Hé !... Il y a un trésor dans la maison dà côté !
- Mais... il ny a pas de maison à côté !
- Ça ne fait rien. On va la construire !
Les Marx Brothers
e point de départ de Traction Avant au début des années 80 cest une ville de banlieue fortement secouée par lHistoire : les Minguettes à Vénissieux,
cest aussi une envie de quelques personnes de coudre autrement lart et la vie dans ces quartiers/mondes où lon entrevoit parfois une humanité à limage du manteau dArlequin,
cest également une tendresse particulière pour ceux et celles que Pierre Sansot appelle les gens de peu. Comme cette enfant dorigine sénégalaise qui finit par écrire dans un atelier décriture
Nest-il pas hallucinant que 358 milliardaires se partagent les revenus de 2 milliards dhabitants de notre
« Cité Terrestre » |
je suis envahie de vide, que me manque t-il
un brin damour, un brin de présence
votre amour est mon air comment
pourrais-je vivre sans air
jai besoin de vous
ou comme encore cet adolescent fou de tag à qui je demandais pourquoi il aimait taguer sur les métros et qui ma répondu « tu ne peux pas savoir le bonheur que jai quand je regarde passer mon nom »,
ou comme aussi ce chômeur que je connais et qui se met en scène socialement tout seul, en marchant vite dès quil sort de chez lui pour faire croire quil est pressé, «je ne savais pas quil pouvait exister un stress de la pauvreté » dit-il.
Cest aussi avec ces êtres là et dans ce contexte que sécrit lactivité culturelle et artistique aujourdhui.
Un contexte marqué par : des fêlures considérables (et pas seulement en banlieue) : sentiments grandissants, de peur et dimpuissance face à un horizon humain défaillant. Egalement des vies monopolisées par limmédiateté, où seule compte lintensité des morceaux du temps - rigidités intérieures des logiques de possession de la richesse comme du pouvoir qui nourrissent lessentiel de nos cauchemars.
Nest-il pas hallucinant que 358 milliardaires se partagent les revenus de 2 milliards dhabitants de notre « Cité Terrestre », que chaque finaliste de la Coupe du monde de foot ait empoché léquivalent de 35 années de SMIC, même si le travail était bien fait et la fête belle.
Jusquoù la mondialisation accélérée de la vie mise en spectacle abolira-t-elle la distance nécessaire à la réflexion. Il semblerait que la conscience individuelle et collective devienne incapable dappréhender ce qui se passe. Sommes-nous devenus les spectateurs dune profanation généralisée du sens du réel, condamnés à théoriser nos impuissances ?
Un contexte terreau fertile pour des idéologies fondées sur la démagogie et lirrationnel.
Cest cet ensemble dingrédients qui participent à la fabrication de notre société, de nos vies au quotidien, qui a marqué et influencé dés lorigine en théâtre et en danse le parcours de la compagnie en inscrivant notre pratique et la réflexion qui la fonde dans un tissu social de proximité et qui se caractérise notamment par 2 axes dinitiatives :
- lun en danse urbaine Hip Hop, à partir dexpressions spontanées de jeunes de quartiers par un travail douverture et de confrontation avec dautres formes dexpressions, pour sortir de situations de ghettos et denfermements, pour transformer une énergie destructrice en défi créateur. Pour un acteur de Hip Hop « le mot remplace le couteau ». « Nul na jamais écrit, peint, sculpté, construit, inventé que pour sortir de lenfer » disait Antonin Artaud.
- lautre au niveau du théâtre, où notre volonté de jouer des spectacles, notamment en milieu scolaire, participe de ce travail de résistance : raconter des histoires qui ne renvoient pas à une vision simplificatrice de la vie. Cet apprentissage du regard, des codes scéniques, cette proximité de limage vivante et non pas « en boite » ; cette intelligence de lémotion du coeur et de lesprit sollicitée par lacteur ; cette communauté dattention... contribueront, peut-être un jour à interroger avec lucidité les « spectacles » du monde.
Il sagit aussi de permettre à des enfants, des adolescents, des adultes, daccéder à leur propre parole, de se penser dans leur propre histoire dans un projet de vie plutôt que de viser à éponger la violence et la fièvre sociale.
Ce parcours de la compagnie depuis 15 ans nous permet de dire modestement mais fortement que si les banlieues ne vont pas bien - et elles nont pas lexclusivité de la mal vie - elles peuvent moyennant un travail collectif et permanent de proximité devenir aussi un potentiel de créativité, un laboratoire de linterculturel, une mémoire vivante préfigurant sans doute des configurations à venir de nos sociétés.
Parce que laction culturelle est un des moyens de formuler des repères, de réinjecter du sens et de la sociabilité, il nous semble urgent de secouer nos certitudes et nos enfermements, notamment ceux qui consistent à suspecter, socialement et institutionnellement, la dimension artistique de ce qui se construit, venu des cités aux vies fragiles, avec souffrance, risque, danger ; il y faut, là comme ailleurs du travail, des compétences et quelque chose à dire.
| Il sagit aussi de permettre à des enfants, des adolescents, des adultes, daccéder à leur propre parole, de se penser dans leur propre histoire dans un projet de vie plutôt que de viser à éponger la violence et la fièvre sociale. |
On ne peut pas occulter que le parti-pris est difficile à tenir dans un pays ou le marquage socio-culturel ou socio-éducatif ampute durablement lidentité artistique dune compagnie. Les représentations dominantes de lart du social, de la culture restent cloisonnées et génèrent dans la pratique ambivalences et malentendus.
Une alternative entre la marge et linstitution ne passe-t-elle pas par le développement novateur du couple création/médiation au travers dinitiatives légitimées sappuyant sur des ressources et potentialités locales à valoriser, ouvertes et articulées à des ressources et potentialités qui existent à une autre échelle (structures de diffusion, collectivités territoriales, Etat... ). Sans ces mises en synergie, loffre culturelle de plus en plus importante ne pourra que faiblement participer à lélargissement de publics actifs et non consommateurs.
Enfin, pour une compagnie, comment concilier une anticipation et un travail dans la durée nécessaires à la mise en oeuvre de projets, avec une fragilité, une précarité de moyens terriblement prégnantes ?
Dans un monde ou triomphent bien souvent le bluff et les apparences, nous croyons encore que lart sert à rendre la vie plus intéressante que lart, et contribue même modestement à « reboiser lâme humaine » selon la belle expression du poète Julos Beaucarme.
Un défi plus urgent quil ny parait.