Les Provinciales d’Avignon.
Michel Azama



Théâtre " public " ?

Le mot Théâtre, en grec (teatron), ne désigne pas la scène (skéné), mais les gradins où s’assoit le public. La convocation d’un public est un acte politique. Le théâtre est intrinsèquement politique, non en raison de ce qui s’y montre ou s’y débat, mais par la nature du rassemblement qui l’établit.
Le théâtre français, fondé comme service public après la seconde guerre mondiale, avait pour mission d’imposer un répertoire de haute qualité, de travailler dans les villes choisies pour la décentralisation, et de démocratiser le théâtre.
Ce " théâtre public " ne remplit plus sa mission.
Il confond trop " haute qualité " et " répertoire classique ", il ne vise plus à élargir la base sociale du public, il abandonne l’effort auprès des couches défavorisées, il ne travaille plus en équipe, il s’est converti à la politique de la " vérité des prix " (les places y restent chères, et on cherche à remplir la salle au prix de programmations tous azimuts).
On est passés en vingt ans d’un " service public " à un " sponsoring public.. " .

Le théâtre n’a pas échappé aux lois du marché : les lieux de diffusion-scènes nationales surtout- ont augmenté considérablement et il y a inflation de l’offre.Aux lois de la concurrence : les compagnies doivent serrer leurs prix pour être accueillies, et devenir un théâtre-esclave appelé " vivier " pendant que les prix des autres productions accaparent l’essentiel des budgets.Aux lois de la mondialisation : les productions sont de plus en plus souvent internationales. L’argent multinational est investi dans des évènements de luxe montés par des metteurs en scène vedettes. Aux lois de la privatisation : sous-traitance de services divers, et dégraissages encouragés par le ministère au nom de la sacro-sainte rentabilité. A l’inverse le théâtre privé parisien est devenu semi-public par le jeu de subventions de l’Etat, de la SACD, et de la ville de Paris.

L’éthique s’est pervertie : L’artistique est désormais subordonné à l’économique. Cette inversion des priorités est une perversion de l’éthique. Une classe " d’experts " a dépossédé les artistes du pouvoir. Les producteurs ont été nommés à la tête des théâtres - CDN ou théâtres nationaux - et le jeu des réseaux et des influences rend cette nouvelle classe d’apparatchiks intouchable. Les critiques sont devenus des agents d’artistes et nomment les directeurs des CDN à la place du Ministère.
Beaucoup d’auteurs bourgeois franchouillards (Guitry, Rostand, Pagnol par ex) sont réapparus dans le répertoire des CDN. Beaucoup de grands auteurs du XX° siècle ont disparu des programmations (Gorki, O’Casey par ex) Trop sociaux, sans doute...
Cette " boulevardisation " du répertoire s’accompagne d’une " boulevardisation " de la mise en scène (gags anecdotiques, acteurs-vedettes du cinéma, scènes peuplées d’automobiles ou d’animaux, etc) C’est un effet pervers de la marchandisation du public. Les grands problèmes de société ainsi que la recherche de nouvelles formes sont laissés pour compte.
Les auteurs d’aujourd’hui représentent à peine 5% de la production théâtrale française. On est passés en cinquante ans d’un spectateur-citoyen à un usager, puis à un client.

NOTRE SOCIETE NE PEUT-ELLE FINANCER QU’UN THEATRE PRIVE DE SENS ?

CET ETAT DU THEATRE PUBLIC EST REVERSIBLE si nous le décidons ensemble, public, artistes, ministère.

MICHEL AZAMA.


L’Ecriture Dramatique.
L’écriture du théâtre s’est transformée davantage au cours de ces cinquante dernières années qu’au cours des vingt cinq siècles précédents. C’est bien ce qui effraye certains metteurs en scène et leur fait dire qu’il n’y a plus d’auteurs.
Comme tout ce qui est vivant et se transforme, les écritures théâtrales ne refusent pas ce qu’elles ont été. Ellles portent leur histoire en elles-mêmes, et cherchent à présent à s’aventurer dans des voies qu’aucune pratique théâtrale n’a encore explorées.
En avance, voilà la vraie place des auteurs de théâtre d’aujourd’hui. Reste à reconquérir le territoire perdu des plateaux de théâtre: affaire de temps et d’opiniâtreté. On a jusqu’ici camouflé (camouflet ? ) leur existence. Mais leur parole s’amplifie, ils inventent de nouvelles formes, ils réinventent la langue, ils parlent du monde mieux que les metteurs en scène ne sont capables de le faire pour la plupart, ils trouvent un écho de plus en plus large parmi les professeurs, les universitaires, les lycéens des classes théâtre, les acteurs qui lisent, les jeunes et moins jeunes compagnies et les metteurs en scène de bonne foi; Certains auteurs vivants sont au programme du bac et passionnent les nouvelles générations. le public réclame des textes qui parlent le monde d’aujourd’hui dans des langues d’aujourd’hui. Le terrain est prêt pour qu’une nouvelle semence théâtrale vienne fertiliser l’aridité des éternelles revisitations des classiques.

Michel Azama
Ecrivain de théâtre


Il n’y a pas d’auteurs ?

On peut citer en vrac, sans même réfléchir, pour peu qu’on s’intéresse à la question, plus de trente auteurs français vivants dont l’oeuvre prouve, si on daigne la lire, qu’ils sont en train de transformer le théâtre. Non pas celui qui se fait aujourd’hui, et dont ils sont pratiquement exclus, mais celui qu’une grande partie du public appelle de ses voeux. De nouvelles formes pour parler des transformations de notre monde, dans des langues nouvelles. Et contrairement à ce que racontent certains, le public n’est pas frileux, mais curieux de nouveauté. Les nouvelles générations se passionnent pour les auteurs d’aujourd’hui qu’ils étudient dans les classes théâtre. Le public de demain est déjà prêt à recevoir les écritures d’aujourd’hui.

Michel Azama.
Ecrivain de théâtre.

La parole de théâtre.

Enfouis dans le terreau de l’oubli, perdus dans l’immense espace vierge du papier et de la main, ils ont produit, depuis vingt ans, les auteurs de théâtre. On ne le sait pas beaucoup, pas assez, parce qu’on a mis de la très mauvaise volonté à les monter (5% de la production théâtrale ! ). Aujourd’hui, la maturité des oeuvres comptant entre quinze et trente pièces est indéniable.
Aujourd’hui, ils sont prêts à répondre à la demande d’un public lassé de la muséographie théâtrale. Ils s’affirment à travers la diversité des éthiques et des esthétiques, comme l’une des rares instances porteuses d’une parole sur notre monde.

Michel Azama.
Ecrivain de théâtre.


Après Beckett ?

Après Beckett, a-t-on dit, impossible d’écrire du théâtre puisque toutes les instances de la dramaturgie classique en avaient pris un coup : personnage, fable, langue, situation, etc.
Puis sont venus, en France Michel Vinaver, en Espagne Jose sanchis Sinisterra, en Allemagne Peter handke, Botho Strauss, Thomas Bernhardt, Heiner Muller,en Angleterre Edward Bond.
Et la dramaturgie a changé.
Les contemporains ont fait après Beckett ce qu’Euripide avait fait après Sophocle : réinventer un théâtre de leur temps.

Aujourd’hui on peut citer, pour la France, dans le désordre, toutes générations et esthétiques confondues :
Badiou, Gautré, Benedetto, Bédouet, Namiand, Gatti, Llamas, Chartreux, Koltès, Anne, Caro, Rullier, Angot, Besnehard, Lemahieu, Soulier, Guénoun, Bonal, Bougeat, Gabily, Bon, Gallaire, Durif, Schmitt, Mazev, Manet, Sarrazac, Pieller, Milain, Segal, Colas, Daoudi, Besset, Amette, Lagarce, Bourdon, Bauer, Varoujean, Nordmann, Grumberg, Carrière, Brisville, Jourdheuil, Visniec, Redonnet, laÏk, Milovanoff, Wenzel, Ribes, Piemme, Fargeau, Picq, Drai, Doutreligne, Durringer, Sirjacq, Calaferte, Jouanneau, Lacoste, Rousseau, Danan, Atlan, Azama, Lepoutre, Guyotat, Minyana, Emond, Allio, Rambert, Py, Perrier, Renaude, Sarraute, Grego, Rouhabi, Vittoz, Vinaver, Deutsch, Fix, Reynaud, Nilly, Laplace, Lebeau, Revzani, Demarcy, Reza, Planchon, Dubillard, Fichet, Weingarten, Ganzl, Kribus, Haïm,Novarina, Tilly, Joubert., Tartar, Spycher, Zambon....
Pardon, mais j’en oublie sûrement...

Michel azama
Ecrivain de théâtre.


Les genres ?

Tragédie :
Combat de nègres et de chiens. BM Koltès.
Volcan - Philippe Minyana
Iphigénie ou le péché des Dieux - Michel Azama

Comédie : Valletti, Grumberg, Tilly, Ribes, Durif.

Théâtre épique :
Les guerriers - Philippe Minyana
Dernières nouvelles de la peste. - Chartreux.
Croisades - Azama

Théâtre de la " polis "
Alain Gautré.
Xavier Durringer.

Drame : Agnés. Catherine Anne.
Drame historique : Besset

Les inclassables : Guyotat, Novarina, Renaude, gabily.

Nouvelles générations : Py, Colas, Spycher, Zambon, Tartar, Shaeffer, Caro, Milain, Bourdon, Lacoste, Fix, Kribus, Joubert, ...tant d’autres.

Michel azama.
Les Provinciales d’Avignon.

Ethique.

Les classiques apparaissent souvent comme un art de consolation: la plupart du temps, montés sans riques, ils rassurent.
Mieux vaut diviser qu’être de bon ton, revendiquer le monstre, plutôt que flatter la morale, se servir de l’héritage littéraire en vue d’une métamorphose plutôt que de faire du théâtre une galerie de musée où des gardiens prestigieux dépoussièrent régulièrement les statues des grands morts.(Théâtre immobile, comme dit Jourdheuil).
Mieux vaut se savoir inconsolable plutôt que chanter dans une messe consensuelle le regret d’une mythique communauté morte.
Et tant mieux si le théâtre est acculé à se renouveler ou à disparaître.

Michel Azama.
Ecrivain de théâtre.


Une phrase de théâtre.

Comment naît une phrase de théâtre ? Un acteur peut sans doute répondre. Un metteur en scène peut-être. Un auteur sûrement. Comment le corps écrivant se laisse traverser par un rythme, une sensualité, une musicalité. Comment, dans le désert de la langue stéréotypée, surgit la source qui dira l’intimité des choses et l’abondance des formes.

Michel Azama
Ecrivain de théâtre.


Nouvelles règles dramatiques.

Oui, la dramaturgie a changé. Le " personnage " s’est étiolé, divisé, amputé de sa mémoire ou de son identité, devenu une figure plutôt qu’une biographie. La belle langue de théâtre est en crise. Le tac au tac à la Guitry n’existe plus. La théâtralité passe aujourd’hui aussi bien par la situation classique à peine transformée (Koltès) que par la profération (Novarina) le récit (Minyana, Renaude, Durif) la multiplication des histoires (Durif, Fichet, Piemme)la mise en abyme du théâtre (Minyana encore, Cormann).
Oui, les règles de la dramaturgie traditionnelle ont éclaté. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’auteurs. Au contraire : les auteurs ont commencé la réinvention du théâtre.

Michel Azama
Ecrivain de théâtre


Nouvelles formes.

Des années 60 aux années 90, le théâtre a refusé les auteurs vivants en pratiquant la revisitation des classiques, le montage de textes non théâtraux, le théâtre d’images muet, la création collective, l’adaptation de récits.
Ces pratiques ont enrichi le théâtre, ouvert de nouvelles voies à la représentation.
Après avoir fait " du theâtre de tout ", le théâtre a besoin de revenir au texte de théâtre tel qu’il s’écrit aujourd’hui car aujourd’hui, on ne voit pas où se situe l’invention des formes, en dehors des écritures.

Michel Azama