Constant KAÏMAKIS

 

"Les alternatives culturelles en milieu urbain: des friches qui ont la frite!"


 

 


 

1. Les origines des alternatives culturelles en milieu urbain:

Dans les années 70, lié à la dynamique du mouvement de contre culture, on voit apparaître dans des grandes villes du nord de l'Europe, les premières expériences d'alternatives culturelles, "espaces de liberté créatrice et conviviale". Londres, Amsterdam, Hambourg, Copenhague, Bruxelles, sont les premières villes où ces expériences fleurissent avec l'occupation de bâtiments industriels ou commerciaux abandonnés. On se souvient ,par exemple, du "Round House" de Londres ou des "Melkweg" et "Paradiso" d'Amsterdam ou encore de la "Fabrik" de Hambourg, etc... qui étaient les "phares" de la contre culture de ces année là. Ces premières expériences se définissent comme de véritables alternatives aux institutions officielles (Maisons de culture, centres dramatiques, palais des beaux arts, etc...) qui vont développer dans un même espace des ateliers artistiques participatifs, des lieux de convivialité souvent autour d'un café-restaurant, une salle de spectacles polyvalente, des festivals thématiques , etc...

Ce phénomène se développera tout au long des années 80 en Allemagne avec les "Sozio-Kultur Zentren", les centres autonomes de jeunes en Suisse et en Autriche, les arts centers en Grande Bretagne, etc...

Beaucoup plus tard, les premières tentatives apparaissent en France, essentiellement sous forme d'espaces pour jeunes créateurs ou squats notamment dans la région parisienne , et dernièrement en province avec les exemples de la Laiterie à Strasbourg, la Friche de la Belle de Mai à Marseille.
De façon beaucoup plus récente, on a vu se développer de telles expériences à Nîmes avec le Rakan et à Montpellier avec la "Maison bleue".

 

2. Une revendication présente partout: l'indépendance vis à vis des pouvoirs publics:

Dans les années 70, lorsqu'on visitait ces expériences alternatives à l'étranger, nous avions alors le sentiment que ces expériences étaient très spécifiques, très liées à la situation socio-politique anglo-saxonne, à ce qu'on appelait à l'époque de façon générique l'"Alternatif", notamment en Allemagne ou aux Pays Bas. Nous avions alors le sentiment qu'en France de part les conditions spécifiques locales, de part l'histoire et les traditions politiques françaises, il ne pourrait y avoir de la même façon un large mouvement alternatif, anti institutionnel, car comme nous l'exprimions à l'époque, il nous semblait que ce champ politique était différemment constitué, marqué notamment par la bipolarité Droite-Gauche, et nous avions d'ailleurs une expression qui résumait assez bien cette situation lors des débats et des échanges avec nos collègues anglo-saxons, lorsque nous parlions des expériences culturelles portées par la société civile et nous disions qu'en France " on avait une jambe dedans (l'institutionnel) une jambe dehors"...Nous exprimions sûrement ainsi le particularisme français marqué par la prépondérance et la place de l'État et des politiques publiques en matières culturelles.

Aujourd'hui, il nous faut nous interroger sur le développement, quoique relatif, de ces alternatives culturelles et sur sa signification.

Al'inverse de la majorité des institutions culturelles créées par les pouvoirs publics, ces nouveaux espaces culturels prennent ou tentent de prendre leur distance institutionnelle avec les représentants politiques. Ils expriment clairement une volonté d'indépendance à l'égard du monde politique se traduisant notamment par l'absence de mandataires publics dans les CA des associations supports, et bien souvent par l'absence de financement public.

Cette situation oblige bien souvent les animateurs de ces expériences à reconsidérer le rapport entre ressources publiques et ressources privées et à développer l'autofinancement de façon imaginative ( Billetterie, bar, location d'espaces, etc...).

Cette relation aux pouvoirs publics est tendue, parfois ce dialogue n'est pas exempt de conflits sporadiques qui menacent l'existence même de ces espaces.

Il est bien sûr aussi lié au positionnement de départ de l'expérience : on voit toute la différence qu'il peut y avoir entre l'expérience de la "Maison Bleue" de Montpellier qui s'affirme comme "un squat alternatif autogéré", "un espace de résistance à la dictature de l'argent"... et celle de la Laiterie de Strasbourg qui se définit comme " Centre Européen de la Jeune Création" soutenu par la Ville, le Ministère de la Culture, le Conseil de l'Europe etc...

 

3. Une inscription symbolique dans l'urbanité:

Très souvent, à l'origine des projets, il y a le choix d'un espace vaste et multiple, d'un espace souple et libre de transformation, évolutif. On va y développer des lieux de rencontre (café, restaurant, locaux associatifs), de création (salles de répétition, ateliers d'artistes) et de diffusion (salles de spectacles, d'exposition, de cinéma).

Ce type d'espace a amené les initiateurs de ces projets à s'intéresser aux friches industrielles et commerciales. Usines, entrepôts, bâtisses de commerce, marché couvert, ancien cinéma, etc...sont les lieux de prédilection.

Ces lieux sont très souvent situés au coeur des villes, au coeur de quartiers populaires; ils vont permettre des modifications physiques nécessaires à cette poly-activité (abattage de murs, redistribution intérieure des espaces etc..).

Bien souvent, au vu des accords établis avec les pouvoirs publics, les aménagements des locaux vont être provisoires et se feront par étapes (cf. La Friche de la Belle de Mai).

Bien souvent aussi, ces lieux sont de part leur histoire très chargé d'histoire et la ré appropriation de ces friches résonne d'une certaine mémoire collective (cf. La Friche de la Belle de Mai installée dans les anciennes manufactures de tabac de la Seita). Ainsi, ces espaces abandonnés, "socialement morts ", vont reprendre vie grâce à l'animation et à l'action culturelle. Symboliquement cette nouvelle vie parait très chargée de sens : on est au coeur même de la définition étymologique de l'animation= insuffler de la vie. Dans des quartiers populaires, chargés d'histoire, où sont souvent implantées ces friches qui vont tisser des liens étroits avec les populations, de part les activités et les services nouveaux qu'elles vont apporter, cette dynamique d'espérance prend une connotation tout à fait particulière.

Paradoxalement, ces alternatives qui se veulent ouvertes sur l'ensemble du champ urbain et qui s'adressent à des publics dispersés sur un large territoire urbain, jouent bien souvent, malgré la volonté de leurs initiateurs, un rôle réel de "maison de quartier"... Comme l'exprime très bien Philippe Grombeer, animateur du réseau Trans Europe Halles, "ce sont des lieux de "signifiance" clairement repérés dans la ville, à la fois par leur matérialité ( architecture, affiches etc...) et par leur immatérialité (champ d'expérimentation, plate-forme d'expression des différences , point de rassemblement de publics spécifiques)."

3. Un étendard: l'innovation, l'expérimentation :

Tous ces lieux se revendiquent clairement comme des lieux d'expérimentation et d'innovation. De nouveaux langages, de nouvelles pratiques culturelles s'expérimentent dans ces friches. De nouveaux repères émergent peu à peu, de nouveaux rapports avec le public. La politique culturelle développée par ces diverses expériences indique clairement une démarche résolument contemporaine qui tend à développer une culture-mosaïque, ouverte sur le monde, qu'on qualifie aujourd'hui de "culture urbaine" . Des expériences pionnières y sont tentées ( cf. le premier cyber-café à Marseille), des tendances nouvelles y sont développées dans un large pluralisme culturel où chacun a le respect de l'autre.

Institutionnelle ment parlant, nous avons vu que ces nouveaux animateurs ne respectent en rien les codes et les rituels qui traditionnellement se nouent entre les autorités publiques, les médiateurs et les artistes. Ces alternatives organisent une fluidité, des circulations entre les disciplines artistiques, les artistes et les publics, les publics et les lieux de diffusion.

Face à une institution culturelle traditionnelle qui est vécue comme hiérarchisée, complexifiée, souvent paralysée, ces alternatives développent des modes d'organisation plus souples, plus provisoires, plus changeants. Comme le précise Jean Hurstel, directeur de la Laiterie à Strasbourg , "le projet devient de plus en plus l'institution centrale, qui réunit pour un temps donné des partenaires artistiques, publics et privés, sur des objectifs limités, et selon des affinités artistiques et des moyens déterminés".

 

5. Des réseaux florissants:

Ces alternatives culturelles affirment par ailleurs une nette volonté de ne pas restées isolées, enfermées dans leur propre expérience. Bien au contraire, et bien souvent dés leur naissance , elles se contactent les unes aux autres, elles recherchent l'échange et le dialogue permanent avec d'autres expériences. Les réseaux, mode de relation qui privilégie la relation circulaire à la relation pyramidale et hiérarchique, se développent à travers les frontières, par le biais d'Internet mais aussi au travers d'échanges directs dans des réseaux affinitaires . Ainsi depuis le début des années 80, diverses alternatives culturelles urbaines se retrouvent régulièrement à travers l'Europe afin d'établir "des échanges et une coopération internationale relatifs aux développements nouveaux dans toutes les formes de la création et de la production culturelle". En 1983, est ainsi né "Trans Europe Halles" regroupant plus d'une vingtaine d'expériences; en 1990, "Banlieues d'Europe" a commencé à fédérer les alternatives plaçant "l'art dans la lutte contre l'exclusion"; le Forum Européen pour les Arts et le Patrimoine ( EFAH-FEAP) s'est créé en 1992 pur être présent dans les institutions européennes et créer des réseaux de partage de l'information.

6. Les friches: le retour de l'éducation populaire?

En Novembre 97, à l'occasion d'un Colloque organisé par l'ODAC Hérault et la DRJS du Languedoc Roussillon, nous nous sommes demandés si le développement des nouvelles pratiques animatives existant dans ces friches ne préfigurait pas en quelque sorte un "retour" des pratiques de l'Éducation Populaire.

En effet, si l'on observe les expérimentations mises en avant dans ces friches , nous allons retrouver des thèmes fondateurs des valeurs et des pratiques de l'Éducation Populaire , tels que:

- les échanges de savoirs: entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas (cf ateliers hip hop de la Friche de la Belle de Mai)

- cette volonté d'aller au plus près des gens , de s'inscrire dans leur quartier voire dans ces tissus urbains fortement marqués par le monde du travail,

- des pratiques qui relèvent parfois de la mutualisation, des ressources comme des compétences et des savoir faire.

- une forte démarche liée à la citoyenneté soit dans les actions soit dans le fonctionnement même de ces structures ( forte autonomie, vie démocratique). Pour ceux qui ont connu l'âge d'or des MJC avec leurs dynamiques Conseils de Maison, on peut retrouver là quelques similitudes.

De plus, souvent l'esprit même dans le quel fonctionne ces friches, qu'on pourrait qualifié de "résistance", renvoie à un thème majeur qui animait les diverses expériences d'Éducation Populaire.

Voilà, en quelques mots autant d'indices qui peuvent nous amener à penser ces expérinces en terme de "retour" de l'Éducation Populaire, mais , rassurez vous , sans aucune nostalgie et connotation "viellotte", bien au contraire, c'est bien le caractère novateur, expérimentateur qui nous séduit ici, et on peut légitimement être amener à penser s'il ne s'agit pas des prémisses d'un large mouvement de fond qui rééquilibrerait le paysage culturel français.

Constant KAIMAKIS, 25 Avril 98.

Rencontres FRICH'&CHIPS

25 AVRIL 1998

LE RAKAN - NÎMES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 
 

 


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