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Constant Kaïmakis
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Culture et Mondialisation
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Il nous faut tout dabord lever un quiproquo : nous sommes assurément pour la mondialisation, nous sommes pour les échanges internationaux entre les peuples et les cultures, nous sommes pour linfluence culturelle réciproque, nous sommes pour la circulation la plus développée des biens culturels , bien sûr, nous sommes pour tout cela. Et dailleurs comment pourrait-il en être autrement en ce début du troisième millénaire, à lheure du numérique et de lInternet ? Le hic, cest que jusquici lorsquon nous parle de mondialisation, il sagit dabord et avant tout de commerce, de marchandises, de finances Comme disait un ami africain, le hic avec la Mondialisation cest quelle sarrête au bout du nez de lHomme blanc et riche ! ! ! Peut-on marchandiser les biens culturels ? Nous savons tous que La circulation des biens culturels, ou de services pour l'audiovisuel, s'effectue désormais à l'échelon du monde. Il suffit pour s'en convaincre de voir ce qui se passe ces dernières années dans notre vie quotidienne : on peut trouver son chanteur préféré dans le fin fond d'un désert, les gamins du monde entier écoutent les mêmes "tubes", regardent les mêmes séries télévisées, les ménagères lisent les mêmes romans à l'eau de rose, etc... Pourtant, ces biens culturels sont essentiels à la préservation de l'identité des peuples. Ils véhiculent des valeurs, des idées, du sens. Comment pourrait-on par le truchement d'un vocabulaire industriel qui les nommera "produits culturels", les considérer comme des "marchandises", et donc, leur faire subir les difficiles lois du marché avec force de concurrence et de recherches de profits ? Il faut donc d'abord affirmer haut et fort que les biens culturels, qu'ils prennent ou non la forme de services, ne sont pas des marchandises comme les autres. Cela est vrai par leur caractère symbolique, par leur caractère, en quelque sorte " immatériel ". En fait, cette marchandisation des biens culturels, et plus largement de la culture en général, liée à la mondialisation en cours aujourd'hui sur notre planète, menace les identités culturelles, menace la diversité culturelle, le pluralisme culturel et à terme pourrait engendrer une standardisation culturelle, fruit de l'uniformisation des comportements et des modes de vie. L'Organisation Mondiale du Commerce tente depuis sa création de "marchandiser" les biens culturels. Après l'échec de Seattle, les manuvres en cours de l'Organisation Mondiale du Commerce ont repris dans le secret. Tous les domaines de notre vie sont directement concernés : alimentation, santé, éducation, culture, énergie, environnement, etc...Les peuples, les citoyens, l'avenir même de notre planète est concerné. L'OMC, en échappant à tout contrôle démocratique, sans légitimité élective pour décider à la place des peuples et des États, refuse de considérer la dimension sociale des échanges, la protection de l'environnement. L'OMC ne souhaite que la libéralisation des échanges, la financiarisation et la déréglementation sociale. Ces processus, l'OMC veut les accélérer en les rendant irréversibles, en condamnant les services publics, en imposant un système de sanctions sans appel ni recours pour contraindre chaque pays à ces règles. Pour tous ceux qui se sont déjà battus contre les accords du GATT en 1993 (Accord général sur le commerce et les tarifs), puis contre l'A.M.I. ( Accord Multilatéral sur lInvestissement), ces nouvelles négociations ont un air de déjà vu... Avec la révision actuelle de l'Accord Général sur le Commerce des Services, l'OMC s'apprête à livrer aux firmes transnationales tous les secteurs vitaux d'intérêt collectif, notamment la culture. Assiste-t-on à un " ethnocide culturel " ? Tous les témoins privilégiés de la mondialisation de la culture sont formels : force est de constater une érosion rapide et irréversible des cultures singulières à l'échelle planétaire, même si cette érosion est limitée par des éléments solides des "cultures-traditions" et qu'il y a de par le monde une production culturelle constante, foisonnante et diversifiée, en dépit de l'hégémonie culturelle exercée par les pays industrialisés. Cette "apocalypse des traditions" pour reprendre une formule de l'anthropologue Jean Pierre Warnier auteur du très intéressant ouvrage "La mondialisation de la culture" aux Éditions de la Découverte, touche tous les aspects des pratiques culturelles. L'explosion du commerce international d'après guerre et surtout la récente mondialisation des marchés ont porté ce phénomène à des niveaux inégalés. Par le biais de l'offre et de la demande, le commerce a eu un double impact sur ces sociétés : - L'offre introduit du dehors des biens qui se substituent à la production locale, - La demande, elle, fait appel à des matières premières ou des biens manufacturés dont la production, partout dans le monde repose sur des formes de travail qui altèrent les relations familiales, les rapports de travail et les techniques. Par ailleurs, la colonisation a été l'occasion de destruction de cultures singulières à très grande échelle. L'impérialisme "civilisateur" a servi et sert encore d'alibi aux violences les plus débridées. Dans son dernier ouvrage, "Culture et Impérialisme ", le Professeur Edward W.Saïd nous démontre finement comment des grands créateurs du XIX° et XX° siècles ont évoqué, souvent de manière déformée cette formidable entreprise de domination conduite par " lhomme blanc ", mettant ainsi magistralement au jour limpensé colonial qui a nourri des hommes et des femmes de culture pourtant pétris de pensées humanistes. L'enjeu que sous tend cette disparition des cultures-traditions est celui du rapport entre le pluralisme culturel, le droit universel et la recherche dune politique mondiale de la culture. On aurait tort de penser que ce phénomène n'affecte que les "sociétés de la tradition" du Tiers Monde. Même dans les pays riches, des pans entiers des industries culturelles sont en danger: les produits multimédia, la TV, le cinéma et le Livre en Europe sont menacés par la suprématie américaine. Dans notre région même, la menace est présente : derrière des discours aguicheurs sur la " nouvelle Californie " française, lenjeu réel pour lavenir de nos régions du Sud de lEurope, cest de devenir la dernière " réserve dindiens ", avec accent et produits de terroirs garantis Les Majors des industries culturelles, des géants qui trustent le marché culturel : Selon l'UNESCO, les échanges mondiaux de biens comportant un élément culturel ont quasi triplé entre 1980 et 1995, passant de 67 à plus de 200 milliards de dollars. Pour les USA, le secteur le plus important en termes d'exportation est l'industrie du divertissement, films et émissions de télévision. En 1997, la recette brute des films hollywoodiens a dépassé les 30 milliards de dollars dans le monde. En 1998, un film comme le TITANIC a rapporté plus de 1,8 milliards de dollars. En 1996, l'industrie cinématographique américaine détenait 70 % du marché européen, 83% du marché latino-américain et 50%du marché japonais. Alors que les films étrangers représentent moins de 3 % du marché cinématographique des USA. (Source Pnud). Voilà ce que Bertrand Tavernier appelle la dictature de l'image unique... Pour le Livre, pour le Disque comme pour le Cinéma, l'offre est structurée par de grandes entreprises dominantes plus communément appelées les "majors"... Pour le Livre, par exemple, aujourd'hui en France, deux grandes maisons dominent la production et la distribution littéraire : Hachette et le Groupe de la Cité; elles représentent à elles seules 50% du chiffre d'affaires de l'édition et 65%de la distribution. Il en est de même en Italie avec Mondalori de Berlusconi (plus du 1/4 du marché), en Grande Bretagne avec le mastodonte Pearson qui truste des titres de la presse, des activités audiovisuelles, des loisirs, l'édition de disques et de livres. Aux USA, trois grands se partagent le secteur du livre : Simon and Chuster, Harcourt Brace Jovanovich et Random House. La filière du disque est encore plus parlante : 6 majors du disque se partagent plus de 90% de la distribution mondiale (Sony, Polygram, EMI,WEA,BMG et MCA). Conscientes des nouveaux enjeux à venir avec le développement du numérique (le fameux débat sur MP3 qui permet de mettre en ligne de la musique sur Internet) ,elles diversifient leur activité en lançant notamment des chaînes télévisuelles musicales, elles développent des "pôles numériques" pour irriguer la toile du Net de leurs musiques et de leurs disques etc... Ainsi, fonctionnant sur une logique de marché, ces majors des industries culturelles vont rechercher les succès faciles, des cycles de vie des "supports" de plus en plus courts, etc... Ne soyons pas dupes, entre des "produits à écoulement lents" (c'est comme ça qu'on appelle les films d'auteur, la littérature générale etc...) et des "segments moins innovateurs" comme le livre pratique, le roman sentimental, les soaps-télévisuels etc... les majors ont vite fait leur choix. Non seulement, elles trustent et concentrent la production et la distribution culturelles mais en plus elles vont concentrer la consommation sur un petit nombre de titres : ceux ne sont que quelques films, quelques Best-Sellers, quelques chanteurs qui vont "cartonner" sur les hit- parades mondiaux...Ces succès étant de plus soumis au monde des critiques et des "initiés"... rendant ainsi les choix du public de plus en plus dépendant du jugement des critiques et surtout de l'impact médiatique des grandes campagnes de lancement publicitaire : il faut savoir que le coût moyen du lancement d'un disque aux USA s'élève aujourd'hui à 500 000 dollars, les studios hollywoodiens dépensant jusqu'à 10 millions de dollars pour le lancement d'un film et il en est de même lorsque Bantam Books lance en poche un nouveau titre de Stephen King... Réduction de la durée de vie des uvres culturelles, quand ce n'est pas l'abandon à un oubli quasi programmé qui les menace... standardisation, uniformisation, disparition du pluralisme culturel, voilà ce qui nous menace si nous laissons faire ces majors de la grande distribution culturelle !. Peut-on parler d " Américanisation des esprits " ?: Un des aspects les plus sournois et dont on parle peu concernant la Mondialisation, cest que pour les USA aujourd'hui, l'heure est au contrôle des esprits, à la "domination des âmes" comme l'explique magnifiquement Ignacio Ramonet dans le N° de Mai 2000 du Monde Diplomatique. Force est de constater une domination américaine totale sur de nombreux terrains : militaire, diplomatique, économique mais aussi une domination scientifique (49 prix nobels en 10 ans...), une domination technologique sur les industries numériques, le Web, les géants de l'informatique etc... À cela il faut rajouter une hégémonie culturelle et idéologique qui passe par une maîtrise du symbolique, par les milliers d'analystes et d'experts opérants dans les fameux "think tanks" (boîtes à penser) générant le contrôle des concepts et du sens, une véritable industrie de la persuasion médiatisée et diffusée à l'échelon mondial. Contrôlant les industries culturelles et la domination de notre imaginaire, les USA mettent en place une " tyrannie soft et une oppression aimable ". Il faut leur reconnaître un savoir faire admirable pour leur capacité à créer des héros médiatiques qui valorisent l'american way of life... Téléfilms, vidéo- clips, bd, productions hollywoodiennes, l'inondation planétaire culturelle made in usa est d'autant plus favorisée que la concurrence du secteur de la distribution et que la concentration du secteur de l'exploitation cinématographiques font rages avec le récent développement des multiplexes (60 existants et 50 projets en cours...). Les modèles consuméristes, vestimentaires et urbanistiques nous sont ainsi imposés. Aujourd'hui, ce sont 800 Mac Do qui sont répartis sur l'hexagone et la conquête encours concerne autant les campagnes (cf. Millau) que les banlieues. L'américanisation et la marchandisation de nos pratiques consommatrices est largement avancée, combinée avec une vision utopiste néolibérale prônée par les Mickeys World. Le danger c'est bien sûr la standardisation d'un modèle culturel planétaire, une véritable hégémonie culturelle, qui passe par l'aseptisation et l'ethnocide culturel des cultures singulières, des "cultures traditions".
Attention au piège de l'"exception culturelle" française : Face à ces menaces, la France revendique son droit à l'"exception culturelle". Il est vrai que la France vit une situation unique au monde en matière d'action culturelle : historiquement , l'intervention de l'État dans la culture n'a pas d'homologue dans d'autre pays. À lopposé, les USA sont le pays occidental le moins enclin à l'aide publique directe à la culture.( Une étude de 1988 estime cette aide à 3 dollars par tête aux États-Unis contre 32 en France et 9,6 en Grande-Bretagne...) Il y ainsi une réelle opposition entre deux modèles : l'un anglo-saxon peu interventionniste, l'autre de l'Europe du Sud bien plus enclin à en appeler aux aides publiques. Alors qu'en France, le Ministère de la Culture a en quelque sorte une histoire qui remonte à François 1er... aux USA , l'intervention publique de l'État pour la culture n'est née que dans les années 60. C'est Johnson qui en 1965 va créer le National Endowment for the Arts et la National Endowment for the Humanities. Les organismes qui seront financés par le NEA doivent trouver un mécénat privé d'un montant au moins équivalent, parfois il leur sera même demandé de trouver une somme triplant la contribution publique , les challenge grants...! Ces deux histoires, ces deux conceptions, ces deux modèles s'affrontent depuis toujours. Une première bataille fut gagnée en 1993 à l'occasion des négociations du GATT notamment grâce à une très forte mobilisation des travailleurs du cinéma et de la musique. Mais les réalisateurs, les compositeurs, les interprètes et tous ceux qui ont été les premiers à se mobiliser contre l'AMI estiment que cette "exception culturelle" est un piège car dangereuse à plusieurs titres : - Dabord, ce n'est au mieux qu'un artifice juridique qui ne permet de défendre efficacement à long terme le concept de création et des métiers qui lui sont associés, - ensuite, cette exception introduit des divisions entre les travailleurs de la culture et tous ceux qui combattent l'AMI, en favorisant la privatisation accrue de l'espace public, ainsi que la soumission croissante de la société tout entière aux seuls intérêts des groupes financiers et industriels. C'est pourquoi, les travailleurs de la culture ne souhaitent pas bénéficier d'une "exception culturelle" si le reste des salariés et des citoyens doivent, eux, être entièrement soumis aux "nouvelles disciplines" inscrites dans les diktats de l'OMC ! Au-delà de cette "exception culturelle", ce qui est en jeu c'est de soustraire purement et simplement la création culturelle et les industries culturelles aux accords de libre-échange négociés dans le cadre de l'OMC. La position du Gouvernement français a d'ailleurs évolué : on parle aujourd'hui de "respect de la diversité culturelle" plus que d'exception culturelle... On ne peut pas tolérer la soumission des uvres de création aux mesures de libéralisation et de déréglementation prises par les stratèges de l'OMC et qui prévoient l'assimilation de la propriété littéraire et artistique à la propriété industrielle. Il ne s'agit donc pas de promouvoir une quelconque "exception culturelle" concédée à contre-cur par les représentants des industriels et des marchands. Comme le déclarait dernièrement José Bové dans une interview : " cest à léchelle de la planète quil faut défendre lexception culturelle ! ". En guise de conclusion, Il nous semble quon ne peut que refuser cette conception qui tend à marchandiser les produits culturels dessaisissant par exemple le rôle primordial que doit jouer l'UNESCO en matière de politique mondiale de la culture au profit de l'OMC. L'enjeu nous paraît clair : il s'agit de rétablir l'ordre démocratique des choses en ayant un débat politique à l'échelle mondiale sur la production culturelle, en refusant un nouvel ordre hypnotiseur made in usa! Il semble ainsi nécessaire dorganiser et de développer un large débat démocratique sur ces questions, qui sadresse à lensemble des citoyens et non seulement aux seules sphères culturelles qui pose clairement la marchandisation de la culture, Les limites, les pouvoirs et les domaines de compétence de l'OMC en matière culturelle, la subordination de l'OMC aux chartes internationales comme la Déclaration universelle des droits de l'homme, le respect de la notion de service public. En définitive, parce que le droit à l'information n'est pas à vendre, parce que les bibliothèques publiques et les musées ne sont pas à vendre, nous ne pouvons que concevoir une culture libre et plurielle, une culture qui ne peut être à vendre. Constant KAÏMAKIS, Janvier 2001 Conférence de Constant KAIMAKIS, Professeur associé, dans le cadre des "Mardi de Vauban" - Université P. Valéry -Antenne de Nîmes - Centre Vauban 16 Janvier 2001 Indications bibliographiques : Warnier Jean Pierre, La mondialisation de la culture, La Découverte, Coll. " Repères ", Paris 1999. Benhamou Françoise, LÉconomie de la culture, La Découverte, Coll. " Repères ", Paris 1996. Martin Hervé René, La Mondialisation racontée à ceux qui la subissent, Climats, 1999. Saïd Edward W., Culture et Impérialisme, Ed Fayard , 2000. Gérard Leclerc, La mondialisation culturelle, Puf,2000. Observatoire de la Mondialisation, Lumière sur lAMI, Lesprit frappeur 1998.
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