre 1895 avec la naissance du cinéma et 1925 quand apparaît le parlant, tous les lieux populaires du spectacle vivant, c’est à dire les théâtres de marionnettes, les théâtres de faubourg, les théâtres ambulants, les music-hall, les cafés-concerts, les cirques, se sont vidés... Il s’agit d’une rupture fondamentale - écologique - du partenariat artistique, qui ne peut exister que dans un rapport authentique des œuvres et du public, des artistes et des citoyens. Face à cela des tentatives de recréer ce lien direct vont être initiées par des artistes, des responsables politiques, les mouvements d’éducation populaire et jusqu’aux grands fondateurs que sont Vilar, Dasté etc... Cette période - la première de l’action culturelle - je la dis militante.
Et puis après il y a une période instituante qui va de la création du Ministère de la Culture avec A. Malraux jusqu’à J. Lang. C’est l’époque du développement des appareils d’abord au Ministère puis au sein des Collectivités locales, selon le même modèle.

À partir de ce moment-là apparaissent les premiers effets de la décentralisation : les artistes commencent à ne plus “ monter à Paris ”. Dans un premier temps ils viennent chercher en Province les moyens de produire et dans un deuxième temps ils viennent s’y installer. Et nous avons énormément travaillé en ce sens, produisant des gens d’ici ou d’ailleurs, par exemple des Parisiens qui sans quitter leur ville viennent régulièrement travailler ici et tissent un rapport de plus en plus intime avec Marseille. Cette troisième époque, je l’appelle politique, parce qu’il s’agit des affaires de la cité, sauf que c’est le moment où les politiques se retirent et c’est un véritable débat.
On voit bien qu’apparaît une nouvelle histoire, qui peine à se dessiner et qu’il faudra encore réfléchir avant de pouvoir en sortir du neuf, du nouveau, du réjouissant d’inventivité, d’espérances revivifiées. Toutes choses auxquelles nous croyons d’autant plus qu’elles existent déjà, ça et là, qu’elles se multiplient, s’interrogent, se travaillent malgré les difficultés et les incompréhensions.

Comment voyez - vous l’évolution des liens entre le monde de la culture et celui de l’économie ?
L’économie c’est d’abord une voie de socialisation. Quand un artiste commence à vendre ses œuvres, c’est qu’il lui est enfin permis d’être reconnu économiquement comme artiste.
Je commence à travailler avec des gens de l’économie sociale et solidaire et il y a des éléments de sens que nous pouvons énoncer, avec toutes sortes de précaution. Si on repose la question de l’exception culturelle comme mécanisme de protection d’un marché national, voire européen, c’est-à-dire comme un marché protégé, on peut alors interroger le rapport entre le Marché et le service public de la culture.


Le service public tenu en mains par la technostructure et le reste, rentable, exploitable, laissé au marché. On est en droit de craindre que ce type de partage conduise à une attitude consensuelle où la “valeur artistique” soit commune aux opérateurs publics et privés. On peut déjà ça et là le vérifier. Et entre les deux que font les citoyens ? Où en est la démocratie culturelle ? C’est peut-être, le milieu associatif - le tiers secteur dont parle Alain Lipietz - qui pourrait proposer une alternative à cette bi-polarisation et reposer la question de la liaison entre les artistes et les citoyens. En ce sens, nous pensons que la Friche est un outil de réflexion et de travail privilégié, parce qu’elle est fondée sur la nécessité d’affirmer et de développer les paroles d’artistes et leur socialisation, cela dans une dialectique permanente, et parce qu’elle propose un outillage et des méthodes à cette fin : dispositif d’accueil, outils de synergie, animation de réseaux, résidences longue durée, procès d’échanges (du local à l’international), utilisation de technologies de communication...

Comment en êtes-vous arrivé à fonder et animer la Friche la Belle de Mai ?
La Ville de Marseille m’a donné les moyens de le faire en me proposant d’abord de créer un théâtre de marionnettes à Marseille. Les marionnettes sont, par rapport au théâtre, bafouées, maltraitées - comme dit Vitez on méprise l’enfant en même temps qu’on méprise les marionnettes - et moi elles m’intéressaient justement parce que j’y trouvais au contraire un espace de création, d’invention où je me régalais. Nous avons ouvert le Massalia, premier théâtre de marionnettes en France, le 12 novembre 1987. Ce jour-là j’ai réuni l’équipe en leur disant “si on se ne plante pas, dans trois ans on est dans une usine”. Le 10 novembre 1990, on faisait le premier spectacle dans la première friche. Ce que je constatais c’etait l’absence de plus en plus systématique dans les équipements, d’artistes aux postes de décisions (on se rassure en disant que le directeur est metteur en scène, mais ce n’est jamais un comédien ou un auteur) et simultanément les préoccupations de nouveau public s’estompaient.
Donc la Friche témoigne de toutes ces idées : mettre les artistes au travail dans les équipements, les installer avec nous pour qu’ils travaillent au devenir des lieux, les impliquer dans des problématisations de rapport au public.
Et immédiatement l’interdisciplinarité s’est imposée parce qu’il faut croiser les publics si on veut que ce qu’on souhaite se fasse, et puis ça veut dire que les pratiques doivent s’ouvrir pour se croiser. Ces idées se mettent en place, avec la volonté de ne pas dire à priori ce qu’on va faire, mais de le découvrir et d’apprendre à le faire au fur et à mesure, et avec des projets artistiques.

Pour chacun des intervenants de la Friche, qu’est-ce qui fait “système” entre vous ?
Nous avons essayé d’installer un dispositif qui participe à la fois du développement des démarches artistiques et de leur socialisation. Ce dispositif peut se mettre au service d’un projet artistique quelque soit son origine - ethnique, sociologique, géographique... - sur des bases éthiques à peu près partagées et qui se bâtissent peu à peu. Si les conditions d’accès sont très favorables, elles sont payées en partie par l’engagement de chacun, sur le fait que tout projet développé par un résident nourrit la Friche et la développe.

Concrètement, la synergie entre artistes se joue sur l’information, sur l’invitation systématique aux événements. Mais c’est aussi difficile de faire venir le public depuis l’intérieur de la Friche que de l’extérieur, sauf quand ce sont des évènements médiatisés. Nous considérons que les artistes ont objectivement des intérêts - économiques, techniques, artistiques - et nous essayons d’y répondre collectivement. En plus de l’aide logistique il y a une prospective, avec un bureau de développement qui travaille sur les financements européens et qui se met à disposition des résidents. L’Espace Culture Multimédia devient un outil avec lequel les artistes commencent à investir un champ nouveau de communication, donc d’expression, avec peut-être à terme un effet feed-back sur leurs propres pratiques artistiques.

Quelles relations la Friche entretient-elle avec le quartier de la Belle de Mai ?
Toutes les friches culturelles ont provoqué des rejets dans leur propre territoire, dans leur immédiateté. C’est l’histoire des friches.


Fondamentalement la notion du quartier pour nous n’était pas une vraie question dans la mesure où elle représente plutôt une catégorisation sociologique. Notre point de vue était de travailler pour tous les quartiers et pas seulement pour CE quartier. Nous avons joué l’opportunité en disant travailler sur la Belle de Mai comme territoire privilégié d’expériences. C’est dans ce cadre que sont mis en place des jumelages avec des zones d’éducation prioritaire, en particulier la ZEP St Mauront-Bellevue. Jumelage sur lequel je suis très offensif parce que je veux exploiter au mieux le caractère exceptionnel de ce double contexte, c’est un quartier très “riche”. Quant à la Friche, elle propose assez de possibilités pour que se produisent non pas une collection d’ateliers mais les potentialités de leur entrecroisement avec par exemple l’atelier radio qui enquête sur les autres ateliers.

Aujourd’hui le site de la Friche la Belle de Mai est intégré dans le projet Euroméditerranée, est-ce que c’était souhaité comme une légitimation de votre part ou est-ce que cela s’est imposé à vous ?
Quand nous sommes arrivé à la Friche, Euroméditerranée, n’existait pas, c’est nous-même qui avons négocié notre installation avec le propriétaire : la SEITA. La Friche c’est un site immense avec 12 hectares de bâti, très bien placé mais dans le même temps c’etait le poumon d’un quartier en déshérence dans une ville en crise : plus de 20 % de chômage, 600 à 700 hectares de friches, pas de spéculation immobilière et foncière. À cette époque nous avions le temps pour nous et si pour nous la réponse etait acquise, nous posions cependant la question : “est-ce que la culture est une alternative économique, est-ce que la culture peut relancer la vie d’un site qui ne correspond plus à aucune norme de nécessité économique, en tout cas industrielle ?”
Par la suite dans la perspective de la création d’Euroméditerrannée, R. Vigouroux et J.C. Gaudin ont insisté auprès de l’Etat pour que le périmètre englobe la Friche la Belle de Mai. Nous avons participé alors au dispositif de concertation mis en place dans le cadre de la mission de préfiguration. À la fin de cette mission la Friche etait proposée comme pôle culturel d’Euroméditerranée.


Comment l’expérience artistique peut-elle conserver sa place dans ce nouveau cadre ?
En fait c’est très naturellement conflictuel. C’est une résistance pied à pied pour ne pas faire sortir du projet de la Friche la dimension artistique. À Euroméditerranée, il n’est jamais question d’artistique, seulement de culturel. Par exemple, le cybercafé de la Friche est le premier cybercafé de France. Il signe le début de l’aventure multimédias qui est devenue ce qu’on sait, mais notre responsabilité d’initiateurs est très souvent contestée.

Quel est le risque que vous percevez aujourd’hui ?
Le risque est d’être cantonné dans un endroit sous-équipé, sous-évalué, sous considéré... Face à cela, notre première défense réside dans l’unité du site. Si j’ai refusé l’idée de diriger l’ensemble, j’ai souhaité être associé, à ma place, à une direction globale qui devrait être dirigée par un grand directeur comme un DRAC ou un grand commis de l’Etat. Il faut qu’il soit assez attentif aux projets culturels, que ce soit un vrai politique mais il n’a pas à être un visionnaire, c’est nous les visionnaires. Je ne veux pas de cette mission parce que ma responsabilité se situe dans le travail et la proximité avec les artistes.

En fait la réhabilitation de la Friche révèle d’énormes enjeux en matière de programmation...
Enormes ! La résistance est là, c’est pour cela que je ne veux pas diriger le tout. Concrètement ça veut dire par exemple que l’idée d’utiliser le toit du grand hangar comme une place publique, comme le centre de la Friche, à partir duquel on essaime d’où qu’on vienne et où qu’on aille dans les différents espaces ou dans la ville a été largement contestée. Et ce, jusqu’au vernissage de “Vous êtes Ici” du groupe Dunes, qui a révélé le toit et qui a fait dire au Maire “mais c’est évident”. Alors c’est devenu évident pour tout le monde. Et ainsi ce lieu a été rendu à la ville.
Peut-être est-ce cela de la culture nouvelle ? Non pas les nouvelles technologies, mais simplement une pensée nouvelle, d’aujourd’hui, une pensée à la fois artistique et sociale où la démarche artistique la plus authentique, la plus exigeante s’offre aux gens qui en une sorte d’interactivité bien comprise participent à leur tour à cette ré-appropriation de la ville.