Entretien avec Patrick Bouchain (mai 2005)

Une architecture d’interprétation, entretien avec Patrick Bouchain (architecte)
Patrick Bouchain fabrique et transforme des lieux de création artistique.
Ce spécialiste de la réappropriation des délaissés urbains et des friches industrielles a notamment conçu le Lieu Unique à Nantes, la Volière Dromesko à Rennes, l’Académie du cirque Fratellini à Saint Denis, La Condition Publique à Roubaix...
Il participe activement à la réflexion sur la transformation de la Friche La Belle de Mai.

Pourquoi un architecte s’intéresse-t-il à des friches industrielles, à des lieux sans qualité ?
On a tendance à considérer que l’architecture industrielle du XXe siècle n’a pas d’intérêt. Je pense au contraire, qu’elle a une très grande valeur sociale. Notamment parce qu’elle est porteuse de toute une mémoire ouvrière. Si tant d’artistes et d’intellectuels investissent des friches, c’est, en parti, par attachement à ce patrimonial historique et social.
Et puis, on ne peut pas toujours tout jeter, faire constamment table-rase. Il est possible de récupérer, de recycler et par là-même de faire des économies substantielles que l’on pourra ensuite réinjecter dans le champs social. Ces sites ne produisent plus d’argent pour la collectivité. Ils sont abandonnés, en déprises, et par là-même, ils offrent une grande liberté. Et beaucoup d’artistes recherchent des d’espaces qui ne les enferment pas dans une activité spécifique. J’ai donc aidé des artistes à investir ces lieux d’une manière légale et à justifier de leurs usages. Pour ce faire, il est nécessaire d’assouplir les normes, les réglementations d’usages et de sécurités. Pourquoi des espaces, qui étaient aux normes pour le code du travail et qui ont vu défiler des milliers de personnes, ne le seraient plus aujourd’hui pour recevoir du public ? Les objets produits par les artistes ne sont pas plus fragiles que les productions de l’industrie. Quant aux hommes, ce sont les mêmes.

Dans un entretien au journal Le Monde [1], vous avez déclaré : « L’architecture ne porte pas de sens, elle est de pure forme ». Vous parlez même d’une architecture d’exécution. Dans ce cas qui détient la responsabilité du sens ?
Idéalement, la commande architecturale devrait émaner de l’utilisateur. Mais dans nos sociétés, la séparation et la segmentarisation des fonctions sont telles que celui qui passe la commande n’est absolument pas l’utilisateur. Jamais je ne construirai un lieu pour une personne que je ne connais pas. Si l’utilisateur n’est pas le commanditaire, il doit au moins être l’interlocuteur. Je fais donc une architecture d’interprétation. Je suis un auteur qui entend la commande d’un utilisateur et qui l’a transmet à des constructeurs. Je transmets le sens, je donne des indications, un peu comme un metteur en scène avec ses acteurs. Ce n’est donc pas la forme qui fait sens, c’est le sens qui fait forme.

La commande publique échappe alors au pouvoir politique qui est pourtant le garant de l’intérêt général. La puissance publique représente l’organisation collective de la société, mais elle ne doit pas pour autant être anonyme, froide et abstraite. Son rôle est de repérer un individu particulier à qui elle va confier une responsabilité collective. Or aujourd’hui, la puissance publique porte une responsabilité collective sans que l’on puisse identifier un responsable...
Je propose aux élus de prendre une responsabilité politique et non technique.

Mais la réglementation est draconienne. La responsabilité des élus étant très fortement engagée, ils ont tendance à s’abriter derrières des techniciens...
C’est une mauvaise lecture. Si l’on prenait le code pénal ou le code civil au pied de la lettre tout le monde serait en prison. On établit des règles qui doivent être respectées, mais il y a une capacité d’interprétation et une graduation dans leurs applications. Pourquoi les codes qui encadrent les marchés publics ne feraient pas preuve de la même souplesse ? Ils sont interprétables, non pour déroger à l’intérêt général, mais pour faire jurisprudence. Or, la jurisprudence, c’est l’expérimentation. Si vous n’expérimentez pas un règlement, il se sclérose et finit par mécontenter tout le monde. Il se retourne contre l’intérêt général. Je n’impose pas un système, je propose simplement des expérimentations qui permettent d’interpréter les systèmes existant.

Quelle serait la forme idéale de la friche la Belle de Mai ?
Ce n’est pas un bâtiment, c’est un quartier, un morceau de ville dont la construction a été étalée dans le temps. Ce lieu n’a pas d’autre projet que d’être occupé, de fonctionner, de se transformer en marchand. Je ne crois pas aux grands programmes. Ils ne se réalisent jamais, ou à contre-temps. Arrêtons de programmer et faisons confiance. Accompagnons plutôt les transformations du lieu à fin qu’il réponde véritablement aux attentes et aux besoins des utilisateurs. Si l’on me confiait la maîtrise d’ouvrage de la Friche, je l’envisagerai comme un quartier de ville. Et je proposerai, à partir de l’observation des pratiques et des usages, des réponses diverses à des demandes diverses. Ce qui nécessite forcément plusieurs intervenants. C’est dans cette confrontation, par le débat contradictoire, que le sens du lieu peut, progressivement, se définir.

Interview réalisée par Frédéric Kahn



[1] Le Monde du 22 mars 2005












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