Contribution de Brigitte Cirla
Atelier 8

 

Pourquoi créer ailleurs ?


 

 


 

L’ouverture sur le monde, les coopérations et les échanges artistiques sont des caractéristiques très fortes de tous ces projets. Au-delà de la circulation des œuvres, quelles autres significations économiques, politiques, identitaires les échanges artistiques internationaux développent-ils? A quels enjeux sont confrontés les artistes et ceux qui les accueillent ? Quels sont les impacts locaux de ces échanges et coopérations ?

 

 

Voix Polyphoniques (www.voixpolyphoniques.org),
depuis sa création se développe autour de 3 axes :

la création et la production artistique (théâtre musical), la pédagogie et la transmission vocale, et les échanges internationaux.

La circulation des spectacles ou la direction de chœurs, de stages et d’ateliers, les collaborations et les échanges constituent une part importante des activités de l’association rarement soutenu par les institutions ou à des niveaux négligeables.

VP a été partenaire de projets européens de type Kaléidoscope, et a conduit une aventure européenne de type Culture 2000 incluant la collaboration entre pédagogues et artistes.

Les partenaires les plus courants sont évidemment les plus proches (Italie, GB, Allemagne, Belgique, Danemark, Suisse, Espagne….) mais des échanges et des collaborations permanentes continuent avec les pays de l’est, l’Amérique latine et même l’Asie.

Les Réseaux

Pourquoi créer un réseau artistique de production et d’échange dans le monde ?

La plus grande force des artistes et qu’ils partagent dans le monde, c’est de ne pas pouvoir s’empêcher de faire, de créer, d’inventer et de constamment recommencer malgré les galères, les échecs, le désert, etc… Et cette obsession-là c’est la chose la plus facile à partager qui soit.

The Magdalena Project (www.themagdalenaproject.org)
a été créé en 83 par une dizaine de femmes artistes du spectacle vivant et de différents pays à partir d’une constatation toujours d’actualité : la place des femmes dans le spectacle vivant ; bien sûr elles sont nombreuses mais rarement aux postes officiels de pouvoir de décision ou de production.

A cette époque Jill Greenhalgh a constitué un réseau associatif dont les objectifs étaient la production, la mise en réseau, et le soutien aux productions de femmes dans le spectacle vivant. Nous n’avions évidemment pas prévu la suite : plus de 35 festivals internationaux, comprenant colloques, spectacles, ateliers, laboratoires etc… ont vu le jour en 19 ans en Europe mais aussi sur tous les autres continents.

2 autres mouvements en Amérique Latine : Magdalena Pacifica http://www.actrix.gen.nz/users/magdalena , et en Nouvelle zélande : Magdalena Aoretora ont vu le jour et développent leurs propres actions.

A ce jour une revue est née : the open page qui a pour but de documenter, transmettre laisser un héritage écrit des travaux, des recherches, de développer une réflexion théâtrale http://www.odinteatret.dk/bookshop/publishing/openpage6.htm

 

 

 

Politique et économie

Avec Magdalena Project en nommant un manque à exister, nous avons créé nous-même un rapport de reconnaissance international que nous n’avions pas soupçonné.

Femmes et politique, c’est un pléonasme. Etre une femme et vouloir une reconnaissance artistique et un pouvoir économique revient à être politiquement engagée.

Le mouvement est né dans des pays dits " évolués " où même les femmes ont peur d’être assimilées au mot féminisme parce qu’évidemment ce n’est plus le problème dans nos pays !

(Bien sûr il n’y a qu’à jeter un coup d’œil aux organigrammes des structures culturelles ou même des intervenants d’un tel colloque ou même d’un lieu comme La friche pour avoir une idée d’un problème qui n’existe pas ! Sur 15 interventions d’ouverture des journées du colloque, 1 femme ! ça continue sur les ateliers et tables rondes)

Je ne parle bien sûr pas des quotas mais de ce qui nous permet de nier tranquillement que les accès aux pouvoirs économiques et politiques sont verrouillés d’autant plus que sa représentation symbolique culturelle est intégrée à un mode de pensée archaïque.

On n’échange pas avec n’importe qui.

Bien sûr que ces réseaux n’ont rien à voir avec les circuits de production et de reconnaissance officiels et soutenus par les institutions.

Bien sûr qu’il n’y a pas ou peu de moyens économiques et que le point commun de tous ces artistes est la résistance.

Il y a des pays où la survie quotidienne est déjà un miracle alors survivre comme artiste est une utopie, et nos pays où l’art est enfermé dans une nomenklatura reconnue et sponsorisée où exister et travailler pour les autres revient à s’inventer d’autres lieux, d’autres métiers, d’autres expressions non reconnues évidemment, autrement il n’y aurait déjà plus de place.

L’économie

Ce n’est évidemment pas l’argent des institutions ou des instances européennes qui ont développé ou initié ces réseaux. Ils sont nés et ont survécu bien avant. Et les fois où la manne européenne permet l’élaboration de tels projets, le résultat de gestion financière est invivable parce qu’inadapté et incohérent.

Pour monter un projet obtenant le soutien de la communauté européenne, il faut être capable de : - monter un dossier dans un jargon obscurantiste et intraduisible avec des notions pointues de comptabilité (2 mois de travail à temps complet)

- faire face à une gestion financière invivable, inadaptée et incohérente,

- remplir un cahier des charges dont les contenus ne tiennent aucun compte, ni des lois en vigueur dans son propre pays ni de la réalité du terrain et des institutions locales.

Les interlocuteurs institutionnels européens sont totalement coupés du terrain et de la réalité économique des compagnies, attitude et comportement qu’ils partagent avec les autres institutions locales et régionales et gouvernementales.

Un exemple : l’un des derniers projets d’échange et de création européenne dirigé par Voix Polyphoniques http://www.lafriche.org/opera123 a été largement soutenu par Bruxelles culture 2000 :résultat artistique: 3 spectacles créés et tournés dans 3 pays, 3 rencontres dans les 3 pays, un film-documentaire et une vidéo sortis en 2001, une expo photo, et un Cd rom en cours de réalisation.

Résultat économique: l’Europe n’a pas encore réglé la moitié du budget pour des raisons de délais administratifs : les salaires sont suspendus, les banques refusant une avance sur les budgets européens, nous sommes partout débiteurs même auprès de nos partenaires.

Demander de l’argent des institutions c’est rentrer dans la spirale infernale des dettes et des agios, c’est se justifier en permanence comme si on détournait de l’argent public. Seuls les paquebots culturels avec une trésorerie suffisante peuvent espérer survivre économiquement, donc prétendre à recevoir plus de subsides.

Il y a une spéculation honteuse de l’institution qui fait semblant de croire qu’on créé des spectacles avec des subventions qui ne suffirait même pas à payer un mois de bas salaire, alors que les allocations-chomage suffisent à peine à maintenir la tête hors de l’eau. Pour rester vivants on continue à inventer des projets, des histoires, des spectacles… sans moyens bien sûr ou on s’accommode, on quémande, on tape aux portes de rendez-vous en rendez-vous, de sourires en ronds de jambe, pour rester vivants, en marche, en création, en mouvement…

Les impacts locaux de ces échanges ?

Aller ailleurs, travailler ailleurs au-delà des poncifs d’enrichissement mutuels, pour moi c ‘est redécouvrir des endroits où la question occidentale du clivage : artistique/social, professionnel/ amateur, n’a plus la même signification :

Comment un artiste peut-il exister en dehors d’une réalité sociale, des conditions historiques de vie, d’économie de politique ?

Ailleurs, surtout dans la création musicale, ce sont des endroits où la transmission, la pédagogie font partie du développement intérieur de l’artiste et de sa plus grande consécration alors que cela restent des domaines sous-artistiques dans l’optique occidentale.

Aller ailleurs, travailler ailleurs c’est questionner son regard critique sur les productions culturelles, gavés que nous sommes à ne reconnaître que ce qui est reconnaissable selon nos critères culturels, c’est à dire avec des moyens économiques.

Aller ailleurs, travailler ailleurs c’est reconnaître les sources de création reconnues ou pas et qui se nichent même dans des formes différentes toujours méprisées ; les artistes deviennent animateurs, profs, administrateurs, vendeurs etc… quand ils n’exercent pas aussi un autre métier mais ils restent ce qu’ils sont, des obsédés de ce qu’ils explorent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 
 

 


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