Une expérience
de visite singulière
Exposition Centre ville south,
conçue et proposée pare Astérides
La galerie, la Friche, avril 2005
Visiter
une exposition commence souvent avant la visite : on y pense.
Que lon décide daller quelque part et après
de voir sur place, ce quil y à découvrir, ou
que lon se décide à partir dun titre,
une résonance qui donne envie daller voir.
Centre ville south évoque aussi bien le propos de lexposition
que celui du lieu où elle se tient : les espaces urbains
de la Friche. On ne peut oublier quon sy tient précisément,
en ville. Pour qui verrait plutôt le centre aux abords de
la rue Saint Fé et de ses magasins, la visite à la
Friche est un premier déplacement : preuve sil en est
que la ville est dabord ce quon accepte quelle
soit. Elle est diverse, multiple et, pour chacun la ville est dabord
un objet dexpérience : éprouvée en étranger
lors dun passage ou tout simplement vécue au quotidien
en habitant.
Les expositions dart contemporain nous habituent à
abandonner toute référence possible, au point quil
arrive souvent de chercher en vain le sujet traité, si sujet
il y a. Lexposition ici est thématique : ça
parle de la ville, le sujet est donc sensible. Quen montrent
les artistes convoqués, quen font-ils, quen disent-ils
?
Visiter une exposition cest toujours être impatient
de la visiter : on négligera volontiers de sarrêter
au kiosque qui précède lentrée : toute
la documentation nécessaire sur les artistes et leur travail
sy déploie. De confortables canapés invitent
à la lecture mais on verra après : on est venu pour
voir, pas pour lire. Pas maintenant.

Premier coup dil en entrant : la galerie est
vide dobjets, de dispositifs ; rien au sol, les uvres
sont au murs : peintures, photographies. Lespace physique
est épuré mais lespace mental ne lest
pas tout à fait : une bande son, lointaine, se fait entendre.
Muséographie minimaliste donc, cest larchitecture
du lieu- la Galerie- qui structurera la visite. Jouant dune
cloison au centre, deux séquences de visite se dessinent,
et ce ne sera certainement pas la même visite si lon
choisit daller voir de lautre coté dabord,
curieux ou désireux de prendre les choses à rebours,
ou si lon se laisse attirer au centre face aux peintures de
JOFFREY FERRY qui se répondent
face à nous. Passerelle de voie rapide, luvre
intitulée « Direction » se compose de deux unités
que lon peut lire ensemble ou séparées.
Lil est rivé sur un détail de notre urbanité
: tranches de réel fait de béton armé fonctionnel
(circuler). Rendu réaliste et monumental, vue en contre plongée
- cadrage de lartiste - et effet saisissant de laccrochage
: non pas juxtaposition « à plat » mais jeu sur
un angle discontinu, de la cloison au mur.
Construit en assemblage de toiles comme les morceaux dun puzzle,
ces grands formats nous cernent : dans son dos, au mur, le visiteur
sent dabord, plus quil ne la voit, une troisième
composition acrylique qui ferme lespace. Dun gros plan
sur louvrage de béton la passerelle- limage
de la ville se donne à voir ici comme une composition. Premier
plan sur des maisons individuelles au pied de barres dhabitations
collectives qui tiennent lieu dhorizon : la disparité
des genres fait paysage urbain.
Le travail de Joffrey Ferry a manifestement à voir avec la
photographie : lartiste peint dépeint la ville,
comme on dit que lon décrit. Etrangement, lesthétique
du croquis persiste au-delà de sa version finalisée
en peinture. On pense aux carnets daquarelles, dessins détude
autant que saisies sur le vif dun voyageur ethnographe, sensible
au cadre, à ce qui sy tient.
Si « Direction 2 » donne à voir ce que chacun
verrait posté sur la passerelle, on ne peut manquer de relever
le caractère saugrenu de la posture requise. Qui songerait
raisonnablement à sarrêter sur cette passerelle,
à quitter le flux, pour regarder de là ? En voiture,
en transit, le paysage urbain défile, il nest sommes
toutes quaperçu, entrevu. Par larrêt sur
image proposé, ces toiles font figure de dévoilement
dune réalité quon ignore (quon néglige)
dans notre course et le mouvement de nos vies urbaines.
Face aux grands formats, les photographies de taille plus
modeste courent toujours le risque dun effacement, la raison
du plus grand guette souvent le visiteur quand il est spectateur.
Pourvoyeurs de quatre par trois ostentatoires, les publicitaires
lont bien compris : la taille dun image renforce son
pouvoir de fascination. Ainsi donc, comme prise en étau,
la première série de MATHIEU
BERNARD REYMOND, nest pas là par hasard
: on aurait pu lui réserver une place de choix à coté
dautres photographies, plus loin dans lexposition où
les formats sont plus homogènes.
Issues
d'une série intitulée « Intervalles »,
ces trois photographies relèguent plutôt le bâti
fonctionnel en arrière plan. Ici, le regard est guidé
sur des espaces de la ville que lon fréquente sans
contrainte, pour le plaisir. Bien que fort sensiblement circonscrites,
survivent des zones non construites, aménagées en
contact avec les éléments naturels : un parc de verdure,
un espace où lon peu sadonner au golf, une promenade
pour marcher au bord de leau, fût-elle celle dun
port industriel.
Quelque chose cloche pourtant, comme un sentiment dirréalité
qui nest pas seulement du à lesthétique
des clichés numériques qui font tellement «
propres » quon finit par ne plus y croire. A linverse
des toiles grands formats qui maintiennent le visiteur à
distance, ces photographies incitent au rapprochement : elles font
poindre une énigme. Peuplés, habités, ces lieux
le sont mais par qui ? Des habitants en famille, des joueurs, des
flâneurs.
A bien y regarder ce ne sont pas les êtres qui sy tiennent
que lon voit, mais la trace de leur passage, de leur déplacement
en ces lieux. Leffet danonymat produit se double dun
malaise, les passants sont moins nombreux quil ny parait
: clonage numérique. Retirer un ou deux figurants à
la scène et ne resterait que leur absence dans le paysage.
Lordinateur permet à Mathieu Bernard Reymond de réaliser
limpossible : faire en sorte que les traces de passage ne
seffacent pas, montrer labsence de ceux qui sont passés
par là. Photographier le réel, le reconstruire pour
dire plus fidèlement le temps, lévénement,
une séquence qui sy déploie. Et dire peut être
aussi quil en a toujours quelques uns qui passent, qui occupent
lespace « chagrin » mais apaisant de la ville
(le vert, et leau), quand bien même la trace de ces
passages furtifs jouerait à notre insu.
Comme un clin dil, il nous sera dailleurs
donner à voir les traces concrètes dun passage
dans lexposition, celui de Joffrey Ferry. Il est venu, en
quelques coups de crayons à même la cloison, mettre
en scène pour nous ses dessins. Des détails, des signes
(totem Mac Do, pompes à essence), une collection dimageries
logotypes, celles de nos usages et modes de vie contemporains.
Au-delà
de la cloison centrale, dautres photographies invitent
au déplacement : on est alors presque surpris de découvrir
des uvres jusque là masquées au regard et qui
pourtant interpellent. La ville la nuit, urbanité désormais
classique des tours dhabitation contemporaines. La nuit, celle
dun espace temps qui libère des contraintes du quotidien
(déplacement, travail), où lon souffle, se repose.
Mosaiques uniformes de couleurs incandescentes, les rectangles fenêtres
sont nos écrans de télévision allumés.
La ville, la nuit, comment loccupe-t-on, comment lhabite-t-on
? Résiduel, au pied des tours, lespace vacant de la
ville est en friche, déserté, mais là encore
des traces de passages (nocturnes ?) sont visibles sur les murs.
Clandestines, ses interventions urbaines sont-elles de nature à
subvertir ?
La proposition critique ici est séduisante car cela semble
dire tout haut, ce que lon déplore individuellement
tout bas. Larchitecture standardisée rend particulière
visible le formatage télévisuel à luvre.
Les images de TV sont mises en lumière dans leur banalité
mais aussi leur diversité : cest donc davantage leffet
de répétition, les usages uniformes, qui suggère
laliénation normalisatrice.

Une seconde série du même artiste, Mathieu Bernard
Reymond, prend au contraire le parti du jour : mais ce sont plutôt
des jours voilés, des endroits perchés de la ville
doù lon peut voir le ciel sans éclat.
La vue est définitivement obstruée mais la beauté
plastiques des lignes, lesthétisation du rapport à
lespace déplace le regard : les paysages urbains nont
rien à envier à lévidence des paysages
naturels. Ce goût des formes et des lignes (et par la même
la jouissance que procure parfois la vision de lurbain) témoigne
dune certaine accommodation nourrie dhistoire de lart
et des genres visuels. Travail de composition formelle, cette série
est peut-être moins immédiatement accessible au profane
car elle convoque un il éduqué, sensible aux
formes et leur plasticité.
Le travail de GÉRALD GARBEZ
procède également de lesthétisation de
lieux : pourtant, la posture est bien différente. Alors que
jusquici les uvres rencontrées ne doivent rien
au hasard les points de vue sur la ville sont soigneusement
choisis- lartiste prend acte de lincidence dimages
produites par le truchement dune vie, des opportunités
saisies composant une « fiction intime ». Lieux anonymes
(parkings souterrains), clichés de ville (métropole
vue du ciel), nimporte où mais pas nimporte qui
: le regardant fait la ville.
Unique véritable personnage représenté dans
lexposition, lhomme du parking qui nous regarde nest
pas un incident. Son statut ici reste en tout cas à imaginer,
à supputer, deviner : ce qui lie -aux êtres, aux lieux
-reste une affaire intime, une histoire individuelle qui donne sens
aux moments vécus. Lunivers personnel de Gérald
Garbez, le visiteur lappréhendera davantage par la
profusion, en feuilletant les catalogues dédiés au
travail de lartiste qui restituent une cohérence densemble.
Que devient lidée dun collection personnelle
de photographies dont on prélève 3 fragments exposés
au mur ? Une certaine mise à distance de lobservateur
- spectateur, le visiteur devant se contenter de 3 photographies,
manière peut être de suggérer lillusion
de familiarité de toute rencontre fortuite ou éphémère,
la visite dune exposition en est une.
Fiction,
science fiction ? Rien nest plus irréel que Sprawlville.
Exploitant les ressorts de lanimation numérique, esthétique
des plateaux du jeu vidéo, décors artificiels du roman
danticipation, la ville de SVEN PAHLSSON
est de prime abord un univers de désolation en expansion.
Mais tout boucle ici : tout se répète à lidentique,
à linfini. Urbanité centralisée bétonnée,
part belle aux voies daccès, aux espaces de circulation,
le culte de la fluidité urbaine (et celui de la bagnole)
cache la prison. Aucun déplacement ouvert sur un ailleurs
improbable mais le retour perpétuel au sein dun univers
clos sur lui-même. Lôtissements d'habitations individuelles
où la maison n'est plus qu'une annexe du garage (comme si
il pouvait y avoir un chez soi), vastes zones de parking comme une
fin en soi, une destination - dun point à lautre,
on y revient.
Quon ne se méprenne pas : lidéologie du
transport na dautre fin que celle du stationnement
stationner, rester sur place.
Entêtantes, les images doivent beaucoup aux compostions sonores
dERIC WOLKO, création
musicale particulièrement soignée qui rythme la contemplation
des images, précipitent leur mouvement. Environnement sensible
implacable, boucle et enfermement sonore insidieux, on ne sortira
pas du cadre : si la ville est expansion cest par leffet
colonisateur du modèle - du plan - où tout ramène
au centre.
Centre ville South, ou bien West, East ou North, peu importe, le
parti de lexposition est celui dune ville uniforme centrée
sur un standard, désincarné, celui de notre modernité
occidentale.
Sophie Deshayes,
chercheur en communication, laboratoire C2So, ENS - LSH de Lyon