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À lheure
où la réhabilitation du site sengage, où
ses m2 sont très convoités, Philippe Foulquié
se bat pour quil reste toujours quelque chose à
défricher, dans ce lieu, comme dans laction culturelle.
Nouvelles cultures urbaines, quest-ce que cela vous évoque
?
Pour
moi cest un concept médiatico-institutionnel qui
témoigne de la capacité quont les institutions
à inventer des mots immédiatement sanctionnés
par les médias et à catégoriser les choses
avant de savoir vraiment ce quelles vont donner. En quoi
peut-on parler de nouvelles cultures urbaines ? Il y a des pratiques
nouvelles, mais de là à les appeler cultures nouvelles...
cest encore une appellation qui mélange lethnographie
et le reste. On crée des mots très vite avec des
connotations multiples. Mais en créant une catégorie
ainsi, on se garde bien de lidentifier.
Nouvelles cultures urbaines, est-ce que cela veut dire nouvelles
pratiques artistiques, nouvelles uvres, nouvelles disciplines
?
La nouveauté existe tous les jours, dans la vie, sur
les scènes de théâtre... La nouveauté
cest comment rêve-t-on lavenir, comment le
fabrique-t-on si on ne le rêve pas, si on ne le pense
pas? Comment fait-on pour que les gens profitent un peu de cette
effervescence artistique et ne soient pas enfermés immédiatement
dans cultures nouvelles = rap, cest-à-dire musique
ou danse hip-hop. À la Friche, les ateliers créés
pour le rap ont parfois été animés par
Noir Désir, par Akosh...
Laction
culturelle est-elle en train dacquérir une dimension
politique plus grande ?
Cest
autour de la réduction de la fracture entre le public
et le spectacle vivant que sest fondée et développée
laction culturelle. En une trentaine dannées,
entre 1895 avec la naissance du cinéma et 1925 quand
apparaît le parlant, tous les lieux populaires du spectacle
vivant, cest à dire les théâtres de
marionnettes, les théâtres de faubourg, les théâtres
ambulants, les music-hall, les cafés-concerts, les cirques,
se sont vidés... Il sagit dune rupture fondamentale
- écologique - du partenariat artistique, qui ne peut
exister que dans un rapport authentique des uvres et du
public, des artistes et des citoyens. Face à cela des
tentatives de recréer ce lien direct vont être
initiées par des artistes, des responsables politiques,
les mouvements déducation populaire et jusquaux
grands fondateurs que sont Vilar, Dasté etc... Cette
période - la première de laction culturelle
- je la dis militante.
Et puis après il y a une période instituante qui
va de la création du Ministère de la Culture avec
A. Malraux jusquà J. Lang. Cest lépoque
du développement des appareils dabord au Ministère
puis au sein des Collectivités locales, selon le même
modèle.
À partir de ce moment-là
apparaissent les premiers effets de la décentralisation
: les artistes commencent à ne plus monter à
Paris . Dans un premier temps ils viennent chercher en
Province les moyens de produire et dans un deuxième temps
ils viennent sy installer. Et nous avons énormément
travaillé en ce sens, produisant des gens dici
ou dailleurs, par exemple des Parisiens qui sans quitter
leur ville viennent régulièrement travailler ici
et tissent un rapport de plus en plus intime avec Marseille.
Cette troisième époque, je lappelle politique,
parce quil sagit des affaires de la cité,
sauf que cest le moment où les politiques se retirent
et cest un véritable débat.
On
voit bien quapparaît une nouvelle histoire, qui
peine à se dessiner et quil faudra encore réfléchir
avant de pouvoir en sortir du neuf, du nouveau, du réjouissant
dinventivité, despérances revivifiées.
Toutes
choses auxquelles nous croyons dautant plus quelles
existent déjà, ça et là, quelles
se multiplient, sinterrogent, se travaillent malgré
les difficultés et les incompréhensions.
Comment
voyez - vous lévolution des liens entre le monde
de la culture et celui de léconomie ?
Léconomie
cest dabord une voie de socialisation. Quand un
artiste commence à vendre ses uvres, cest
quil lui est enfin permis dêtre reconnu économiquement
comme artiste.
Je commence à travailler avec des gens de léconomie
sociale et solidaire et il y a des éléments de
sens que nous pouvons énoncer, avec toutes sortes de
précaution. Si on repose la question de lexception
culturelle comme mécanisme de protection dun marché
national, voire européen, cest-à-dire comme
un marché protégé, on peut alors interroger
le rapport entre le Marché et le service public de la
culture.
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Le service public tenu en mains par la
technostructure et le reste, rentable, exploitable, laissé
au marché. On est en droit de craindre que ce type de
partage conduise à une attitude consensuelle où
la valeur artistique soit commune aux opérateurs
publics et privés. On peut déjà ça
et là le vérifier. Et entre les deux que font
les citoyens ? Où en est la démocratie culturelle
? Cest peut-être, le milieu associatif - le tiers
secteur dont parle Alain Lipietz - qui pourrait proposer une
alternative à cette bi-polarisation et reposer la question
de la liaison entre les artistes et les citoyens. En ce sens,
nous pensons que la Friche est un outil de réflexion
et de travail privilégié, parce quelle est
fondée sur la nécessité daffirmer
et de développer les paroles dartistes et leur
socialisation, cela dans une dialectique permanente, et parce
quelle propose un outillage et des méthodes à
cette fin : dispositif daccueil, outils de synergie, animation
de réseaux, résidences longue durée, procès
déchanges (du local à linternational),
utilisation de technologies de communication...
Comment
en êtes-vous arrivé à fonder et animer la
Friche la Belle de Mai ?
La
Ville de Marseille ma donné les moyens de le faire
en me proposant dabord de créer un théâtre
de marionnettes à Marseille. Les marionnettes sont, par
rapport au théâtre, bafouées, maltraitées
- comme dit Vitez on méprise lenfant en même
temps quon méprise les marionnettes - et moi elles
mintéressaient justement parce que jy trouvais
au contraire un espace de création, dinvention
où je me régalais. Nous avons ouvert le Massalia,
premier théâtre de marionnettes en France, le 12
novembre 1987. Ce jour-là jai réuni léquipe
en leur disant si on se ne plante pas, dans trois ans
on est dans une usine. Le 10 novembre 1990, on faisait
le premier spectacle dans la première friche. Ce que
je constatais cetait labsence de plus en plus systématique
dans les équipements, dartistes aux postes de décisions
(on se rassure en disant que le directeur est metteur en scène,
mais ce nest jamais un comédien ou un auteur) et
simultanément les préoccupations de nouveau public
sestompaient.
Donc la Friche témoigne de toutes
ces idées : mettre les artistes au travail dans les équipements,
les installer avec nous pour quils travaillent au devenir
des lieux, les impliquer dans des problématisations de
rapport au public. Et
immédiatement linterdisciplinarité sest
imposée parce quil faut croiser les publics si
on veut que ce quon souhaite se fasse, et puis ça
veut dire que les pratiques doivent souvrir pour se croiser.
Ces idées se mettent en place, avec la volonté
de ne pas dire à priori ce quon va faire, mais
de le découvrir et dapprendre à le faire
au fur et à mesure, et avec des projets artistiques.
Pour chacun des intervenants de la Friche,
quest-ce qui fait système entre vous
?
Nous
avons essayé dinstaller un dispositif qui participe
à la fois du développement des démarches
artistiques et de leur socialisation. Ce dispositif peut se
mettre au service dun projet artistique quelque soit son
origine - ethnique, sociologique, géographique... - sur
des bases éthiques à peu près partagées
et qui se bâtissent peu à peu. Si les conditions
daccès sont très favorables, elles sont
payées en partie par lengagement de chacun, sur
le fait que tout projet développé par un résident
nourrit la Friche et la développe.
Concrètement, la synergie entre
artistes se joue sur linformation, sur linvitation
systématique aux événements. Mais cest
aussi difficile de faire venir le public depuis lintérieur
de la Friche que de lextérieur, sauf quand ce sont
des évènements médiatisés. Nous
considérons que les artistes ont objectivement des intérêts
- économiques, techniques, artistiques - et nous essayons
dy répondre collectivement. En plus de laide
logistique il y a une prospective, avec un bureau de développement
qui travaille sur les financements européens et qui se
met à disposition des résidents. LEspace
Culture Multimédia devient un outil avec lequel les artistes
commencent à investir un champ nouveau de communication,
donc dexpression, avec peut-être à terme
un effet feed-back sur leurs propres pratiques artistiques.
Quelles
relations la Friche entretient-elle avec le quartier de la Belle
de Mai ?
Toutes
les friches culturelles ont provoqué des rejets dans
leur propre territoire, dans leur immédiateté.
Cest lhistoire des friches.
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Fondamentalement la notion du quartier
pour nous nétait pas une vraie question dans la
mesure où elle représente plutôt une catégorisation
sociologique. Notre point de vue était de travailler
pour tous les quartiers et pas seulement pour CE quartier. Nous
avons joué lopportunité en disant travailler
sur la Belle de Mai comme territoire privilégié
dexpériences. Cest dans ce cadre que sont
mis en place des jumelages avec des zones déducation
prioritaire, en particulier la ZEP St Mauront-Bellevue. Jumelage
sur lequel je suis très offensif parce que je veux exploiter
au mieux le caractère exceptionnel de ce double contexte,
cest un quartier très riche. Quant
à la Friche, elle propose assez de possibilités
pour que se produisent non pas une collection dateliers
mais les potentialités de leur entrecroisement avec par
exemple latelier radio qui enquête sur les autres
ateliers.
Aujourdhui le site de la Friche
la Belle de Mai est intégré dans le projet Euroméditerranée,
est-ce que cétait souhaité comme une légitimation
de votre part ou est-ce que cela sest imposé à
vous ?
Quand nous sommes arrivé à
la Friche, Euroméditerranée, nexistait pas,
cest nous-même qui avons négocié notre
installation avec le propriétaire : la SEITA. La Friche
cest un site immense avec 12 hectares de bâti, très
bien placé mais dans le même temps cetait
le poumon dun quartier en déshérence dans
une ville en crise : plus de 20 % de chômage, 600 à
700 hectares de friches, pas de spéculation immobilière
et foncière. À cette époque nous avions
le temps pour nous et si pour nous la réponse etait acquise,
nous posions cependant la question : est-ce que la culture
est une alternative économique, est-ce que la culture
peut relancer la vie dun site qui ne correspond plus à
aucune norme de nécessité économique, en
tout cas industrielle ?
Par la suite dans la perspective de la création dEuroméditerrannée,
R. Vigouroux et J.C. Gaudin ont insisté auprès
de lEtat pour que le périmètre englobe la
Friche la Belle de Mai. Nous avons participé alors au
dispositif de concertation mis en place dans le cadre de la
mission de préfiguration. À la fin de cette mission
la Friche etait proposée comme pôle culturel dEuroméditerranée.
Comment
lexpérience artistique peut-elle conserver sa place
dans ce nouveau cadre ?
En
fait cest très naturellement conflictuel. Cest
une résistance pied à pied pour ne pas faire sortir
du projet de la Friche la dimension artistique. À Euroméditerranée,
il nest jamais question dartistique, seulement de
culturel. Par exemple, le cybercafé de la Friche est
le premier cybercafé de France. Il signe le début
de laventure multimédias qui est devenue ce quon
sait, mais notre responsabilité dinitiateurs est
très souvent contestée.
Quel
est le risque que vous percevez aujourdhui ?
Le
risque est dêtre cantonné dans un endroit
sous-équipé, sous-évalué, sous considéré...
Face à cela, notre première défense réside
dans lunité du site. Si jai refusé
lidée de diriger lensemble, jai souhaité
être associé, à ma place, à une direction
globale qui devrait être dirigée par un grand directeur
comme un DRAC ou un grand commis de lEtat. Il faut quil
soit assez attentif aux projets culturels, que ce soit un vrai
politique mais il na pas à être un visionnaire,
cest nous les visionnaires. Je ne veux pas de cette mission
parce que ma responsabilité se situe dans le travail
et la proximité avec les artistes.
En
fait la réhabilitation de la Friche révèle
dénormes enjeux en matière de programmation...
Enormes
! La résistance est là, cest pour cela que
je ne veux pas diriger le tout. Concrètement ça
veut dire par exemple que lidée dutiliser
le toit du grand hangar comme une place publique, comme le centre
de la Friche, à partir duquel on essaime doù
quon vienne et où quon aille dans les différents
espaces ou dans la ville a été largement contestée.
Et ce, jusquau vernissage de Vous êtes Ici
du groupe Dunes, qui a révélé le toit et
qui a fait dire au Maire mais cest évident.
Alors cest devenu évident pour tout le monde. Et
ainsi ce lieu a été rendu à la ville.
Peut-être
est-ce cela de la culture nouvelle ? Non pas les nouvelles technologies,
mais simplement une pensée nouvelle, daujourdhui,
une pensée à la fois artistique et sociale où
la démarche artistique la plus authentique, la plus exigeante
soffre aux gens qui en une sorte dinteractivité
bien comprise participent à leur tour à cette
ré-appropriation de la ville.
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