François Cervantes

 

Le comédien

 


 

 


 

Dans mon village, je me souviens qu’il y avait un comédien.Je l’appelle comédien maintenant, mais à cette époque, je n’en avais jamais vu. Aucune troupe n’était passée chez nous, aucun montreur d’ours. Notrevillage était à flanc de montagne et le chemin pour y arriver était peupraticable. De plus, les habitants avaient la réputation de ne pas savoirrire. Ma grand mère m’avait raconté que cette réputation datait de l’époqueoù un habitant du village, descendu dans la vallée, se trouvait sur la grandplace lorsqu’un nain était passé. Il n’avait jamais vu de nain de sa vie.Tout le monde sur la place riait, sauf lui. En rentrant, il avait raconté àma grand mère qu’il venait de voir un ange ayant perdu ses ailes et marchantmaladroitement, déguisé avec des habits d’homme, et que les gens de lavallée riaient beaucoup, sans doute parce qu’ils avaient l’habitude de voirdes anges avec des ailes et que celui-ci leur paraissait ridicule. Mais pourlui, qui n’avait jamais vu d’ange de sa vie, en apercevoir un, même ayantperdu ses ailes, c’était extraordinaire, et il avait écarquillé les yeuxjusqu’à ce qu’il disparaisse dans la foule.Donc, depuis ce temps là, les gens de notre village avaient la réputation dene pas savoir rire, et aucune troupe ambulante ne s’était aventurée cheznous.Mais il y avait le fils de Tanga, qui n’avait jamais pu travailler comme lesautres hommes du village. A l’adolescence, comme son père était mort depuisdeux ans et qu’il était le seul fils de la famille, on avait accepté qu’ilreste chez lui. Ses sœurs me racontaient que le soir, à la maison, ilallumait des bougies, les faisaient asseoir en rond, et apparaissait avecdes costumes empruntés et des traces de charbon, de sang de poule et defarine sur le visage. Parfois, elles semblaient effrayées, d’autres foisréjouies, mais toujours leurs yeux brillaient quand elles me parlaient deleur soirée de la veille.Je brûlais de curiosité, et je n’étais pas le seul. Peu à peu, tout le mondeavait été mis au courant, et le feu qui brillait au fond des yeux des jeunessœurs nous avait attirés comme des animaux de nuit.Dans la journée, le fils de Tanga dormait ou rêvassait sur une chaise. Lafamille avait accepté, et elle le cachait.Mon père avait fini par lui demander d’organiser une soirée pour tout levillage. Il s’était sauvé, mais quelques jours plus tard, il avait faitsavoir par ses sœurs que nous pourrions nous rendre chez lui le soir même.A dix neuf heures, une cinquantaine de personnes attendait devant la portede la petite habitation de Tanga. La maîtresse de maison avait ouvert laporte, effrayée par cet attroupement qui la gênait autant que nous. Mais ily avait dans ses yeux comme dans les nôtres une complicité inexplicable.Elle avait expliqué, presque à voix basse, que la salle principale de lamaison ne pouvait accueillir plus de dix personnes. Personne n’avait oséajouter un mot. Les dix premières personnes avaient baissé les yeux, unétrange sourire sur le visage.Les autres avaient salué et s’étaient retirées, avec, pour la première foisdans notre village, la sensation qu’elles ne rentraient pas chez elles.J’avais eu la chance de faire partie de ses dix personnes.La pièce était basse de plafond et presque vide. La femme nous avait désignédes coussins, rapidement, sans un mot, puis s’était assise elle aussi. Il mesemblait qu’elle avait besoin de regarder l’espace vide devant elle pourêtre soulagée de notre présence, et nous de même. Devant nous, quelquesbougies faisaient danser la pièce.Le fils de tanga était apparu. Son visage était méconnaissable. Nousretenions tous notre souffle. Cette créature était montée sur une chaise,puis elle avait prononcé quelques phrases dont je me suis toujours souvenu :L’oiseau voit les toits, et le bout de ses ailes.L’homme voit la porte, et le bout de ses bras.Le papillon voit le feu, et puis il ne voit plus... "Puis il avait disparu après avoir fait quelques gestes. La maîtresse demaison nous avait invités à nous retirer, et chacun était parti de son côté,incapable de parler.Le lendemain, tout le monde parlait de cette soirée. La femme de tanga etses filles se promenaient, inquiètes, incapables de comprendre, comme nousd’ailleurs, l’engouement de tous pour les agissements du fils.Mon père essaya de le persuader de venir faire une soirée dans la grandesalle du lavoir. Il accepta. Le seul jour possible était le dimanche,puisque personne ne travaillait, mais le curé nous rappela sévèrement queseuls les bêtes et les hommes de Dieu pouvaient travailler le Dimanche, etqu’il demandait au dirigeant du village de prendre une décision face à unesituation qu’il ne supporterait pas.Le maire, comme nous tous, avait une envie démesurée du spectacle, et enéchange d’une somme conséquente, il réussit à faire accepter publiquement àla femme de Tanga que son fils était une bête.La représentation eut lieu.La valeur artistique entre institution, marché de l’art et industrieculturelleIl n’y a pas de valeur en art.On peut dire que pour enfoncer un clou, un marteau est plus utile qu’unviolon, mais pas qu’il a plus de valeur. Pour les chrétiens le jour de lamesse, la bible est plus utile que "Vingt mille lieues sous les mers", maiselle n’a pas plus de valeur. Pour discuter de savoir si une chose a plus oumoins de valeur, encore faudrait il avoir les mêmes valeurs. Chacun se faitune idée de la société vers laquelle il tend, des rapports humains auquel ilaspire. Alors il trouvera de la valeur aux actes artistiques qui indiquentet exaltent cette direction.L’institution, le marché de l’art et l’industrie culturelle n’ont peut êtrepas les mêmes valeurs. Mais si elles donnent une valeur artistique, ellesdoivent avoir des raisons de le faire.Il n’y a pas de valeur artistique, on la fabrique parce qu’on en a besoin,on fait de la conquête de territoire avec la culture comme on la faisaitavec la religion.L’art ne transporte pas de valeur, la culture vient toujours longtemps aprèsl’art, elle essaye après coup de donner une impression de continuité. Maisl’art n’est que nécessité vitale. Il ne décore pas la vie, il s’invente desoutils pour essayer de vivre. Écrire, chanter, peindre, regarder, méditer,tout cela ne sert à rien d’autre qu’à le faire. Tout cela n’a pas de prix,tout cela est hors de prix.Il me semble que ce qui se passe en ce moment ressemble beaucoup à ce quis’est passé et malheureusement se passe encore dans les conquêtesreligieuses.La foi est une affaire d’intimité, de silence, et la communion n’est pasl’organisation, même si les deux choses visent toutes deux, face àl’épouvante, à mettre un ordre dans une communauté. Mais il y a un ordreintérieur, et un autre qui est un ordre policé, matériel et intéressé. Etpourtant la religion a servi de modèle à l’administration Française car elleavait prouvé son efficacité dans la conquête de territoires, et dans ladestruction de tous les animismes qui empêchaient la progression etl’établissement d’un ordre national.Je ne crois pas que l’on pourra soumettre l’art à cela. L’art est du coté dusingulier, du local. Ce qui est valable ici est valable partout, mais ce quiest valable partout n’est valable nulle part.Si on veut soumettre l’art à des valeurs artistiques préétablies, ilquittera un endroit (on peut très bien faire de la culture sans faire del’art) et il réapparaîtra ailleurs.L’art progresse par sympathie, il ne peut se propager que par sympathie.Quand un saxophoniste joue une note devant un piano ouvert, ce n’est pas parune démarche culturelle que la corde du piano vibre, c’est par sympathie. Etil n’y a à ce moment là aucune admiration du piano vers le saxophone ou lesaxophoniste. Je dis cela parce que c’est ce que sous entend le terme devaleur artistique : un rapport d’admiration.Quand il y a admiration, il commence à y avoir orientation du regard,rapport de force et rapport marchand. On nous fait comprendre ce qui estbeau et ce qui ne l’est pas, sans savoir quelle est notre nécessité vitale,on essaye de nous vendre un violon pour enfoncer un clou, ou un roman descience fiction pour la prière.Tout va très vite maintenant, tout s’accélère furieusement, et le commercenous a habitué à ce que les gens aient des rapports sans avoir de relation.Établir une relation, cela prend beaucoup de temps, et tout va très vite,les marchands ont intérêt à ce que cela s’accélère, pour que davantage demarchandises circulent. L’art ralentit. L’art n’a pas d’autre valeur que son pouvoir de tremblementet d’interrogation. Une œuvre n’est pas belle, elle est utile. Et laquestion du temps et de l’espace perdus devient maintenant une questionbrûlante. Perdre du temps devient un luxe immense. J’ai vu que des personnalités qui avaient de lourdes responsabilités étaientinvitées à participer à ces réflexions.Je sais comme il est difficile de réunir des personnes ayant des emplois dutemps surchargés, et je peux imaginer l’énergie qu’il a fallu pour lesrassembler à Marseille.Je me demande pourquoi autant de personnes importantes peuvent se retrouverà une même table, si c’est à cause de l’importance des questions qui sontposées ou à cause du carnet d’adresses des uns et des autres.Je me demande si cette réunion a pour but de tracer de grandes lignes d’unepolitique qui sera mise en œuvre ensuite, ou si il s’agit d’interrogerl’intuition des gens qui ressentent un malaise face au paysage culturel, etde savoir si nous pouvons nous interroger sur la manière de résoudre noscontradictions et nos responsabilités.Je crois que l’art n’a pas de rapport direct avec la société. Il peutmodifier les êtres, et de ce fait, par une série de rebonds inconnus etinvisibles, changer la société. L’art donne droit de cité à nos visionsintérieures, il présuppose que nous pouvons les partager, que nous en avonsbesoin, et sans doute si nous le faisons, nous changeons et donc la sociétéchange, mais cela ne peut pas être évalué de façon quantitative.L’art propose des visions intérieures, qui ne sont pas faites pour améliorerou enrichir notre vie sociale, mais plutôt pour la remplacer. L’art proposeune autre vie, il n’est pas fait pour décorer ou embellir la vie sociale.En ce sens il y a une opposition radicale entre l’art et la société, qui estaussi une opposition radicale entre notre vie intérieure et notre vie sociale.La question qui me semble être centrale est celle de la communauté. Pouvons nous imaginer une communauté qui laisse place à la solitude de chacun. L’art propose de partager nos solitudes sans les défaire, de créer des liensqui ne sont pas des liens sociaux. Avons nous encore les moyens de préservercela ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 
 

 


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