Constant Kaïmakis

 

"Culture et politiques de la ville"

 

Journées d'études - ARPES

Ville, pratiques et emplois culturels

14 et 15 Mars 1997

Université Paul Valéry - Montpellier III

 

 


 

ntroduction:

Lors d'une invitation précédente en 93 pour une table ronde sur la Politique de la Ville en L.R., je vous avais fait part d'une vision déjà pessimiste-réaliste en vous disant que:

- Il me restait encore une illusion : ce dispositif servait peut être à "mettre de l'huile" dans les divers rouages de l'État concernés...

- et je me posais la question de savoir si, après tout, il ne s'agissait pas là d'un nouveau mode de contrôle social dirigé par l'État mais géré par les collectivités locales.

Depuis, j'ai perdu mon illusion ... et je me pose une question encore plus simple mais plus questionnante, si j'ose dire.

En effet, j'ai perdu mon illusion suite à une discussion privée avec Madame "Ville" de la préfecture, m'affirmant que "c'était pire qu'avant ...et que ce mille feuille institutionnel, à la longue s'écroulait et prenait un goût de rance"...

Après 25 ans de politiques de la ville j'en viens ainsi à me demander :

est-ce que sur toile de fond de gestion de la crise urbaine, et malgré toutes les bonnes intentions, quelque soit l'équipe gouvernante, n'assiste t-on pas à l'installation durable de logiques de gestion de la société duale avec une ville pour les riches et des banlieues pour les pauvres; des équipements culturels chers et coûteux pour consommateurs cultivés et fortunés , et des opérations culturelles, conjoncturelles et médiatiques pour les autres...?

25 ans de politiques de la ville, de nombreuses dérives...:

Le thème qui m'est imparti est la dimension culturelle de la politique de la ville ou du moins les rapports entre Culture et Ville. Je m'en tiendrais à noter les points suivants.

Comme au cinéma, je vous propose un panoramique sur ces années de politiques de la ville , avec bien entendu comme générique "jusqu'ici, tout va bien...jusqu'ici, tout va bien..." :

Dans un premier temps, on s'est contenté d'aborder la question du bâti : opérations HVS, la politique de la pierre.

Dans un deuxième temps, vers 81 on a compris qu'il fallait aussi s'intéresser aux Hommes et on a commencé à développer tous les programmes visant l'insertion sociale et professionnelle, la lutte contre toutes les exclusions et à œuvrer pour l'intégration des populations issues de l'immigration, pour juguler la montée de l'intolérance.

A l'urbanisme, vint s'ajouter le social, la formation, puis peu à peu le culturel.

A la fin des années 80, après avoir mener une politique volontariste sur les "sites" dits "sensibles", nos DSQ, et après avoir fait un constat de relatif échec ( déplacements des problèmes), on a agrandi la territorialité de l'action, en rééquilibrant la dialectique centre-périphérie pour arriver au DSU et aux Contrats de Ville. (NB. Distinguo Ville/banlieue/Quartier).

Les dérives des Politiques de la Ville :

Je voudrais rapidement noter ici quelques types de dérives qui ont accompagné ces diverses actions:

- Le premier type est inclus dans ce type même de dispositif qui fait, que, à la longue devenant tentaculaire, omniprésent, il devient incontournable; en caricaturant à peine, on pourrait dire qu'il n'y a plus de salut en dehors du DSQ! (effet "pervers " du dispositif)

La transcription technocratique et budgétaire c'est la diminution régulière des dispositifs et crédits de droit commun, mais en contre partie, l'existence de dispositifs et crédits spécifiques qui dans le meilleur des cas stagnent, en tous cas, n'augmentent pas. ( rationalisation des choix budgétaires dans un champ d'intervention assurément budgétivore...).

De plus, Il en résultera trop souvent une dualité de politiques culturelles sur un même territoire : celle du DSU, celle des Affaires Culturelles de la Ville semant les confusions et brouillant les finalités et les objectifs initiaux ; ce qui se traduira souvent dans les représentations et les perceptions du public par une sitgmatisation des "populations cibles" avec le fameux

"le DSU?...y'en a que pour eux!" .

- le deuxième type de dérives, en particulier concernant le volet culturel des politiques de la ville, c'est ce que j'appellerai " la politique de Com de l'État".

Rappelons nous les grandes messes nationales de la CNDSQ, les "quartiers lumières", les diverses opérations pilotes pour arriver aux 36 projets culturels de quartiers de Douste Blazy avec les fameux "Artistes-parrains" (Costa Gravas,Lucchini,Barbara Hendricks etc....).

Chacune de ses phases est conçue comme un "coup", à grand renfort médiatique, avec ,conjoncturellement, de sérieux moyens...

Mais qu'en est-il de l'après " projet phare"? Où sont les relais? les finances qui suivent, après?

Combien d'opérations pourtant fort intéressantes ont connue l'éclairage à la bougie après les pleins feux??? (cf La pièce rapeuse à Lunel)

Combien de réelles dynamiques de développement culturel tout simplement brisées?

A noter, que cela contribue fortement à l'usure, à la démobilisation des "fantassins de l'ombre" mais aussi des rares habitants et "leaders naturels" des territoires concernés qui peuvent émerger à l'occasion. Et c'est l'éternel recommencement avec les nouveaux"gogos" du nouveau projet...

La Culture dans la politique de la Ville :

Questions aussi sur la nature même de ces opérations :

s'agit-il de faire émerger de jeunes talents, de favoriser d'organiser des espaces de gestion des passions (cf. émission ARTE du 12 Mars "Faire kifer les anges") ou s'agit-il pour l'artiste "parachuté" sur le quartier d'un nouveau créneau, d'un nouveau public, d'une nouvelle expérience? C'est à dire, qui mettons nous au cœur du projet?, comment nouer une relation à caractère "égalitaire" entre créateurs, médiateurs et usagers du projet?

on retrouve là toutes les difficultés innées d'un projet type de développement avec sa dimension plus ou moins endogène...)

En rapport avec les résidences d'artistes : s'agit-il pour l'État , pour son Ministère de la Culture, pour ses DRAC de se dédouaner vis à vis des artistes en mal d'aides à la création ? de pallier aux carences des politiques de soutien de la création? Mise en résidence ou mise sous perfusion des Compagnies, qui n'ont guère de choix de survie...?

Quand ce n'est pas tout simplement du placement forcé des "poulains" des uns et des autres...

NB. A noter les verticalités des logiques institutionnelles par exemple dans les rapports Ministère de la Culture / Ministère Jeunesse et Sports:

Qu'est ce qui fait qu'un projet culturel sera pris en compte par la DRAC ou par la J et S?..sûrement l'absence de finances des programmes JetS (hormis les 3V, les OPE et les Défis...), donc on se retournera vers la Drac, souvent d'ailleurs guère mieux lotie...

Questions sur les rapports Culture/Éducation; Création/Pédagogie :

les artistes seraient ils tous des pédagogues innés? Comment concevoir le couple infernal Artiste-Pédagogue? s'agit-il de "commandes" au sens de la commande artistique ? quel est le rôle qu'on fait jouer aux artistes dans ces cas là et comment organiser "l'inorganisable" c'est à dire l'acte de création???

 

Questions encore sur le "Tout-culturel":

Bien sûr, il y a des tas de choses intéressantes dans les quartiers et les banlieues (émergences de nouvelles formes d'expression, d'une culture urbaine?); mais d'abord, il faut y aller pour y voir, et modestement .

Je citerais volontiers une réaction de Pierre SANSOT aux "Assises régionales pour l'égalité d'accès à la culture" (P.82).

" Le Tout-Culture se donne comme une espèce de thérapie sociale. Puisque nous ne pouvons offrir à tous nos concitoyens un habitat convenable, un métier, un environnement agréable, des enfants sans problèmes, procurons-leur de la culture. Mais cette dernière ne peut sans doute pas résoudre des problèmes qui ne sont pas de son ressort : donner un sens à notre vie dépend d'une décision mystérieuse, les artistes ayant eu encore plus de mal à l'inventer que leurs semblables.. Une société ne peut pas espérer se recoudre à l'aide de la culture; cependant, reconnaissons le, des êtres à l'occasion d'émotions, de joies partagées telles que celles que la culture peut susciter retrouveront parfois une fraternité perdue."

La Culture fait le Bonheur?

En fait, si on interroge le rapport Culture et Politiques de la Ville, c'est à dire en définitive quelle est la place de la culture dans la politique de la ville ?, on voit bien que les réponses qui ont été données jusqu'ici relèveraient plus d'une conception régulatrice voire d'une conception thérapeutique avec tous les dangers inhérents à ce type de conception...

Face à des populations défavorisées, la Culture ne saurait vendre des illusions et n'être que paillettes et strass, les conséquences en seraient catastrophiques...

En effet, ce que nous interrogeons ici, c'est notre capacité à répondre au

"mal être urbain"; c'est la capacité de la culture d'y répondre de façon autre qu'instrumentalisée. Il me semble qu'ici la culture, l'action culturelle, ou mieux un projet de développement culturel peut tenter dans certaines circonstances et à certaines conditions de répondre à ce "mal être" des individus victimes de la crise urbaine. Notamment en donnant des éléments, des clés de compréhension de ce "mal être", car travailler culturellement avec ces publics et dans ces territoires, c'est d'abord et avant tout, travailler sur l'ensemble des valeurs en crise, sur les contradictions engendrées, sur les tensions existantes qui font que ces individus vont pouvoir mieux gérer des pulsions de crise.

Dés lors, il va falloir se confronter aux valeurs , aux représentations des uns et des autres; celles des familles, celles des cultures d'origines, celles des institutions, celles des opérateurs, et celles des artistes, avec aussi une confrontation aux choix esthétiques explicites ou pas de ces derniers.

On imagine bien ici ce formidable creuset culturel, cette formidable "marmite" que représente cet ensemble de contradictions et de tensions à dépasser, à transgresser pour pouvoir inscrire l'acte créatif dans une lignée esthétique, dans une tendance culturelle.

Personnellement, en fonction des diverses expériences vécues dans ce champ, j'irai jusqu'à dire que nulle part ailleurs qu'à la Ville, qu'en Banlieue que dans ces quartiers dits "défavorisés", on ne va trouver autant un terrain favorable à ce formidable brassage culturel, à ce réel métissage des compétences, à cet incroyable générateur de créativité ,d'innovation culturelles et de nouvelles tendances esthétiques. Il y a dans ces divers territoires comme une dimension caractérisée à pouvoir mélanger autant d'éléments a priori et naturellement contradictoires et différents. Cela va fonctionner comme un réel "convertisseur" des demandes et des besoins culturels, avec tout ce que cela implique d'émotions , de joies et de peines, avec la plupart du temps beaucoup de plaisir et de passions. N'oublions pas qu'un élément essentiel qui fonde la confrontation à l'acte de création, c'est le plaisir, c'est la recherche d'émotions, c'est la joie partagée avec tous ceux avec qui on aura vécu le "mystère de la création" ou la rencontre avec la création, avec l'artiste.

Notons au passage, qu'on comprend mieux ici le sentiment de réelle frustration si la moindre "panne" intervient...que ce soit parce que la durée institutionnelle du projet officiel est terminée, ou parce que les opérateurs las de cette difficile gestion passent à autre chose ou s'arrêtent tout simplement, ou parce que l'artiste, de part son inexpérience avec ce type de données, se "plante" etc.

Dans leur langage très codé, les jeunes nous disent souvent " on veut tout simplement pouvoir s'exprimer, être utiles, transformer la rage en énergie créatrice..." et dans leur relation aux artiste : "on ne veut pas que recevoir, être que des récepteurs, il faut aussi donner, devenir des générateurs..."

C'est un vrai échange de savoirs et de passions qu'il s'agit d'organiser, il n'y pas de place pour des ersatz de projets culturels; ici, pas plus qu'ailleurs la moindre démagogie ne saurait fonctionner; pire, il y a un réel danger avec de tels comportements à rapidement développer des processus de retournement, d'inversions de situations ou ces jeunes demandeurs, déçus et frustrés pourraient alors laisser exprimer toute leur "rage"...Dans l'est lyonnais ou pourtant de nombreux efforts ont été développés par les pouvoirs publics, il y a eu souvent des "flambées" de violences qui ;montrent bien que rien n'est jamais acquis dans ces contextes difficiles et que la moindre étincelle peut enflammer un territoire car le feu couve toujours et les braises ne demandent qu'à être réveillées...

Ainsi, si les artistes et les médiateurs culturels n'ont pas pour fonction de donner du bonheur, rien ne les empêche cependant, par leurs actions, de contribuer un peu à apaiser certaines tensions sociales.

En ce sens, je crois qu'on peut développer de réelles pédagogies d'apprentissages culturels pouvant déboucher sur de nouveaux comportements, en particulier vis à vis de la création ou de la consommation culturelle de ces publics dits "difficiles" pour peu qu'on se donne la peine d'être vigilants et d'employer des pratiques et des méthodes adéquates.

C'est pourquoi il ne saurait y avoir de processus linéaires, mécaniques, automatiques; comme tout processus de développement, le développement culturel se présente bien plus comme un processus inégal et combiné, avec ses hauts et ses bas, avec ses chances de réussites et ses potentialités d'échecs, avec ses certitudes et ses incertitudes, bref, avec les aléas de la vie dans la quelle il doit puiser ses racines pour contribuer au changement social.

 

Quels équipements culturels?

Le catalogue des questions posées par ces processus de développement social urbain et par les diverses phases des politiques de la ville serait bien trop long, et le temps qui nous est imparti ne nous permet pas l'exaustivité...Toutefois , encore une remarque sur la politique d'équipements culturels qui accompagne les politiques de la Ville:

La faillite des "cathédrales culturelles" (Jean Hurstel) ou tout simplement de la panoplie socioculturelle des années 70 est bien connue... On aurait pu imaginer que dans ce contexte, l'État fasse quelques innovations...en réinvente par exemple des équipements de proximité innovants, originaux qui prennent en compte les erreurs, les critiques précédentes...Rien ou presque...combien de Maison des Potes (1 en L.R.!), combien de Maisons du Citoyen chères à notre ex-Ministre Tapie...Dans le meilleur des cas, la fantastique vitalité de nos quartiers trouve refuge dans les m2 sociaux exsangues, inadaptés mais tellement "chéris" et appropriés par les usagers que de vraies miracles peuvent s'y produire

( cf. la Cité du Plan d'Aou à Marseille).

.
Mieux, comme un formidable pied de nez aux politiques de la Ville, l'innovation culturelle de nos cités s'accapare un peu partout les friches commerciales et industrielles de notre société postindustrielle

(cf. La Laiterie de Strasbourg, la Friche de la Belle de Mai à Marseille)... provocant ,en retour, l'admiration pantoise de nos technocrates chevronnés... Il y a d'ailleurs dans ces diverses expériences une véritable nouvelle voie pour tenter d'explorer un modèle nouveau se référant à "l'Autre de la culture, marginal exclu ou différent, expérimentant de nouveaux repères et de nouvelles pratiques culturelles et enfin renvoyant à une nouvelle conception du territoire de proximité, "sorte de quartier monde", entre le local et l'universel, dont la banlieue pourrait symboliser une expression exemplaire" (Jean HURSTEL).

S'il fallait encore un exemple sur l'incapacité de notre Ministère de la Culture et ses DRAC à comprendre cette problématique d'équipement de proximité, je prendrais volontiers le formidable "raté" des Cafés-Musiques, qui sur le plan de l'accompagnement administratif et institutionnel survivent tant bien que mal quand ils ne ferment pas alors que la demande, la mobilisation des créateurs, des publics n'a jamais été aussi forte ... et le nouveau gadget ministériel vient de sortir: les "SMAC" (Scènes des Musiques Actuelles).

 

 

 

 

 

Le renversement de l'ordre des choses...

Je voudrais insister sur ce que j'appellerai poliment, "l'incompréhension" des pouvoirs publics de ce type de situation:

Prenons le rapport Centre-Périphérie-Culture: jusqu'ici, la banlieue c'est la périphérie, et donc, les formes de culture issues des banlieues sont caractérisées comme "périphériques" (cf. La grande manifestation au Centre Pompidou en 82/83), minoritaires, inachevées, partielles...Mais aujourd'hui, 20 Millions de Français vivent en Banlieue, c'est à dire que ce qui était marginal devient majoritaire, ce qui était périphérique devient central ! ...et bien entendu, ce renversement de l'ordre des choses se transcrit sur le plan culturel : il faut être "miro" comme seul un bon technocrate peut l'être pour ne pas comprendre ce qui se joue avec le phénomène "Hip Hop", véritable tendance, mondiale, de la culture urbaine... Bien sûr, des expériences reconnues existent sur ce terrain ( cf. le célèbre exemple des tags au Trocadéro...); mais sur cet exemple précis encore mieux qu'ailleurs on appréciera le formidable écart qui existe entre ce que j'appellerai l'institution nationale culturelle représentée par notre Ministère de la Culture et les industries culturelles représentées en l'occurrence par les multinationales du disque et du Show Business...

D'ailleurs, les gamins l'ont bien compris: il est plus facile d'avoir un rendez vous avec la direction artistique de chez Virgin qu'avec un conseiller musique de la Drac...

 

De la fracture sociale à la fracture culturelle ?

Pendant sa campagne électorale de 1995, Jacques CHIRAC nous promet " la culture pour tous" conscient que la France est touchée par ce qu'il appelle la "Fracture Sociale". Cette mission est confiée principalement au Ministère de la Culture...mais ,l'histoire, l'héritage, l'organisation même de ce Ministère font qu'il s'occupe avant tout du Patrimoine et des Artistes, et qu'il n'est pas le mieux qualifié pour intervenir au quotidien sur ce que d'autres Ministères ( Éducation, Affaires Sociales, Jeunesse et Sports...) ont inscrit dans leur propre champ de compétences. On retrouve ici toutes les contradictions liées notamment à l'héritage de l'Éducation Populaire...

Là encore, la dérive cette fois républicaine va conduire l'État à associer naturellement les artistes à la réduction de la dite "fracture sociale" (cf. les 36 projets culturels de quartier de Douste Blazy). Cette tendance, instituée par Jack Lang, à vouloir "instrumentaliser" la Culture comme vecteur de régulation sociale, montre les limites d'un système où les impératifs politiques ( qui ont besoin de résultats) ne peuvent coïncider avec un lent processus de développement culturel qui ne génère au mieux que de nouveaux comportements.

Parallèlement, le champ professionnel de la création vit une véritable crise avec les menaces qui pèsent sur le spectacle vivant et le conflit sur le statut des intermittents du spectacle; il y a ici à terme un réel danger de voir s'installer durablement un clivage, une dualisation entre les "installés" et les "intermittents" de la Culture qui pourrait devenir le pendant culturel de la dualisation de la société.

Ainsi, peu à peu, les populations aisées, cultivées, pourraient aller à l'Opéra, au Théâtre, au Spectacle... alors que les laissés pour compte des banlieues n'auraient dans le meilleur des cas que nos fameux "projets culturels de quartiers" comme ersatz de consommation culturelle, avec la Télé...

Si je peux paraître, pessimiste et amer, c'est que l'heure est grave.

En cette fin de décennie, la crise de l'institution culturelle bat son plein:

alors que l'offre culturelle s'est multiplié et diversifié, la demande régresse: 15% de français vont 5 fois et plus au théâtre par an; 3% vont une fois dans l'année au concert classique, à l'opéra ou voir de la Danse.

Ces chiffres de la DEP en disent long sur cette situation...de plus , l'analyse qualitative du public est aussi révélatrice: les consommateurs culturels sont de plus en plus des cadres supérieurs et des professions libérales...

Et cette crise de l'institution nationale culturelle s'accentue dans un contexte où la mondialisation de l'économie développe de véritables monopoles multinationaux anglo-saxons, en particulier dans l'industrie culturelle ( cf. situation du cinéma; l'histoire des quotas/chanson française, etc.).

Nous savons tous qu'à cette situation vient s'ajouter une conjonction de crises:

- crise politique de l'État Nation

- crise sociale de l'État providence

- crise des valeurs

- crise des formes d'identité

Ce qui pose avec une acuité extrême la question de la culture comme lien idéologique et politique au moment même ou se désagrège ce lien.

En ce sens, il est urgent, il est prioritaire d'inscrire la culture comme moyen de réduire la fracture sociale, mais je doute fort des capacités de l'État en la matière malgré l'effort de "refondation" de sa politique culturelle (Rapport Rigaud) que ce soit aujourd'hui avec une équipe chiraco-libérale

(la prestation du Président Lundi dernier à la Télé ne laisse rien présager de bon...)ou demain avec une équipe social-démocrate qui aurait du mal à renouveller son arsenal de mesures et de programmes déjà largement expérimentées sous la décennie Miterrand.

Le Front National, lui, a compris cette urgence: à Orange, Toulon, les mairies FN ont fait de la culture le fer de lance de leur politique en tentant de se réapproprier les leviers du "réenracinement". 15 jours après leur arrivée à Vitrolles, la première décision c'est la suppression des équipes municipales d'animateurs et d'éducateurs et la fermeture de certains équipements. Ils ont décrété une politique "Bleue-Blanc-Rouge" pour la Ville comme pour les Banlieues, à coup de bulldozer culturel, de censures... à quand les autodafés???

Il y a ici un réel enjeux de mobilisation citoyenne; nous avons, nous, chercheurs, universitaires, artistes, médiateurs culturels un premier rôle essentiel à jouer ( cf. la difficile mobilisation cet été contre l'Université d'été du FN à la Grande Motte; la mobilisation Anti-Debré).

En conclusion, je dirais que Culture et Cité, Cité et Culture, lorsque cette dialectique fonctionne, elle produit, assurément ce qu'il est convenu d'appeler le cosmopolitisme... n'en déplaise à Messieurs Pasqua, Debré et Le Pen.

Constant KAIMAKIS

MARS 97

Lectures:

Jean Michel DJIAN "La Politique Culturelle" Editions LE MONDE 1996

Jacques RENARD "L'élan culturel - La France en Mouvement"

le Rapport sur la refondation de la politique culturelle de Jacques RIGAUD

Actes des Assises régionales pour l'égalité d'accès à la culture 1991 DRAC LR

Le Courrier de l'UNESCO "Villes-carrefours" - Mars 97

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 
 

 


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