Fabrice Raffin

 

Au temps des hybriques culturelles
Les fabriques de culture

La mise en culture des friches industrielles
à Poitiers, Genève et Berlin

 

 

 

 


 

Biographie :

Fabrice Raffin est sociologue, chargé de recherche à l’Ariese- Université lyon 2. Depuis une dizaine d’années il s’est spécialisé dans l’analyse des cultures urbaines. Parmi ses dernières publications, Les Fabriques, lieux imprévus, éd. De l’imprimeur, 2001.



Résumé :

La reconversion par des collectifs privés d’anciens sites industriels ou marchands en lieu de culture représente un phénomène croissant qui marque actuellement le paysage culturel européen. Situées à l’écart des dispositifs culturels institutionnels, légales ou illégales, ces initiatives témoignent du dynamisme de la jeune création européenne. L’article retrace l’histoire de ce phénomène depuis les années 1970 pour en présenter les caractéristiques et les spécificités en termes culturels et artistiques mais aussi par rapport aux enjeux urbains dont elles sont porteuses. Cet article est tiré d’un rapport de recherche intitulé " La mise en Culture des friches industrielles ", programme interministériel " Culture, Ville et Dynamiques Sociales ", Ministère de l’Equipement, Ville de Poitiers, 1998.

 

Texte :

Au début des années 1970, au sortir d’une période fortement contestataire, dans toute l’Europe de petits groupes d’individus voulaient en finir avec certaines formes de diffusion et de créations culturelles que l’on résumait à l’époque sous le vocable de culture bourgeoise. À Bruxelles, à Amsterdam et Berlin notamment, ils revendiquaient des espaces au cœur des villes, où ils pourraient assouvir leurs envies de cultures foisonnantes, libérées des canons de l’art, inscrites dans le quotidien et les préoccupations des populations. Pour Jo Dekmine, à Bruxelles en 1972, directeur du Théâtre 140 et fondateur des Halles de Schaerbeek, on viendrait dans ces lieux " sur une impulsion. On pourrait s’asseoir où on voudrait, changer de place, s’étendre même si on est fatigué, emporter son verre de bière ou de limonade, fumer sa cigarette. Une sorte de place publique où rien n’interdirait qu’un guitariste se mette à jouer dans un coin ou qu’un petit orchestre improvise un bal populaire. Le marché doit avoir sa pharmacie perpétuellement de garde, la librairie où l’on peut acheter une gazette à 10 heures du soir ou un tableau ou une orange à minuit, l’Espagnol qui fait ces gambas, le boucher musulman qui cuit le méchoui. Le spectacle est un feu ouvert pas une finalité. Le lieu existe plus fort que le spectacle et les gens plus forts que le lieu. "

Il y avait peut-être quelques provocations utopiques à revendiquer ainsi des morceaux de ville pour développer de tels projets. Leurs demandes répétées auprès des municipalités pour obtenir des lieux restaient lettres mortes. Cela ne les arrêtait pas et ils s’emparèrent des espaces vacants de leur cité : les friches marchandes et industrielles. C’est ainsi que les Halles de Schaerbeek à Bruxelles, le Melkweg à Amsterdam, la UfaFabrik à Berlin virent le jour, respectivement dans un ancien marché couvert, une sucrerie désaffectée et des studios de cinéma abandonnés par la célèbre ufa.

Prés de trente ans plus tard, ces lieux sont toujours en activité. N’ayant rien perdu de leur vitalité, il semble qu’ils aient en plus fait discrètement de nombreux émules au cours de ces 15 dernières années à travers l’Europe. Sur l’ensemble du continent en effet, de petits groupes se mobilisent, toujours plus nombreux et s’emparent d'anciens espaces marchands et industriels pour développer leurs projets culturels.

Au-delà du type d'espace qu'elles occupent, si aujourd'hui ces initiatives privées attirent toujours plus l'attention, c'est aussi en raison des modalités de développement culturel qu'elles proposent. La démarche des acteurs de ces lieux se trouve en effet par de nombreux aspects en décalage par rapport aux équipements "classiques", qu'ils soient publics ou privés. Leur originalité se décline à plusieurs niveaux, notamment, dans leur volonté de mélange des disciplines et des styles artistiques, dans l'adoption d'un rapport diversifié aux œuvres ou dans l'élaboration de nouveaux dispositifs de création et de diffusion. Il semblerait aussi, que des publics qui se montraient jusque-là peu enclin à la fréquentation des lieux culturels y trouvent quelques nouvelles prises.

Au regard de ces caractéristiques, ce n'est donc pas un hasard si aujourd'hui, de nombreux acteurs institutionnels, Etats et municipalités, montrent un intérêt croissant pour ces initiatives privées. À la recherche d'un "rafraîchissement" des politiques culturelles beaucoup voient dans "les friches" une source d'inspiration féconde pour l'élaboration de nouveaux modèles culturels. Néanmoins, ces rapprochements pourraient se montrer d'autant plus difficiles à réaliser que ces lieux semblent être nés, justement, des limites des politiques publiques, voir à contre courant de celles-ci.

De l'insatisfaction culturelle à l'illégalité.

L'histoire des collectifs qui occupent aujourd'hui les friches est toujours antérieure à leur installation dans les sites. Au cœur de leur émergence se trouve la notion de "manque culturel". Dans la plupart des cas, ces collectifs se forment en effet parce que leurs acteurs ne trouvent pas dans leur ville respective, soit les domaines ou les styles artistiques auxquels ils veulent avoir accès, soit la manière dont ils veulent les voir diffuser.

À Poitiers par exemple, en 1985, lors de l’ouverture du Confort Moderne, ils ont autour de 20 ans. La majorité partage une passion pour des styles musicaux innovants dérivés du rock, mais beaucoup déjà, sont attirés par les arts plastiques ou les arts de la scène. Dès le début, des représentants de plusieurs disciplines se retrouvent ainsi. Cependant, s’ils montrent des intérêts passionnés pour une discipline artistique, ces individus ne sont pas tous artistes. Parmi eux, il y a quelques créateurs mais la plupart sont de simples spectateurs, et une part de l'originalité de ces initiatives provient précisément du fait qu'elles sont initiées et par la suite conduites, par des individus qui ne sont pas issus de "milieux culturels". Certains sont dans une démarche de recherche et d'expérimentation artistique d'autres n'aspirent qu'à certaines formes "d'être ensemble" autour des concerts ou des spectacles.

À ce moment de leur histoire, les collectifs ne rassemblent que dix à trente personnes qui vont unifier leur action autour d'une association, " l’Oreille est Hardie " à Poitiers, " Système Friche Théâtre " à Marseille. Il s'agit alors pour eux de se donner les moyens d'accéder à des musiques, des expositions ou des modalités de créations qu'aucun acteur culturel local n'est selon eux en mesure de leur offrir aux conditions qu'ils souhaitent.

À de rares exceptions, les collectifs qui gèrent aujourd'hui ce type d’initiatives ne se sont pas installés dans les espaces désaffectés de plein choix. Leur localisation en ces lieux de la ville s'est plutôt effectué par défaut, en raison principalement de l'inadéquation de leurs demandes et projets avec les structures culturelles existantes au moment de leur émergence.

Pour eux, il s’agit d’accéder aux événements culturels qui les intéressent sans se limiter à la seule contemplation des œuvres. Ils veulent en plus favoriser le développement et la diffusion de créations tâtonnantes, inattendues, loin des œuvres formatées par la commande publique ou le marché de la culture.

Dans de nombreux cas, ils essayent alors d'inscrire leur action dans les dispositifs locaux d'aide à la création ou tentent de travailler avec les lieux de diffusion de leur ville, des théâtres à Marseille, des salles municipales et même les amphithéâtres de l’université à Poitiers. Les tentatives successives de coopérations se terminent systématiquement par des échecs. Il n'y a pas de refus a priori des structures existantes mais les décalages sont trop grands, ils sont contraints de s’en éloigner. Fazette Bordage fondatrice du Confort Moderne résume ainsi les difficultés qu’ils connaissent alors à Poitiers : " Nos cycles de production étaient très courts. Parfois, nous voulions organiser des concerts pour le soir même, mais avec les salles municipales il fallait s’y prendre deux semaines à l'avance. Pour faire du jazz tout allait très bien mais pour le rock, plus festif qui fait plus de bruit et attire des populations plus hirsutes, là, nous commencions à avoir de vrai problèmes. Dans ces salles, rien n’était adéquat pour les concerts. L'idée d’un lieu qui soit le notre est née, parce qu’on ne pouvait pas faire ce que nous voulions dans ces conditions ".

Après plusieurs mois de fonctionnement, les associations qui ont peu de ressources financières en général sont au bord de l'effondrement. L'idée de s'installer dans un lieu apparaît alors comme une solution, un moyen de structurer et de mettre en œuvre les pratiques culturelles auxquelles ils aspirent. Dans le meilleur des cas, ils rejoignent alors la sphère du privé et deviennent locataires d'un lieu, c’est le cas du Confort Moderne à Poitiers. Mais bien souvent, par manque de moyens, ils sont contraints de rejoindre l'illégalité et de squatter les usines. Leur survie dépend désormais de leur capacité à faire reconnaître leur action par les pouvoirs publics. D’abord, afin d’obtenir une convention légale d’occupation et par la suite une participation financière des collectivités territoriales ou de l’Etat.

Des espaces en friche pour une évolution confortable

S'il faut parler de choix contraint concernant la localisation de ces initiatives dans des espaces désaffectés, avec leur installation, leurs acteurs reconnaissent les convergences entre le type de pratiques qu'ils veulent développer et les qualités architecturales des vieilles bâtisses marchandes ou industrielles. Par leurs caractéristiques physiques, les espaces en friche correspondent aux exigences de la diffusion et de la production artistique dans la mesure où ces domaines d’activités requièrent bien souvent les mêmes besoins que la production industrielle : ils nécessitent de vastes espaces, ils sont bruyants, les matériaux bruts qu’ils utilisent sont porteurs de souillures et possèdent un caractère rebutant avant d’êtres assemblés et mis en forme pour être présentés au public. Philippe Foulquié, un des fondateurs de la Friche Belle de Mai valorise le potentiel de ces espaces pour la création. Pour lui qui est hommes de théâtre, les contraintes spatiales inattendues offrent des possibilités d’utilisation bien moins uniformes qu’une salle à l’italienne par exemple et favorisent l’originalité des créations. C’est ainsi qu’un artiste comme Jean-Pierre Larroche a pu profiter des dimensions exceptionnelles des espaces de la Belle de Mai pour utiliser un véritable train, wagons et locomotive compris, lors de sa création Le DKp Té Récalcitrant en juillet 1992.

Les contours d'une diversité culturelle foisonnante

À l’opposé de lieux monofonctionnels, spécialisés dans une unique discipline ou une seule étape du processus de production artistique ces initiatives rassemblent sur un même site des activités et des disciplines habituellement séparées. On retrouve aujourd'hui au Confort Moderne une double proposition artistique, entre musiques amplifiées et arts plastiques mais bien souvent, le lieu s’ouvre à d’autres styles musicaux, traditionnels ou technos ainsi qu’à des disciplines comme le théâtre, le cinéma expérimental, etc. La Belle de Mai pour sa part se veut lieu où toutes les disciplines sont au travail : danse, musique, théâtre, arts plastiques, audiovisuel, littérature, etc.

Cependant, les acteurs des anciennes friches ne limitent pas leur action à la diffusion. Plus largement, leur dispositif prend en compte l’ensemble des conditions nécessaires à la pleine existence d'une œuvre. Il est ainsi possible de réaliser dans un même lieu toutes les étapes du processus de production artistique. Des techniciens, ingénieurs du son, éclairagistes, régisseurs aux spécialistes en relations publiques, l'ensemble des compétences nécessaires au bon fonctionnement de la " chaîne de coopération artistique " est présent sur le même site. À côté des artistes, des structures de tailles variables sont spécialisées dans l’aide à la création, la diffusion, la promotion, la formation. Par exemple, toujours dans le cas de la Belle de Mai, une radio, un journal, des spécialistes des nouvelles technologies ainsi que des entreprises culturelles, représentent autant d’opportunités d’accompagnement et de valorisation des projets artistiques. Un plasticien ou des musiciens pourront ainsi être accueilli en résidence à la Belle de Mai ou au Confort Moderne pour y développer une œuvre, de sa conception à sa diffusion aux publics.

Le rassemblement sur un même site d’activités et de disciplines artistiques habituellement séparées semble par ailleurs exciter les imaginations. Les producteurs ou artistes peuvent êtres sollicités en fonction des besoins du projet de l’un d’entre eux. On verra par exemple un plasticien s’associer aux organisateurs d’une soirée techno pour faire un décor original, des musiciens travailler avec des comédiens pour une performance commune. Dans ces lieux, les coopérations artistiques apparaissent, disparaissent, se croisent continuellement, à l’occasion d’un projet. La Belle de Mai comme le Confort Moderne peuvent ainsi être lu comme des ensembles de relations en évolution constante aux grés des rencontres et des besoins de leurs acteurs.

Contrairement aux équipements culturels orientés par des principes ou une politique structurée, parfois rigide, les projets de "friches" présentent ainsi un caractère inachevé, incertain. Leurs contours s'affirment dans l'action, au fil des évènements et de l'évolution de l'intérêt de leurs protagonistes. Les incertitudes sont d'autant plus fortes que la notion d'art s’entoure souvent de flou parce qu’elle côtoie de nombreux autres registres.

L'irrigation culturelle du quotidien

En effet, bien qu'elles soient centrales, les pratiques artistiques n’épuisent pas en elles mêmes le sens des actions et des échanges qui s’y développent. Des liens plus imperceptibles, qui vont au-delà des sens esthétiques, existent entre les membres des associations. Pour eux, les projets culturels et artistiques ne prennent pleinement leur sens que dans leur relation à d'autres sphères d'activités, sociales, économiques et politiques, de loisirs aussi. La diffusion d'un spectacle ou d'un concert, une exposition, ne semble avoir d'intérêt que liée à un projet plus large : une revendication politique, sociale, et souvent, une intention festive, de loisir ou encore d'animation pour la ville, le quartier. C’est le Confort Moderne qui met à disposition ses locaux pour les intermittents du spectacle durant les manifestations de 1998, ou la Belle de Mai qui organise le mouvement pour les sans papiers en 1999.

Le monde culturel qui se déploie dans ces lieux se montre ainsi souvent en relation avec l'extérieur, avec le quotidien et les préoccupations des citadins. Le refus des segmentations entre l'art et d’autres sphères d'activités est au fondement d'une interrogation du rôle de l'artiste aujourd'hui. Le lieu culturel et l'accès aux œuvres se trouvent mis à proximité et en continuité de pratique plus anodines, de convivialité, de commerce, de service.

Cette perspective permet de comprendre que dans ces lieux des espaces apparemment déconnectés de la culture sont aménagés pour faire du site dans son ensemble un lieu de vie au sens large. A côté des espaces de création et de diffusion se trouvent ainsi des cafés, des restaurants, mais parfois aussi, une librairie, des magasins de disques, de vêtements, un coiffeur, une crèche, une boulangerie, etc.

Quand l'amateur crée un lieu culturel à sa mesure

Les productions artistiques et culturelles de ces lieux ne présentent pas de ruptures qualitatives ou stylistiques fondamentales. Leurs spécificités seraient plutôt à repérer du côté du rapport à l'art et à la culture qui les sous-tend.

De ce point de vue, dans ces lieux, plus que la recherche de l'excellence, chacun dans son domaine construit et réalise une passion. Que ce soit du côté des créateurs, des organisateurs ou des publics, la recherche de satisfaction expressive est primordiale. Ce sont eux qui définissent ce qui représente l'intérêt culturel, la qualité artistique et les codes qui s'y attachent ; ce sont eux s'organisent pour les faire vivre. La force de tels lieux provient certainement de cet intérêt premier, partagé par tous : voir, écouter des artistes qu'ils aiment, leur donner la possibilité de s'exprimer et parfois s'exprimer soi-même. Le public construit lui-même le lieu culturel qui lui convient.

Au-delà de la neutralité opératoire de la culture

Par leur attitude passionnée, extrêmement motivée, les acteurs de ces lieux nous rappellent que les avatars des politiques n'ont jamais englobé qu'une partie de nos pratiques et de nos espoirs culturels. À côté de l'offre légitimée par l'institution, dans ces lieux, sur l'ensemble du continent, des individus deviennent ainsi acteurs de leurs propres pratiques. Pour leurs instigateurs, ils apparaissent aujourd'hui comme des tentatives conscientes pour échapper aux formatages des industries comme des institutions culturelles. Dans la ville quadrillée par les aménageurs, aux fonctionnalités établies, normalisés, ils se sont emparés des seuls espaces laissés vacants : les friches industrielles. Là, ils substituent des logiques de participation et d'engagement aux logiques de consommation et de contemplation culturelle, toutes deux marquées par une certaine passivité.

Les acteurs de ces lieux créent des brèches dans l’héritage culturel et artistique classique. Au Confort Moderne comme à la Belle de Mai, il semblerait qu’on ait mis entre parenthèse, sans les abandonner, les prétentions démesurées de l'art tout en complexifiant son approche. Dans ces lieux, les segmentations entre les pratiques et les disciplines, entre l’art et la vie, ne sont plus de mise. Désormais, l'art a autant à voir avec l'esthétique, qu'avec la politique, l'économie et les loisirs. Les pratiques artistiques recouvrent autant des prétentions universalistes que des sens immédiats et expressifs. Avec eux, la neutralité culturelle prend un tour revendicatif pour exprimer l'altérité, les différences.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 
 

 


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