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Nicolas Frize, compositeur (décembre 2005)
Mieux écouter pour bien s’entendre
Sans aucune démagogie, Nicolas Frize déplace les codes de la musique contemporaine et facilite le partage d’un art prétendument difficile d’accès. Cet homme qui n’a de cesse de pratiquer une musique en prise avec la vie est, à l’invitation de Radio Grenouille, en résidence à la Friche la Belle de Mai. Avec sa générosité habituelle, il a enclenché tout un processus de production sonore, mais aussi de réflexion, sur le thème de La Poste et du service public.
"J’ai été attiré très jeune par la musique et cette passion ne m’a plus quitté. J’ai commencé le piano à cinq ans. Mon rapport à la musique était intense, chaotique et très peu scolaire. C’était une sorte d’évidence. Le monde sonore était un lieu de repli pour moi. Je me suis réfugié là-dedans pour ne pas trop habiter le monde. Et c’est bien plus tard que j’ai souhaité réhabiter le monde et faire de ce rapport à la musique un outil militant". Nicolas Frize est l’exact opposé de l’artiste recroquevillé sur son art. Il a décidé au contraire de prendre le risque de l’ouverture totale. Entre l’introspection et la confrontation au monde, entre l’inévitable solitude de l’être et l’indispensable souci des autres, il n’a pas choisi, il a tout pris. Ensuite, durant ses années de formation, il a appris à réconcilier les contraires. Il fut l’élève de Pierre Schaeffer au Conservatoire National Supérieur de Paris et quelques années plus tard, l’assistant stagiaire de John Cage. Deux figures marquantes, mais tellement opposées. "Avec Schaeffer, j’ai énormément appris et j’ai acquis de la technicité. Il a discipliné ma pensée dispersée. Avec Cage, c’était totalement différent puisqu’il m’a fait sentir comment un individu pouvait faire exactement l’inverse de ce qu’on lui avait appris". Le fil est apparemment contradictoire, il n’en est pas moins solide.
Ces bruits qui nous expriment Dès ses premières œuvres, en créant à partir de sonorités quotidiennes qu’à tort nous jugeons sans qualité, Nicolas Frize n’a eu de cesse d’ancrer sa musique dans le réel. Il a ainsi écrit des concerts de baisers, de peaux, de bébés, de pierres, de locomotives... Ses compositions répondent à une alchimie inexplicable, un mélange improbable de rigueur et de risque, d’instinct et d’intellect, de maîtrise et de lâcher prise. Ces pièces sont extrêmement écrites, mais jamais figées. "Sur le papier, on écrit avant tout des choses inouïes, cérébrales et physiques à la fois, à ce moment-là impossibles à jouer, impossibles à entendre (...) J’aime dire que la musique n’existe pas parce qu’elle est écrite, mais parce qu’elle est entendue. Mon travail consiste donc non seulement à l’écrire, mais à la faire entendre" [1] D’où l’importance essentielle des lieux de représentation qui ne sont jamais neutres, et toujours agissants. "Je ne commence jamais le travail d’écriture sans savoir où l’œuvre sera entendue. Je ne peux écrire une musique en soi, j’ai besoin d’être physiquement dans l’endroit où elle sera jouée, déjà en train de l’entendre" [2] Quant à l’auditeur et à l’interprète, ils sont le cœur même de la production musicale. Il ne parle jamais du public mais des gens. "Ce qui m’intéresse c’est quand l’auditeur écrit la musique. Je dois donc mettre en place des systèmes de composition suffisamment ouverts pour l’accueillir".
Militant des sens Pour Nicolas Frize, l’art émerge de la vie et doit en retour la rendre plus intense. Les deux pieds plantés au cœur de la cité, il l’écoute s’agiter et cherche à la rendre plus désirable. Il a investi des hôpitaux (hôpital Delafontaine de Saint-Denis), des prisons (maison centrale de Saint-Maur), le monde du travail et de l’usine (usine Renault de Billancourt)... "J’essaye de redonner la parole aux sons qui témoignent de l’existence de l’autre". Il aime l’homme en toute lucidité et malgré toute les saloperies dont ce dernier est capable, il croit en la capacité de changement de l’humanité. "Je suis resté un combattant assez positif (...) Pour moi parler de l’existant, c’est me mettre en situation de le changer". Ce militant actif est persuadé que l’art est une arme de transformation extrêmement efficace. "Il n’est nullement question de transposer des actions militantes dans la musique. La musique est un endroit où l’on apprend la militance par le corps (...) Dans la plupart des grandes questions militantes, on s’aperçoit que l’approche intellectuelle n’est pas toujours très efficace. C’est une approche plus sensorielle, plus sensible qui est à l’origine de nos pensées. On pense par le biais de ce que l’on ressent. Et c’est cet endroit-là que je cherche à atteindre par la musique".
Dans la ville et avec le corps social Nicolas Frize pratique la résidence comme une forme de permanence, comme "un travail de citoyen". Il réside depuis 10 ans avec son association, Les Musiques de la Boulangère, dans le département de Seine-Saint-Denis. Et quand il se déplace, quand il s’engage sur un projet, c’est littéralement pour "occuper le terrain". Depuis un an, le compositeur a entamé une nouvelle aventure : une résidence, en plusieurs temps, à la Friche la Belle de Mai et à l’invitation de Grenouille et de son atelier de création sonore Euphonia. Cette radio (88.8 fm) pour le moins atypique dans le paysage médiatique, s’envisage comme un espace de médiation culturelle, passeur et acteur d’un territoire. Pour construire cette relation, elle cherche les formes d’écritures sonores et les conditions de production et d’écoute les plus adéquates. Loin du formatage donc proche de ce que Nicolas Frize défend. Débordant le cadre d’une simple résidence, le compositeur a choisi d’investir l’univers de La Poste, autour des thèmes de la correspondance et du bien commun. "Je ne voulais pas travailler sur un sujet éthéré ou romantique. Je voulais un thème très concret et vécu par Marseille, qu’il participe d’une lutte ou du moins d’une résistance. La Poste m’est apparue comme un espace de service public en souffrance avec en même temps une forte capacité poétique. Le monde de La Poste renvoie très fortement à un imaginaire de l’entre-nous. On sent très bien que leur présence est un enjeu entre-nous".
L’aiguillon C’est par le biais d’un dispositif collectif que Nicolas Frize interroge notre capacité à générer de la communauté. Il ne vient pas faire une petite œuvre dans son coin, mais décide de dynamiser toute l’équipe de la radio. "J’aimais bien l’idée de mettre en chantier un dispositif qui fasse travailler tout le monde sur le même thème. C’est assez excitant de voir une radio se remettre complètement en question et avancer dans un projet collectif dont je suis juste l’aiguillon". Nicolas Frize a constamment besoin de se mettre en danger, de créer des situations inconfortables, donc inédites. "Si je suis en sécurité, je reproduis, si je suis en danger, j’invente". "Il retourne des situations difficiles de façon ludique, joyeuse et intelligente, explique Nelly Flecher, en charge des ateliers de pratique radiophonique. Il nous pousse à changer notre point de vue, notre façon d’appréhender le son, l’écoute, la mise en onde. Il questionne le fonctionnement collectif de l’équipe. Il amène chacun à partager sa part sensible avec les autres". "Il crée des situations qui poussent les individus à se dépasser, renchérit Julie de Muer, responsable de la radio. Du coup, énormément de choses ont été et vont encore être produites, le projet déborde de toute part tout en restant totalement cohérent sur le fond". La matière s’accumule, dense et plurielle : fictions sonores à partir des sons de La Poste, modules documentaires autour des fonctions et des métiers, lettres sonores, modules issus des ateliers avec des adultes et des enfants...
Maintenant et dans la ville Une création viendra parachever cette résidence, en avril 2006. Mais, comme toujours avec ce compositeur, la représentation est un moteur et non une fin en soi. "Je crains paticulièrement que les gens viennent voir un spectacle alors que je leur demande de continuer à vivre. L’œuvre doit se situer dans la continuité de la vie quotidienne. Trop souvent face à une œuvre, on fait appel à une disponibilité esthétique particulière que l’on cesse de solliciter à la fin de la représentation. Et on ne pense plus la vie comme on a pensé l’œuvre. Je cherche, au contraire, à transposer les ressorts de pensée et de perceptions de la vie à l’œuvre et de l’œuvre à la vie. C’est la raison pour laquelle je travaille dans des lieux de vie quotidienne, pour faciliter cet aller-retour". Il n’attend donc pas de la Friche la Belle de Mai qu’elle soit un sanctuaire, il lui demande au contraire d’être dans le monde. "La Friche doit être un trampoline vers la ville. Je ne viens pas ici pour me retirer de la ville, mais au contraire pour aller dedans".
Frédéric Kahn
[1] Extrait d’un entretien accordé à la Revue Mouvement
[2] idem
En savoir sur N. Frize : www.nicolasfrize.com
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