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Luc Perrot
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Une société
et des artistes,
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La culture est partout, même si elle ne " pèse " cette année, dans le budget de létat, que 0,91% ce qui est inversement proportionnel à lespace médiatique quelle occupe. Aujourdhui, il vaut mieux parler et faire parler dart que le mettre en uvre. A voir les tourbillons de lexception culturelle française, les débats sur lEurope des cultures, le poids économique des entreprises culturelles, on sent la sensibilité de ce thème dans la société mondialisée en marche. La culture serait le dernier refuge de notre humanité face à une " marchandisation " de toutes nos activités individuelles. A contrario, laccès à la culture par la diffusion massive des productions artistiques à générer une offre extraordinaire aux clients culturels que nous sommes devenus. Et, la place des artistes dans tout cela ! . Ils réclament encore plus defforts de la part de la société à leur endroit pour mieux travailler, pour mieux exposer leur recherche, leurs uvres, pour gagner leur vie, aussi. Létat, la collectivité, nous, nous demandons aux artistes dêtre plus " utile ", de se rendre plus utile. Cest une des conséquences de notre système libéral, avatar de la " rentabilité " acoquinée au service rendu, le fameux retour sur investissement. Immédiatement, face à cette " utilisation ", les artistes se mobilisent au nom de la liberté de création, des dangers de linstrumentalisation par le politique, de lautonomie de la pensée etc. sans prendre le temps de lécho. Ces deux positions énoncées, il ne nous reste plus quà assister à un combat de chiens de faïence et ainsi, faire léconomie dun débat ouvert, donc transparent ce que ni les uns ni les autres nont intérêt à entreprendre. Bon an mal an, le système culturel français fonctionne bien, perdure bien. Du nombre croissant dartistes, la société, par lintermédiaire de ces élus sappuyant sur une administration culturelle, extrait quelques têtes daffiches qui se mettent à occuper la case artistique de notre jeu de loie social pour ce qui est de létat subventionneur. Pour les " mécènes " privés et autres investisseurs, la sélection des artistes se fait par laudimat, sur la capacité dun service de communication à focaliser lattention du plus grand nombre sur un artiste-kleenex, le public étant versatile par essence dans ce jeu du pion qui chasse lautre. Les artistes, de leur côté, continuent de croire à leur exception culturelle personnelle, à la légitimité de leur reconnaissance par la collectivité fondée sur leur talent affirmé, croyance savamment entretenue par cette pensée libérale : " Je me suis fait tout seul. " Mais la question de la légitimité de son activité de création reste pendante à qui, en tant quartiste, na pas de famille dans ce domaine, nadhère à aucun réseau constitué, ne vient pas dune frange de la bourgeoisie éclairée, ne courtise pas, en bref nest pas protégé, supporté. Si lon veut créer au-delà du fait du prince, cest-à-dire dans une véritable relation démocratique avec ses contemporains, alors la question de lutilité du travail artistique pour la collectivité doit être clairement posée pour justement se dégager dun arbitraire affectif de salon. On voit se développer aujourdhui une esthétique " relationnelle " comme courant avant-gardiste. Pourquoi pas ? Que des artistes se posant la question de lautre génèrent une esthétique, on avance vers lhumain. Que le souci de lautre soit une quête artistique, minquiète. Si lon considère que la recherche artistique est en avance sur la conscience sociale, cela signifie que la rencontre avec autrui na plus de réalité, si ce nest dans le monde de lArt ! . En corollaire de cette position, des expériences sont menées par des groupes, collectifs, compagnies dans des espaces quelles investissent illégalement ou non quensuite elles ouvrent au public. On assiste à la reconquête spatiale par la collectivité, sous limpulsion dartistes, de morceaux de villes. Il y a de la cohérence dans tout cela. Lesthétique relationnelle oblige un autre rapport à lespace pour exister. Ces artistes pensent permettre à ceux de leurs contemporains ayant échappés aux invitations tarifaires et autres stratégies de proximité des institutions culturelles normalisées, de pouvoir tisser un lien différent à la création, à leur création. On ouvre dautres échoppes dart qui, une fois rodées, repérés et reconnus par linstitution présenteront le même vice de forme que les entités étatiques, cest-à-dire que le public se fidélise et que le groupe daficionados constitué sexclue de la cité pour exister et en être. Lutopie de créer un espace de rencontre différent entre public et artiste ne résiste pas aux habitudes générales de consommation. Ce ne sont pas les lieux qui sont en cause, mais la présentation par lartiste de son travail. Il y a dans limaginaire de lartiste une idée de son étrangeté, de sa non-appartenance au réel, de sa différence qui fonde sa vocation. Léloignement du commun, du quotidien légitimise le choix de sa profession de foi et le rend inaccessible intrinsèquement à lautre. Cest dans cette distance que tout se joue pour la société dans la relation quelle organise avec ses artistes. Le jeu est bien orchestré de part et dautre. Cette construction de la figure de lartiste est issue du XIXème siècle. Lartiste maudit en était lexpression la plus extrême. Avec le temps, jusquau XXIème siècle, cette icône a perdu de son éclat mais de beaux restes subsistent qui conditionnent le rapport des artistes à eux-mêmes et à leur public et toutes les combinaisons spatiales dites de proximités ny changeront rien. Il sagit bien plus de mettre en uvre une révolution au cur des artistes. Il nous faut briser en notre sein, limage de lartiste isolé, nécessairement isolé, pour créer. Au contraire, il y a une sorte durgence à être en contact avec la réalité, à se mettre dans des situations déchange avec nos contemporains, à infuser nos questions, nos doutes, nos tentatives de réponses au cur de la société, à créer une autre façon de faire de lArt. La mécanique inexorable consistant, pour un artiste, à fabriquer dans son antre, atelier, studio, plateau, une proposition artistique qui ensuite sera exposé, délivré au public doit être brisée car elle engendre une attitude consumériste inadaptée aux demandes de notre société contemporaine qui a faim dautre chose. Alors, il nous faut effectivement re-fonder la légitimité de notre position de créateur dans la société, mais pas en construisant cette relation à lautre sur notre différence, notre exception. Denis Guénoun dans son livre " Le théâtre est-il nécessaire ? " a parfaitement résumé la situation et pas seulement pour le théâtre. Aujourdhui, a-t-on besoin dart dans notre société occidentale ? Si oui, quelle place est-on près à lui donner ou ce qui revient au même, quelle place est-il prêt à prendre ou se faire ? Répondre par la multiplication des espaces intermédiaires, alternatifs ne résout pas le problème. Cest despace mental quil sagit et par-là, je parle dun espace mental à ouvrir chez les artistes simultanément à leurs contemporains. Une piste qui semble intéressante à prendre serait de provoquer la mobilité des artistes, une mobilité physique, que nous ne soyons attachés à aucun lieu, mais hébergés, accueillis par une communauté le temps de la rencontre pour une création. Et les modalités de cette création, dans le processus même de sa construction, doivent être repensées. Quelle place pour les amateurs dans lacte artistique ? Quelle relation un acte créatif entretient-il avec le territoire qui le supporte ?Quel équilibre y-a-t-il à établir entre la pédagogie nécessaire à toute transmission de savoir et le processus expérimental que doit être toute création ? La démagogie est-elle un outil de mobilisation du public ? Limage a-t-elle à voir avec le spectacle vivant ? Quelle est la spécificité du spectacle vivant par rapport aux arts différés ? etc. Lattitude des pouvoirs publics ne peut plus être de seulement soutenir les créations de lieux comme de spectacles, mais de construire, de multiplier les aides à la mobilité pour inciter les artistes à dautres modes de liaisons avec nos contemporains. Si un état démocratique à une seule fonction, cest bien celle de favoriser lémergence de questions, de proposer des dispositifs dexploration intellectuelle et sensible dune part. Dautre part, il est tant que les artistes parlent, interrogent et sinterrogent sur la politique. La politique suppose que les individus réfléchissent sur les liens quils veulent organiser avec leur cité. Il ne sagit pas seulement de consommer des produits préfabriqués, de prendre des chemins déjà tracés, balisés, sécurisés, mais bien de tenter les bas-côtés dabord pour se rassurer puis, le plein champs. Il y a beaucoup de monde à croiser dans ces traverses-là et pas seulement des exclus. En tant quartiste, il mest devenu insupportable de ne pas trouver une place sociale à laquelle tout citoyen a droit aujourdhui. Mais, de mon côté, il est fondamental que je réfléchisse à ce que je veux donner à cette communauté qui me protège. Ce nest que par cet échange que la culture quittera lélite pour aller vers le plus grand nombre ce qui doit être un des enjeux de la démocratie. Luc Perrot Responsable artistique du Cercle de la Litote, théâtre brut
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