IMPROVISER, TOUJOURS IMPROVISER
par Pina Blankevoort
comédienne et clown.



e sors juste d'un cours de théâtre que j'ai donné aujourd'hui aux élèves d'un lycée en banlieue parisienne. On a parlé et pratiqué l'improvisation : un mot qu'aucun d'entre eux ne connaissait et pourtant, c'est que l'on fait quotidiennement dans la vie. On improvise en cherchant du travail, en ratant un train, en oubliant ses clefs chez soi… Les enfants auxquels j'enseigne ont entre huit et dix ans et la plupart sont maghrébins et africains. Ils bougent beaucoup et même très bien. Ils ont une soif terrible de jouer. Le trac, ils l'ignorent, mais tout doit aller à une vitesse accélérée !
Les plus timides sont mis en valeur par leur vouloir bien faire : ils deviennent les plus drôles. Qui sait, sur ces cent enfants il y en a peut être un qui se risquera un jour au métier d'acteur…

Demain, ce sera à moi d'essayer d'être drôle au sein du Rire Médecin et dans des situations parfois fragiles. A l'hôpital, et avec des enfants malades. Avec mon partenaire, je vais de chambre en chambre confrontée aux parents, aux familles, aux soignants. Avec chacun il faut faire un bilan, car la situation de l'enfant diffère selon l'état de sa maladie. Alors, on improvise selon l'état de l'enfant et l'atmosphère du jour…

Après demain, j'irai à la lifi (la Ligue d'Improvisation d'Île de France) pour improviser encore et me nourrir à mon tour afin de conserver cette fraîcheur si utile au métier de comédien. Puis avec ma compagnie Agitex que j'ai fondée il y a deux ans je reprendrai le travail d'une semaine de répétitions et me replongerai dans les émotions ou le comique de situation. Notre spectacle, burlesque, n'arrête pas de bouger et il faut compter trois ans pour qu'un spectacle de style clownesque arrive à maturité. Là, il va falloir vraiment improviser…

J'ai choisi de calquer mes mots sur une semaine de ma vie pour montrer à quel point ce métier est pour moi la recherche d'un éternel équilibre entre la recherche, les lectures, les rencontres, les débats, l'observation, l'improvisation et bien sûr la transmission qui s'opère dans les cours, à l'hôpital ou à travers la matière du spectacle. Une chose nourrit l'autre et si l'on s'enferme dans une seule attitude on peut devenir un spécialiste, ce que je considère ne pas m'aller.

Le travail que j'effectue depuis maintenant huit ans avec le Rire Médecin (interventions clownesques en milieu hospitalier) est un travail très riche qui me confronte chaque fois à l'inconnu. L'hôpital est une ville à l'intérieur d'une autre, avec ses habitants, ses coutumes. On y entre par effraction, comme un étranger. L'acception par la communauté hospitalière se fait relativement vite, mais on reste l'étranger, celui qui ne fait pas partie des meubles. Il faut sans cesse être vigilant pour garder cette part d'étrangeté comme une rigueur théâtrale. Un clown qu'on peut toucher est moins mystérieux que celui qui est en scène. Il faut donc savoir jouer avec tout, même avec la question : « Ça fait longtemps que vous faites ça ? »
Si je réponds- « Environ dix minutes », j'amène la personne en face de moi à entrer dans le jeu et à relativiser le dialogue. Ainsi peut-elle aussi jouer.
Lorsque j'ai commencé ce « nouveau métier », j'avais très peur : peur de la souffrance, peur des soins, peur du travail social qui a si mauvaise réputation et particulièrement dans mon pays la Hollande. Vieil adage : Tu ne réussis pas sur scène alors tu fais dans le social pour gagner ta vie.
C'est Caroline Simonds, la directrice artistique du Rire Médecin qui m'a convaincue. Au début je n'étais que clown remplaçant puis peu à peu ce travail a pris de plus en plus d'importance, le Rire Médecin a grandi, nous sommes passés de 5 comédiens à 28 aujourd'hui. J'ai de plus en plus de plaisir à faire ce métier sans jamais perdre de vue le sens d'une vraie recherche. Nous nous exerçons continuellement au jeu, au clown, à la maladie en suivant des formations sur la douleur, le cancer, l'adolescence. A l'hôpital, la vie d'un enfant est parfois menacée, sa durée de vie comptée, alors chacun met de côté ses problèmes et son ego d'acteur. Avoir ce petit don de faire rire ou parfois de faire pleurer, c'est superbe de pouvoir l'utiliser là où on ne l'attend pas. Bien sûr je ne pourrais pas faire que ça. La soif de la scène est immense : partir, les tournées, des expériences bien ou mal vécues, créer, rencontrer un public, l'émouvoir. Le travail sur la scène entraîne à plus de théâtralité à l'hôpital et l'hôpital entraîne à plus d'humilité sur scène !

J'ai toujours du mal à me définir… Clown ?
Je ne sais pas. Ce sont plutôt les autres qui peuvent me donner ce nom si je le mérite par mon travail. J'ai fait le plongeon dans le domaine du clown, et c'est un plongeon dans l'infini de la vie, et de ses situations touchantes et drôles qui donnent tant à réfléchir. N'y a-t-il pas une certaine tragédie autour du clown ?
Le clown revient toujours malgré moi.
Actrice ?
Si ça signifie déclamer du texte, il y a encore du boulot, malgré l'envie. J'aimerais m'aventurer dans un travail sur les textes, une recherche d'acteur.
Comédienne ?
Ma foi, si c'est la définition la plus large, pourquoi pas ?
Je pense pourtant qu'il y a encore mille possibles. Mon parcours et celui des autres j'en suis sûre, est fait d'horizons différents comme celui d'un professeur que j'ai croisé et qui avait été tour à tour brancardier, infirmier, docteur et chirurgien. Le tout c'est d'y croire et de pas s'endormir sur d'hypothétiques lauriers.