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Constant Kaïmakis
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TRAVAIL
ARTISTIQUE les enjeux de la création
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Je me suis permis de reformuler les questions posées pour cet atelier, de re-interroger les rapports entre Création et Social au travers des expériences connues de ces dernières années. Tout d'abord, du "Tout culturel" au "culturel ersatz de bonheur", on doit vivement dénoncer une conception qui tendrait à instrumentaliser la culture dans une vision régulatrice voire thérapeutique du mal être de notre société, notamment du mal être urbain. A vouloir trop promettre "une culture pour tous", nos divers gouvernants, pris parfois dans une réelle dérive républicaine, semblent hésiter entre la réduction de la dite "fracture sociale" et la création d'une réelle fracture culturelle. Ainsi à vouloir "instrumentaliser" la culture comme vecteur de régulation sociale, les divers Ministres de la Culture qui se sont succédés au pouvoir depuis plus de 20 ans ont montré les limites d'un système où les impératifs politiques (qui ont besoin de résultats) ont du mal à coïncider avec un lent processus culturel qui ne génère au mieux que de nouveaux comportements. Nous pensons que le champ culturel, dans toutes ses composantes, vit aujourd'hui une crise profonde. Crise de
l'offre et de la demande formidablement démontrée par l'analyse
des derniers résultats sur les pratiques culturelles des français;
crise clivée qui instaure une dualisation chez les professionnels
entre les "intermittents" et les "installés", entre les "subventionnés"
et les "indépendants"; crise de l'institution nationale culturelle
qui court après les réalités culturelles du pays
depuis Malraux pour tenter de conquérir les "nouveaux publics"
avec de "nouveaux lieux" et de "nouvelles pratiques"; crise, enfin, et
ce n'est pas la moindre, des valeurs et des formes d'identité qui
pose avec une acuité extrême la question de la culture comme
lien idéologique et politique au moment même où se
désagrège ce lien, laissant prévoir des dérives
et des dangers bien plus grands que ces tentatives de séduction
des populistes de tout bord... Culture et lien social: la mythique culture pour tous.... La première question qu'il nous semble importante de poser pour clarifier ce débat c'est de savoir où nous en sommes sur ce qui constitue le leit motiv des politiques culturelles depuis plus de 20 ans: "la culture pour tous". Pour notre part, nous pensons que malgré les divers efforts des divers Ministères de la Culture et des programmes mis en uvre, relayés par l'ensemble des institutions publiques culturelles et décentralisées, on assiste plutôt à un échec culturel de la grande politique de Démocratisation Culturelle prônée ces dernières années; les dernières études du Ministère de la Culture sur l'état des pratiques culturelles des Français et sur le décalage existant entre l'offre et la demande culturelle me paraissent le confirmer. Échec qui se répercute dans de nombreux domaines et qui pourrait, à terme, mettre en danger la démocratie culturelle si recherchée par tous. Au niveau des politiques culturelles, la dichotomie, entre Action Culturelle et Socioculturel, entretenue pendant des années par les diverses institutions a pour résultat aujourd'hui de cliver les populations et les préoccupations sociales . Cette logique duale a eu tendance à aboutir d'une part à une sacralisation croissante de l'activité artistique et d'autre part à réduire le socioculturel à une activité de loisirs à finalité de lien social; rompant ainsi d'ailleurs avec la filiation historique de l'Action Culturelle et de l'Éducation Populaire qui avait donné naissance aux premières formes du Ministère qui a en charge ce secteur...On ne peut d'ailleurs que se féliciter de la signature de la Charte qui a initié cette rencontre...il est vrai qu'en analyse, la maturation du patient est parfois longue! Au niveau de l'action culturelle, de l'action artistique, il s'est instauré peu à peu comme le dit Jean Hurstel, une conception quasi "religieuse": l'état de grâce, le choc émotionnel, l'illumination spirituelle par le contact direct avec l'uvre....et malgré une offre en la matière qui n'a cessé de se développer en construisant de nouveaux "temples culturels" et en développant les cohortes d"officiants", les "fidèles" attendus ne sont pas venus à la "messe" et sont partout sauf là où on les attend, impulsant par ailleurs un développement des pratiques en amateur jamais égalé... Enfin, au niveau de l'esthétique même, d'une façon générale, on sent comme un essoufflement du renouvellement et de l'innovation des formes artistiques , une difficulté à être en phase avec les grands drames sociaux et les grandes tragédies politiques de notre temps; un peu comme si l'Art se repliait sur son pré carré, un peu comme si le monde de la Culture vivait en vase clos, incapables de générer de nouvelles utopies au moment même où la société est engagée dans un processus d'une ampleur inégalée de diverses mutations économiques, culturelles, politiques. Sans parler des effets pervers du "Marché" dont on a vu par exemple les conséquences plus que néfastes en ce qui concerne l'Art Contemporain. Face au mal être urbain, à la montée de la paupérisation et des exclusions qui vont avec, on a vu ces derniers temps se développer toute une série d' expériences menées qui tentent de lier la Culture au Social, de donner du lien social comme on tend à le dire, formidable défi qui est lancé à la morosité ambiante, à cet esprit qui tente de nous faire croire que tout est figé, que chacun a son rôle bien déterminé et qu'il y a des frontières étanches entre ces divers rôles.
Art et Culture: des relations mal définies... Il nous faut ici pour aller plus loin faire quelques rappels sur les relations entre Art et Culture. L'Art, en général, dérange, il met les certitudes à l'épreuve, il est une expression libre qui interroge et rend critique. Souvent, il suppose une démarche individuelle, il relève du "sacré", comme aime à le rappeler Pierre Gaudibert plutôt que du politique, la rencontre avec le public se faisant souvent dans un contexte qui va au delà du rationnel...Historiquement, à certains moments les créateurs se sont mis en situation de rejet par rapport à autrui, à la société (cf. le mouvement surréaliste), mai aussi parfois ils se heurtent à eux-mêmes ( cf. Artaud). L'Art, nous semble-t-il, prend tout son sens dans l'autonomie la plus grande possible et dans la rencontre, la confrontation avec la Culture et la Société. Mais cette autonomie de l'Art n'est pas synonyme d'irresponsabilité sociale et économique; en général, l'argent public attribué à des artistes donne lieu à contrat et il implique un débat sur un projet artistique , les moyens adaptés, une évaluation. Les artistes sont des manipulateurs de symboles qui peuvent être utilisés par le Politique. Bien souvent, l'Art est résistance, remise en cause incessante, de soi, du monde, L'Art lutte contre la mort. En général, l'Art pose des questions sans apporter de réponse. Car l'Art n'a pas pour fonction d'apporter un modèle de société, ce qui ne l'empêche pas d'avoir des rapports complexes avec la société. L'Histoire des Peuples et des Cultures est jalonnée de cette difficile relation de l'Art avec la Société, avec le Politique. Au risque de remuer un peu de poussière, nous devons revenir, par exemple sur l'épisode, douloureux, prôné par le modèle soviétique et plus tard par le modèle maoïste, rares expériences de gauche à avoir connu une "grandeur nature" et historique... L'artiste est alors considéré comme "un compagnon de route" dont la notoriété est utilisée pour faire passer les discours politiques ou " au service du peuple" qui doit subordonner son expression aux exigences du combat révolutionnaire. Ceux qui voulaient en finir avec le vieux monde, ont à leur tour édicter des normes pour l'art, ont choisi telle oeuvre ou telle école plutôt que telle autre, le fameux "Art officiel", ils ont imposé une discipline politique à la créativité, ils ont confiné l'art à un rôle utilitaire, propagandiste, assujetti à une vision politique, ils ont , en définitive, réduit l'art à un porte étendard politicien, ils l'ont détruit. La domination stalinienne ou maoïste a laissé place à un vide, où flottent le scepticisme, la jouissance individuelle, l'éclectisme aussi. La neutralité s'est érigé en dogme. Le Parti Communiste qui est sûrement un des rare partis qui a tenté de réfléchir sérieusement à ces difficiles rapports entre Art et Politique, après avoir prêché les vertus du jdanovisme, c'est à dire d'une conception purement instrumentaliste de l'art au service de la politique du parti, s'est fait peu à peu le chantre d'une culture nationale et républicaine, sans discriminants. On aurait du mal à vanter les mérites du réalisme socialiste contre la culture décadente, non seulement au regard des désastreuses expériences soviétiques et chinoises, mais aussi à une période ou la grande masse du public a connu et connaît le formidable développement culturel que l'on connaît. Car bien sûr, l'autre pendant, la réalité dans laquelle nous sommes plongés aujourd'hui, c'est la consommation culturelle outrancière des grands trusts et industries culturelles, c'est la culture Coca Cola et Walt Disney ! Ainsi, semble-t-il, il faut préserver ce rapport de tension entre l'Art et la Société; Hannah Arendt dans "La crise de la culture" nous démontre qu'Athènes "ne trancha jamais le conflit entre la politique et l'art unilatéralement en faveur de l'un ou de l'autre...et qu'au contraire, elle garda le conflit vivant et elle ne le nivela pas en une indifférence des deux domaines l'un à l'égard de l'autre". Les élus d'aujourd'hui feraient bien de s'en souvenir... La Culture s'inspire de l'Art et l'intègre, se nourrit de lui mais a aussi d'autres sens: ce qui identifie une communauté, ce qui fonde la démocratie et le "vivre ensemble" porté en France par les valeurs républicaines. Dès lors, conduire une politique culturelle c'est se donner la capacité d'offrir des services publics culturels de base, de mettre la culture en mouvement, de créer les conditions et d'accompagner ce mouvement. Par exemple, si on prend la relation entre Culture et Éducation, ce n'est pas seulement la question de l'éducation artistique au sens strict qui se pose, plus largement, les enfants et les jeunes vont apprendre à vivre ensemble, à s'approprier leur patrimoine, se confronter à d'autres cultures. Il nous semble que les responsables publics ont d'abord la charge de définir les objectifs et les missions des institutions artistiques (et non leurs contenus), les règles du jeu et leur fonctionnement. Ils doivent garantir les moyens et s'impliquer dans l'évaluation.
Les dangers de l'instrumentalisation culturelle: Un premier type d'instrumentalisation consiste à faire de la création un atout économique: il s'agit des politiques d'image menées par certaines collectivités locales où la Culture et la Création deviennent alors en quelque sorte un "sous produit" de la politique de communication. Les exemples sont nombreux, en particulier dans notre région. Un deuxième type d'instrumentalisation tend à faire du culturel un sous produit du social. Le développement des dispositifs et des politiques de la Ville ces dernières années ont une large responsabilité dans cette instrumentalisation de la culture en lui donnant un rôle plus social. Ces deux types d'instrumentalisation renvoie à une contradiction de fond portée par la culture. On peut se demander, si au bout du compte, la culture n'a jamais existé que grâce à ces deux liens : asservissement à l'économique et asservissement au social? Dans une période où l'Art parait se vider de son sens, où la création ne contesterait plus qu'elle même, où on parle aisément de "crise de la culture", et où finalement on ne semble aider plus la création pour prouver que la création est libre que pour faciliter une liberté réelle...dans une telle période, on ne peut oublier ces deux asservissements, ces deux liens de la culture. Les nombreux dispositifs et expériences menées en direction des publics et zones défavorisées n'ont pas échapper aux dangers de l'instrumentalisation de la culture et de la création. Plusieurs attitudes semblent se dégager chez les responsables culturels: - un certain "élitisme revendiqué" où on ne se pose pas la questions des stratégies de conquête du public, en estimant qu'il suffit d'aider la culture pour que les gens aillent à la culture. - un "libéralisme éclairé" s'accompagnant d'un "marketing intelligent" où on va baisser les tarifs, organiser des campagnes d'information, faciliter l'accès par les transports, le développement dans le rural de ce que certains appellent la "culture à roulettes" (Muséobus, bibliobus, artbus, musibus, etc...).Il s'agit là de faciliter l'accès à la culture cultivée par un marketing intelligent visant le public potentiel qui a des difficultés à accéder à la culture, aux biens culturels labélisés. - un "volontarisme culturel" où il s'agit d'avoir une politique d'action culturelle qui consiste à lancer le plus loin possible le filet pour attraper le plus de personnes possible. L'idée est d'aller vers les personnes les plus éloignées, vers les "nouveaux publics", avec de "nouveaux contenus" et de "nouveaux lieux". - le "populisme culturel" qui repose plus sur un modèle de développement communautaire de type anglo-saxon, dépassé aujourd'hui et décalé en rapport des réalités françaises. On souhaite concilier exigence artistique et ambition sociale, des thèmes qui sont lourds de contradictions car il est difficile de trouver suffisamment d'artistes ayant une exigence artistique et capables d'avoir une haute ambition sociale: les Armand Gatti, Nicolas Frize et autres ne courent pas les rues...
La liberté de l'art pour la démocratie, la démocratie pour la liberté de l'art...le retour de l'Éducation Populaire: Populisme culturel et instrumentalisation culturelle, me paraissent donc être les deux même dangers de ces dérives politiciennes. Les élus , quels quils soient, ont un rôle majeur à jouer comme garde fous vis à vis de ces dérives. Les artistes et les opérateurs doivent être très vigilants sur ces questions, ce qui n'est pas simple lorsqu'on a une vision " de l'intérieur"... L'État et ses DRAC ont un rôle central de garde fou à jouer, notamment sur les dérives clientélistes engendrées par la décentralisation. C'est pourquoi, pour nous, une des garanties supplémentaires nous paraît être la non spécialisation de ces débats aux seuls professionnels du secteur, mais au contraire l'ouverture à tous ceux , professionnels et simples citoyens , qui veulent y prendre part. De ce point de vue, le rôle des mouvements de l'Éducation Populaire est central, historique. On a souvent annoncé la mort de l'Éducation Populaire, nous pensons que son esprit est plus que jamais vivant, à l'oeuvre dans les diverses sphères de la société civile mais , comme la société, en proie à de nombreuses mutations et transformations, caché là où on ne l'attend pas... comment expliquer autrement le formidable essor des mouvements citoyens (Réseau SEL, ATTAC etc...)? des alternatives culturelles, innovantes, etc.(Friches) ...Plus que jamais les Mouvements d'Éducation Populaire ont leur rôle à jouer dans cette renaissance de la citoyenneté. Dans notre champ culturel, des questions capitales sont posées? et je vous propose d'en aborder certaines dans cet atelier: Quelle position citoyenne pour les acteurs culturels, pour les artistes et les créateurs? Comment élargir ces débats à l'extérieur du seul champ professionnel culturel? Comment faire des ponts avec d' autres professions concernées, notamment, par exemple, avec les enseignants? Quel partenariat réinventer entre artistes, mouvements d'éducation populaire, acteurs culturels et pouvoirs publics? Voilà , nous semble-t-il des questions qui méritent d'être traitées. Ce qui est en cause aujourd'hui, c'est bien la place et le rôle de la Culture dans une dérive générale de nos repères, de nos valeurs, de nos représentations, et en définitive de nos cultures: quel est le projet culturel visé? le supplément d'âme, la culture divertissement strass et paillettes ou plus essentiellement une nécessaire mutation, une certaine régénérescence de nos modes de penser et d'agir la culture? Derrière ce débat ce qui se profile c'est bien le projet de société recherchée, c'est bien la question de la démocratie, de la démocratie culturelle, ce qui fait aussi que ce débat peut aussi prendre la forme du combat culturel avec le FN . Au delà du nécessaire combat pour la défense et le fonctionnement démocratique de nos institutions culturelles, ce qui est enjeu aujourd'hui c'est de tout faire pour qu'existent réellement les conditions maximales pour la liberté de l'Art afin que se développe, aujourd'hui comme demain, une Démocratie qui donne les conditions maximales à tous ceux qui revendiquent la liberté de l'Art. Il en va , certes tout d'abord du sort des créateurs et des opérateurs culturels, mais à terme du sort même des populations, du public, et donc de la vie démocratique de ce pays. Constant Kaïmakis, Chargé de mission ODAC Hérault 19 Septembre 2000
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