Robert Guédiguian
“L'homme de la situation”

Robert Guédiguian, le nouveau président de Système Friche Théâtre, place ses nouvelles responsabilités sous le double signe de l'auteur militant.

Interview réalisée par Fred Kahn, septembre 2002

Pourquoi avez-vous accepté de prendre la présidence de Système Friche Théâtre ?

Robert Guédiguian : D'une manière générale, je trouve le principe des friches particulièrement intéressant. C'est un phénomène lié à la désindustrialisation qui m'interpelle énormément. J'ai eu l'occasion de voir, dans toutes les villes du monde, des artistes réinvestir d'anciennes usines. Ces friches industrielles désaffectées se transforment ainsi en des lieux de création et de mémoire. Le rapport à l'histoire ouvrière reste souvent très prégnant. Cette question de la transmission à partir de la création artistique me touche énormément.
Mais, en ce qui concerne plus précisément la Friche la Belle de Mai, c'est un endroit que je connais bien. J'ai une longue amitié avec Philippe Foulquié, le fondateur du lieu. Et, depuis déjà un certain nombre d'années, ma société de production, Agat Films, a un bureau permanent à la Friche. Nous sommes, en quelque sorte, des résidents. Nous stockons des décors et du matériel ici. J'ai préparé des films, j'ai fait des castings, j'ai même tourné plusieurs séquences de films dans la Friche.
Le principe des friches, l'amitié avec Philippe Foulquié, le fait que ce soit à Marseille et dans des espaces où j'ai beaucoup travaillé, me semblent des raisons suffisantes pour accepter cette présidence. C'est donc bien, pour moi, une activité militante.

Il y a également un élément qui est directement lié à votre activité de cinéaste et de producteur.

R. G. : En effet, il y a une conjoncture favorable, un désir et une nécessité à travailler au développement de la production audiovisuelle à Marseille. Si un pôle d'auteurs doit se créer à la Friche, alors peut-être que je suis “l'homme de la situation”.

Un pôle auteurs nécessairement articulé avec le pôle industriel de l'îlot 2 ?

R. G. : Ce n'est même pas une question de nécessité. C'est une évidence. L'audiovisuel n'a jamais fonctionné autrement qu'en entremêlant l'industriel et l'artistique. Penser que l'on peut développer de l'industrie audiovisuelle sans développer simultanément un pendant artistique, c'est une aberration. L'industrie du cinéma n'existe pas sans auteur et, inversement, les auteurs n'existent pas sans un développement industriel fort. C'est l'essence même du septième art. Voilà pourquoi je suis un militant acharné de l'exception culturelle. Et je pense, qu'aujourd'hui, pour se réinventer en permanence et rester diversifié, le cinéma a besoin d'un développement régional. Cela rejoint ma volonté de pousser à la mise en place d'un fond régional pour la production cinématographique, une sorte d'avance sur recette régionale, sur le même principe que l'avance sur recette du CNC.

Mais la Friche la Belle de Mai n'est pas, loin s'en faut, un espace uniquement dédié à l'audiovisuel. La grande majorité des auteurs qui travaillent ici œuvrent dans d'autres disciplines, le spectacle vivant, la musique, les arts plastiques…

R. G. : Le cinéma est un art qui emprunte à tous les autres langages artistiques. On ne fait pas du cinéma sans se soucier de ce qui se passe dans les autres arts. C'est impossible. Je conseille toujours aux jeunes qui veulent faire du cinéma de se préoccuper d'abord de tout ce qui se passe ailleurs. La formation du cinéaste passe par un intérêt pour toutes les autres disciplines. Il me paraît évident de faire du cinéma dans un lieu où les voisins sont plasticiens, musiciens, chorégraphes ou metteurs en scène.
Concrètement dans ma pratique, je travaille cette relation. Agat Films est le second producteur en France de captation et de documentaire sur le spectacle vivant pour la télévision. Nous avons travaillé avec Peter Brook, Caroline Carlson, Ariane Mnouchkine, Jean-Claude Gallotta et bien d'autres encore.

Votre conception de l'auteur au cinéma peut donc être appliquée aux autres disciplines artistiques ?

R. G. : Tout à fait. Ma conception de l'auteur renvoie à la conception européenne de l'art : tout art part du désir d'un auteur. Par opposition à la conception que, pour aller vite, je qualifierai d'hollywoodienne : Une industrie qui prétend connaître le goût du public et qui va passer commandes aux auteurs. On retrouve cette notion d'auteur dans toutes les formes d'art. C'est la garantie que l'art reste un espace de liberté et de vérité.