Luc Gruson

 

Démocratie culturelle ou diversité culturelle, le modèle culturel Français est-il toujours indivisible?


 

 


 

(texte** rédigé en vue des " Rencontres de Rotterdam ", organisées les 19 et 20 octobre 2001 par l’association des villes et régions d’Europe pour la Culture. Il s’agit d’un point de vue personnel qui n’engage que son auteur).

 

Les limites de la démocratisation de la culture

Depuis André Malraux et ses " maisons de la culture ", la politique culturelle française a voulu mettre au cœur de son projet l’accès du plus grand nombre à cette richesse commune que constitue la culture, entendue non seulement comme patrimoine national, mais comme englobant également les " œuvres capitales de l’humanité " et toutes les formes de la création contemporaine. Mais force est de constater, quelques décennies plus tard, que cette injonction est restée un vœu pieux. Les statistiques établies par le ministère de la Culture depuis de longues années montrent certes une augmentation de la consommation des biens culturels produits par les industries de l’" entertainment ", mais la plupart des pratiques culturelles relatives à la "haute culture" ont peu progressé et elles continuent de n’intéresser qu’une très petite minorité de Français , souvent les plus privilégiés du point de vue du " patrimoine intellectuel ". Parfois même, le sentiment domine que la culture officielle, entendons celle défendue par les représentants de l’Etat, s’est faite plus élitiste à partir des années 1980, au moment où les artistes représentant cette culture-là se sentaient menacés, voire remis en cause par la dilution des frontières entre l’art légitime et l’art populaire. Diana Crane  a d’ailleurs bien montré que cette disparition des frontières entre les cultures n’était pas seulement idéologique. Les arts dits populaires ont conquis une légitimité, notamment parce qu’ils sont diffusés industriellement vers un public sans cesse élargi (voir le rap par exemple). A contrario, la culture officielle, pour conserver sa légitimité et justifier la consommation importante d’argent public qu’elle génère, doit être inscrite dans un projet d’établissement où l’élargissement du public devient un axe central :

" Si l’on prend le cas des musées d’art, par exemple, on remarque que cette volonté d’élargissement a suscité des changements dans la nature même des expositions, dont les contenus sont parfois calculés pour attirer un public plus large. Dans certains cas, ces organisations ont même essayé d’atteindre directement des publics qui sont généralement exclus, ou qui se sont exclus eux-mêmes, que ce soit pour des raisons d’âge, de ressources financières ou d’appartenance ethnique. " (2)

Par ailleurs, même si le ministère de la Culture s’est récemment résolu à s’intéresser aux " non-publics ", les politiques culturelles n’ont pas suffisamment pris en compte la diversité des publics potentiels, se contentant souvent, surtout au niveau local, de répondre aux goûts des notables du cru, sensés incarner à eux seuls la proximité avec les habitants.

Il est paradoxal de noter que l’idée selon laquelle la diversité du peuplement français est une richesse (25 % des Français ont au moins un grand-parent étranger) n’a guère de traduction en matière de politique culturelle, même si, comme le notait récemment Jean-Pierre Saez , " le ministère de la Culture a entrepris, à partir des années quatre-vingt, une certaine redéfinition de la hiérarchie (ce qui ne signifie pas abolition de toute hiérarchie ni déhiérarchisation) des valeurs de l’art et de la culture qui ont longtemps justifié son action ".

La réorientation, entamée en l’an 2000, de la politique culturelle de l’Etat autour de l’idée de " démocratie culturelle " pose de manière inédite des questions à laquelle la République n’est pas habituée : comment garantir l’égalité dans l’accès à la culture, certes, mais aussi établir l’égalité entre les expressions culturelles, fussent-elles " issues de l’immigration " ou " issues des quartiers ". Au delà se profile la question plus délicate de la présence des " autres cultures " dans l’espace public et de leur représentation dans l’espace urbain. De la même façon, alors que le ministère Français de l’Éducation nationale lance lui aussi un ambitieux programme d’éducation artistique, il faudrait également s’interroger sur la manière appropriée de toucher ce public (les jeunes d’origine étrangère venant des quartiers) qui a déjà du mal à se trouver bien à l’école, quand il n’en est pas tout simplement exclu.

Ces dernières années, on a souvent oublié que l’intégration des populations d’origine étrangère n’est pas seulement un processus social, voire économique, mais que sa dimension culturelle est essentielle. Il ne suffit pas de rénover les quartiers construits dans les années soixante et d’y créer des emplois pour que les habitants se sentent " inclus ". La culture partagée ne renforce t’elle pas le sentiment commun d’intégration ? Si c’est le cas, alors la politique culturelle devrait être un moteur puissant de la politique d’intégration et de la politique de la ville. Mais comment pratiquer cette intégration en respectant la diversité culturelle et l’expression des habitants ? C’est ce qui fait question en France, dans la mesure où la République ne reconnaît ni les groupes, ni les minorités, ni les communautés, mais seulement les citoyens égaux en Droit.

 

République et démocratie culturelle

La France a hérité de sa tradition jacobine une vision universaliste et unificatrice de la culture, conçue d’abord comme un ciment de la République. La volonté de faire partager au plus grand nombre cette culture associée à la langue française et à l’éducation pour tous a marqué les choix publics, et elle en a souvent justifié les excès (l’unification culturelle des minorités linguistiques, voire la politique de colonialisme culturel outre-mer à l’époque de l’" Empire français "). Il faut bien reconnaître que si la France sait plaider la diversité culturelle auprès de ses voisins européens, pour endiguer l’influence du géant culturel américain, elle n’a pas toujours su mettre en pratique cette diversité culturelle à l’intérieur de ses frontières. La politique conduite depuis la création d’un " ministère " de la culture a même souvent conduit à la sur-représentation d’une culture officielle, dûment estampillée et légitimée par l’État au détriment des expressions culturelles alternatives ou minoritaires.

Depuis longtemps, les langues et cultures régionales ont été réduites en France à la portion congrue, en raison du rôle prépondérant et centralisateur de l’Etat. De la même façon, les vagues successives d’immigrants et les ressortissants de l’ancien empire colonial ont été assimilés à la Nation, sans possibilité légale de se reconnaître en " communauté ", même si la loi Française a accordé depuis 1981 le droit d’association aux étrangers.

De la même façon, alors que l’on assistait dans beaucoup de pays d’Europe à l’émergence de cultures " jeunes ", voire de " contre-cultures " dès les années soixante-dix, le paysage culturel français est resté étrangement monolithique : je me rappelle avoir été fasciné alors par les lieux culturels alternatifs, halles, friches industrielles, de l’Europe du Nord, tandis qu’en France, il a fallu attendre la fin des années quatre-vingt pour que les " musiques amplifiées " aient une reconnaissance et l’année 2000 pour que le Secrétaire d’Etat Michel Duffour lance une mission d’études sur les " friches ", appelées ici " lieux intermédiaires ". Je ne parle pas bien sûr des exceptions, ces précurseurs souvent cités dans les colloques, mais rarement entendus (le Florida, la Laiterie, Culture commune, Emmetrop, la Belle de Mai, etc..)

S’agissant des cultures populaires, on a assisté depuis 20 ans à un bel essor des écomusées et autres musées du travail, mais la culture des " petites gens " et les pratiques artistiques correspondantes restent encore souvent cantonnées dans l’univers des MJC, associations d’éducation populaire et autres centres socioculturels, toutes institutions ne relevant pas, comme on le sait, du ministère de la Culture. Cette " fracture sociale " entre la haute culture et la culture des quartiers et des classes populaires a donc également sa traduction institutionnelle et budgétaire, avec des filières professionnelles, voire artistiques, qui ont peu de rapports entre elles. Il n’est pas innocent de dire que les cultures " populaires ", surtout dans le travail de mémoire, ont souvent oublié les populations invisibles ou indésirées, tant il est vrai que les immigrés ont continué à être perçus comme étrangers bien longtemps après leur naturalisation éventuelle, par une " terre d’accueil " qui cultive davantage le mythe de l’enracinement rural que celui de la mixité urbaine.

Pourtant, la vision d’une culture porteuse de lien social a bien existé au début des années quatre-vingt, et c’est d’ailleurs à cette période qu’un intérêt a commencé d’être porté aux " cultures immigrées " . Mais la montée de l’extrême droite à la même période a rendu bien vénéneuses les " cultures métissées ", et l’intérêt comme les budgets consacrés à ces questions se sont réduits progressivement. Par un mouvement symétrique, les associations culturelles issues de l’immigration dont on avait tant encouragé l’éclosion après 1981 se sont souvent repliées dans une sorte de ghetto culturel conforté par la défiance des pouvoirs publics, où un retour à la culture d’origine et à l’intégrisme religieux a parfois pris la place de l’action culturelle dans le quartier.

Les cultures urbaines, dont on peine encore à définir les contours , mais qui englobent le hip-hop et sa galaxie, se définissent souvent, à l’instar du modèle américain, comme des cultures de ghetto ou de minorité, ou de communauté, et c’est, de fait, de cette manière qu’elles ont fonctionné jusqu’à la fin des années quatre-vingt-dix, avant qu’une reconnaissance officielle ne leur soit accordée. De manière plus générale, on peut considérer que le ministère de la Culture s’est peu préoccupé des questions d’intégration et de présence étrangère en France au cours des quinze dernières années. Quant aux institutions publiques chargées de l’intégration (la DPM, le Fas notamment), on peut admettre qu’elles ont été davantage dans le traitement social des difficultés d’intégration que dans une approche culturelle de ce processus.

Cependant, dès 1995, le Haut Conseil à l’intégration, dans un rapport intitulé " Liens culturels et intégration " , rappelle l’importance de la dimension culturelle du processus d’intégration. L’intégration étant une trajectoire qui implique une origine et une destinée, la question de la construction identitaire est essentielle. Si " l’intégration suppose une connaissance de soi, de ses origines et [si] c’est cette connaissance qui permet une intégration réfléchie, assumée, et donc réussie ", comme l’indique le HCI , les pouvoirs publics n’en évitent pas moins d’encourager une culture communautaire, vite suspectée de " repli identitaire ". C’est donc assez logiquement que l’idée s’est imposée de favoriser davantage la " culture commune " au niveau local, avec un encouragement fort de l’interculturel, voire du métissage culturel, revendiqué officiellement dans le domaine des cultures urbaines ou de la musique.

Dès lors, c’est tout naturellement dans le champ de la politique de la ville qu’une vision plus sociale de la culture a pu émerger. À cet égard, la circulaire conjointe du ministre de la Ville, du ministre de la Culture et du secrétaire d’État au Patrimoine et à la Décentralisation culturelle, publiée en juin 2000 paraît significative d’un tournant et d’une vision nouvelle de la fonction de la culture dans les quartiers :

" Agir pour la démocratie culturelle au sein d’un territoire, c’est favoriser la circulation des œuvres et des personnes, contribuer à la reconstitution d’un lien social, modifier sensiblement les relations entre centre et périphérie par la création de nouveaux pôles de centralité, inclure l’exigence architecturale et urbaine et donner aux réseaux de création et de diffusion une nouvelle légitimité, en les inscrivant dans les territoires urbains. "

 

Même si cette circulaire n’aborde pas de manière concrète la question de la prise en compte des populations d’origine étrangère, elle pose un certain nombre de principes sur lesquels il sera bon que les acteurs culturels locaux sachent s’appuyer, y compris dans les négociations qu’ils ne manqueront pas d’avoir avec les financeurs, État et collectivités locales. Il est fait mention notamment de la nécessaire " diversité culturelle ", des réalités " sociolinguistiques ", du soutien aux " pratiques émergentes " et de la participation des habitants.

 

Les " bonnes pratiques " du métissage opposées au " multiculturel "

Né à l’aube des années 80, l’encouragement des " expressions culturelles des immigrés " a cédé la place, depuis plus de dix ans, aux projets culturels favorisant le croisement des cultures ou des regards. La politique de financement du Fas dans le secteur culturel est à cet égard significative d’une évolution de la vision française de l’intégration : ainsi par exemple, une association ayant un projet culturel communautaire (qu’il soit portugais, berbère ou kurde) ne bénéficiera plus aujourd’hui d’une aide publique, comme c’était le cas il y a quinze ans, sauf à démontrer qu’il existe une véritable mixité des publics, ou mieux, un projet d’intégration locale. Ceci tranche notoirement avec la politique conduite dans certains pays d’Europe du Nord, où la lutte pour l’égalité des expressions culturelles conduit à imposer aux équipements publics des quotas de programmation correspondant à l’importance des différentes " communautés ", " minorités " ou " diasporas " dans la population.

De manière générale, comme l’a bien expliqué Michel Wievorka, la France a souvent adopté une attitude frileuse, concernant l’ouverture aux autres cultures, sans doute par peur d’y perdre ses propres repères identitaires. Ce manque de " cultural confidence ", comme le désignait Karen Fogg , est étonnant de la part d’un pays qui a toujours eu une vision universaliste de son rôle culturel à l’égard du reste du monde.

Aujourd’hui en France, la nouvelle question de la démocratie culturelle dans les quartiers se pose donc en ces termes : comment garantir la diversité culturelle et l’expression de tous, de telle manière que cette diversité soit une richesse ? Ensuite, comment transformer ce potentiel en richesse commune, appropriable et accessible par tous ? Enfin, comment maintenir une nécessaire cohérence, afin que la culture soit ce ciment avec lequel se bâtit la cohésion sociale, mais aussi l’identité nationale, dans un monde désormais ouvert ?

Cette posture de principe conduit les pouvoirs publics à encourager une représentation plus égalitaire des expressions culturelles, tout en cherchant absolument à fabriquer de la culture commune. Par ailleurs, il faut bien admettre que les publics visés par les politiques d’intégration et par la politique de la ville ne sont plus les populations immigrées, mais leur descendance. On doit reconnaître que les références culturelles des jeunes générations sont très éloignées des " cultures d’origine ", même s’il en subsiste de fortes références identitaires. Dès lors, la question du " métissage culturel " devient centrale, et ce n’est pas un hasard si cette expression a connu un succès croissant, au Fas, à la Div et dans plusieurs événements culturels (les Rencontres de la Villette, Tissé métisse à Nantes, les Musiques métisses à Angoulême et autres Transmusicales à Rennes…)

Ainsi, dans l’introduction au " Répertoire des cultures urbaines " paru en 1999 (Adri, La Villette), une tentative de définition a été proposée des " cultures urbaines ", qui fait directement référence au métissage culturel: " Hors des institutions, hors des chapelles esthétiques, hors des pratiques traditionnelles, les cultures urbaines s’affirment comme des cultures de la marge, du métissage, où les frontières traditionnelles s’estompent, qu’il s’agisse du rapport amateur-professionnel ou de celui qui relie l’acteur au public. Surtout, le champ des cultures urbaines se situe à l’intersection de l’artistique, du culturel et du social ; il s’inscrit dans un ancrage territorial, celui de la ville, qu’il contribue à transformer par son caractère évolutif et prospectif. Souvent expression des métissages, il est toujours, même modestement, même dans la dénonciation, terrain du possible, de la transformation, de l’initiative. "

Cette définition a posteriori est, bien sûr, notre construction idéologique davantage que la définition que donneraient sans doute d’eux-mêmes les 718 professionnels et artistes répertoriés par l’adri à cette occasion. Mais le fait qu’une partie importante de ces artistes vienne des banlieues défavorisées, que beaucoup y travaillent ou qu’ils soient souvent issus de l’immigration est une caractéristique implicite de la réalité englobée par les " cultures urbaines ".

Dans le même ordre d’idées, il faut citer la publication récente d’un répertoire " L’action culturelle dans la ville "  préfacé par Claude Bartolone, qui présente les bonnes pratiques culturelles pouvant changer la ville. La définition donnée par les acteurs du répertoire des critères retenus pour les expériences est également intéressante, dans le sens où ces critères rejoignent en partie ceux détaillés dans le " Répertoire des cultures urbaines ". On met notamment en avant l’expression des habitants, l’émancipation personnelle, le développement local autour d’un équipement culturel, les réseaux et la professionnalisation. Comme dans la circulaire citée plus haut, on est bien loin des critères de décision retenus par certains tenants de la culture officielle. Cependant, sur la question du métissage, l’ouvrage d’Opale ne prend pas très nettement parti, preuve peut-être d’une peur typiquement française d’aborder la diversité culturelle. On y parle d’ailleurs davantage de croisement des cultures, voire d’interculturalité, pas le biais notamment de l’expression des habitants.

Le métissage est-il dépassé ?

On a montré précédemment comment l’idée de métissage culturel s’était imposée fortement ces dix dernières années, s’agissant de qualifier la politique à mener dans les quartiers habités par les populations d’origine étrangère. Je voudrais en conclusion proposer quelques pistes pour dépasser les discours actuels.

Tout d’abord, il faut s’interroger sur l’idée même du métissage culturel. Ce mot à coloration ethnique est-il bien approprié ? Ne vise-t-il pas inconsciemment à rappeler la dimension raciale de la situation que l’on n’ose énoncer ? Personnellement, je serais pour éviter toute stigmatisation à rebours, d’autant, comme l’a montré Pierre-André Taguieff , que le racisme actuel est souvent fondé sur une approche culturelle et différentialiste. Finalement, cette analogie entre culture et race est un peu troublante, dans le sens où elle véhicule beaucoup de représentations inconscientes, d’ailleurs exploitées par les extrémistes de tout bord (l’idée par exemple de préserver la pureté de sa culture des influences " décadentes " ou " sauvages " des autres cultures). Faut-il rappeler, avec véhémence, qu’il n’y a pas plus de culture pure que de race pure ? D’ailleurs, les cultures supposées d’origine sont souvent des modèles figés et appauvris, comme le montrent beaucoup d’études et les cultures qualifiées de " métissées " ne le sont pas toujours. Ainsi, les cultures urbaines font plus référence au hip-hop, une contre-culture du ghetto adaptée de l’univers américain, qu’à un mélange supposé entre les cultures immigrées et françaises, même si les influences et les interférences sont nombreuses sur le plan esthétique.

D’autre part, l’idée du métissage renforce sans le vouloir l’assignation aux origines, comme si une culture nouvelle et émergente ne pouvait être composée qu’à partir de la combinaison de cultures originelles : heureusement pour l’humanité, la création transcende les influences et on ne crée pas en mélangeant du vieux : le jazz est plus qu’un métissage entre l’art afro-américain et la musique blanche, et les " danses urbaines " sont en train de devenir un genre à part entière, loin des influences d’origine. De plus en plus, dans tous les domaines des arts vivants et des arts plastiques, les techniques de collage, de détournement, de citation, mais aussi la remise en cause des places assignées à l’œuvre et au public contribuent à créer de nouvelles formes et à effacer les références traditionnelles et les disciplines officielles. La diversité culturelle qui en résulte, ou le pluralisme, comme l’appelle Jean-Pierre Saez, est faite de ces mouvements de convergence et de diffraction, dont les " cultures d’origine " constituent une matière première parmi d’autres.

Aussi, si l’on admet que toutes les cultures sont impliquées dans ce processus, on préférera désigner les émergences culturelles plutôt que le métissage, parce que l’émergence est porteuse de l’avenir que ces cultures vont enfanter. On prétendra également que les cultures de demain seront multiréférentielles, comme les identités, parce que le monde est global. On peut donc s’identifier à plusieurs systèmes culturels qui dépendent notamment, comme les fractales, du niveau auquel on se place. Qu’il y ait des zones d’influence, des marges, des frontières, ou bien des lisières comme dirait Jean Hurstel, peu importe : nous savons que, depuis que les civilisations existent, ces zones de " trafic culturel " sont les plus fertiles pour l’art et la culture. Accepter de se laisser influencer vaut sans doute mieux que de prêcher le métissage, dans un monde où l’on peut vivre avec les autres sans jamais les côtoyer. Les politiques culturelles dans les quartiers doivent donc travailler à cette vraie " mixité culturelle ", celle du moi et de l’autre, celles des femmes et des hommes, des jeunes et des vieux, celle des manuels et des intellectuels, etc.

Favoriser une authentique mixité, c’est d’abord mettre en contact, car ce n’est pas la diversité, mais la confrontation qui permet l’enrichissement. Ce contact est lié à la mobilité, dans tous les sens du terme, et on ne saurait trop rappeler que l’exclusion commence par l’impossibilité " d’en sortir ", qu’il s’agisse de l’assignation aux origines ou bien de la relégation dans les cités. Faisons en sorte que la culture soit plus mobile, qu’elle circule, que les publics soient " entraînés ailleurs ", comme le prônait il y a quelque temps Marie-Thérèse François-Poncet .

Enfin, il faudra un jour admettre que la culture, comme l’identité, est un bricolage permanent, où il faut sans cesse recoller les morceaux, récupérés ici ou là. Ainsi, la quête d’identité à l’œuvre dans les processus d’intégration est aussi le résultat de cette alchimie où transmission, transformation, réinterprétation  sont associés. Il faut donc favoriser ce " recyclage " dans un art du " détournement " qui concerne autant les contenus de programmation que les lieux culturels et que les publics de ces lieux. Cette action culturelle, levier du changement dans les quartiers, nous emmène bien loin de la vision réductrice qui entendrait faire des artistes les artisans de la paix sociale. Mais n’est-ce pas la vraie mission de la culture que de nous ouvrir au monde ?

 

* Luc Gruson est directeur de l’Adri et professeur associé à l’université de Besançon.

** Cette contribution reprend pour partie un texte rédigé pour la revue de la Fondation Abbé-Pierre intitulé " culture et quartiers, comment combler les fossés " (Août 2001), publié dans le N° 13 la revue " fondations "

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 
 

 


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