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Marc ETC
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Etat, artistes et économie
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Je suis sans corps, sans sexe, mais omnipotent et indivisible, vous avez souvent entendu parler de moi : les universités, les autoroutes c'est moi, la santé, la coopération et la paix c'est encore moi, la sécurité sociale, votre temps de travail c'est aussi un peu moi, vous êtes moi je suis à vous, on m'appelle l'Etat ; mais appelez moi aussi "puissance publique", "Etat-nation", ou encore "ordonnateur-des-moyens-dont-se-dotent-les-citoyens-pour-satisfaire l'intérêt-général", enfin bref, appelez moi comme vous voulez puisque vous savez tout ça, on est entre gens de culture et la culture ça me connait vous le savez : que le vent vienne de gauche ou de droite, la culture est la base de tout, surtout de la cohésion sociale, la culture a toujours soufflé dans mes bronches, elle inspire tout le territoire et se jette bleue comme une orange dans toutes nos campagnes gonflées de reconnaissance tel le fleuve dans la mer ; vous, gens de culture, avez célébré autant que conspué le monde, repoussé aussi loin que possible la double articulation du langage, j'aime beaucoup ce que vous faîtes, mais ne parlons pas de celà, plus jamais, je suis sans corps, sans sexe, même si des femmes et des hommes se battent activement en mon sein et lient un temps leur nom au mien. Donc je suis l'Etat, vous n'ignorez pas que j'ai beaucoup travaillé à vos côtés, ensemble nous avons distribué vos uvres comme on distribue l'eau, l'électricité, le lait et le pain d'épice à quatre heures ; ensemble nous avons créé les Maisons de la culture, puis le Ministère de la Culture -administration éponyme d'un Ministère des Beaux-arts, les Scènes nationales aussi ; ensemble nous avons préservé le patrimoine de l'humanité en vitrifiant les villages dans des écomusées et des villes dart et dhistoire ; ensemble nous avons démocratisé l'accès à l'offre culturelle, même si personne ne nous avait rien demandé. Mais à ce point, je veux vous dire entre parenthèses que personne ne demande jamais rien, ni le bidule sur la figure ni l'assommoir télévisuel, ni le sport aux infos ni les cours de la bourse qui concernent 0,0054% de petits spéculateurs, ni les jeux ni les arts lyriques, personne n'a jamais demandé non plus que nous jettions le RER de Marne la Vallée dans la gueule d'Eurodisney, que nous privatisions les chaînes tv publiques, pas plus que nous laissions saucissonner vos films préférés par Justin Bridou à la télévision. Personne ne demande jamais rien, on créé le besoin. Et au risque de heurter les ringards aux convictions républicaines surannées, chez nous l'Etat, nous savons bien que pour ne pas déprimer les forces vives de la nation, nous ne devons plus nous mêler de réguler l'offre et la demande. Quand il n'y a pas de demande, le marché créé le besoin, cela s'appelle l'économie de marché, vous le savez bien, vous artistes de rue qui êtes au chiffre d'affaire estival des petits commercants ce que le cinéma est à l'industrie : du pain béni. Mais là je suis un peu en avance sur ce que j'aurai à vous dire après. Alors, j'ai su que vous vouliez me voir. Vous avez raison, j'ai beaucoup à apprendre de vous. Et je vais vous paraitre d'autant plus à l'écoute que vous allez bientôt devoir désigner mon futur locataire lors des prochaines présidentielles. A ce sujet, quelqu'un de chez vous ne me déplairait pas après tout, une femme ou un homme de lettre, un mélomane, ou un plasticien pour changer les veilles tentures et les moquettes, ça pourrait être pas mal un bon conseil, faîtes de la politique !
Bon. Voilà 6 mois déjà que je reçois dans mes ministères tout ce que la nation compte de sportif et de distingué : les routiers sympas, les infirmières en colère, les associations centenaires, les sans domiciles fixes, les sans papiers, les sans grandes fortunes, les sans culottes (non là je blague, faut pas exagérer !). Je vous attends donc, à votre tour, gens de culture, sans idées préconçues. Je n'ai d'ailleurs pas vraiment d'idées, j'attends vos propositions, approchez-vous tous, ça nous rappelera les veillées, du temps où la télé n'avait pas fait taire les foyers et ou les contes au coin du feu n'étaient pas coupés par la pub. (vous voyez, je pense comme vous, mais que voulez-vous, les gens aiment la pub, il faudra que je pense à en entrecouper mes discours, pour que les gens puissent aller pisser entre deux paragraphes). J'ai bien compris que vous considériez que nous ne consacrions pas assez de moyens au spectacle vivant et plus particulièrement aux formes émergentes. Là dessus d'accord, excusez nous, c'est un vieux réflexe bien français, notre amour des vieilles pierres et des incunables a toujours eu tendance à retarder la béatification du vivant, mais vous ne perdez rien pour attendre : le cinéma a son Festival de Cannes et ses multiplexes, la peinture ses rétrospectives et ses musées, le spectacle en salle ses isoloirs et ses services de recherche du public Soyez en sûrs, nous sommes bien partis pour que les arts de la rue aient à leur tour leur scène urbaine à 360°, j'adore les villes parcs de loisir ! : Déjà, vos festivals, mandalas foisonnants et multicouleurs, ont fait résonner de leur deux mille tambours les feux flamboyants des liens communautaires et ont su enseigner aux élus de l'hexagone les vertus sociologiques de la fête. Vous avez réussi à impliquer les élus et à démultiplier vos partenariats locaux bien au-delà de nos espérances et ça nous a conforté dans notre idée de subsidiarité au local. Voilà pourquoi, je vous souhaite plein succès avec les Maires qui sont des gens très bien. De toutes façons, à Paris on s'est fait dépouillés par la décentralisation, maintenant on a plus un rond, les lois Voynet/Gayssot/Chevènement ont réglé le reste. Mais c'est avec les élus, vos élus que nous travaillons à dessiner un paysage culturel nouveau, plus proche des réalités du territoire. Aussi, je serais très peiné que vous continuiez de penser que ma perte de centralité -moi votre Etat un et indivisible- brouille les responsabilités, dilue vos interlocuteurs, vous place dans l'inégalité de traîtement et fasse le jeu d'une politique culturelle made in "M. le Maire". Quand j'y repense, ça me fait même un peu rigoler : au premier âge de l'action culturelle, vous me reprochiez d'aboutir à une modélisation unilatérale du développement culturel, aujourd'hui vous regrettez l'enfermement dans le modèle local. Hop, un brin de réorganisation dans la répartition des responsabilités sur le territoire, et vous seriez désorientés, vous, les professionnels du détournement, vous les arpenteurs impertinents des voies piétonnes et des places fraichement reminéralisées ? Mais, rassurez-vous, si les collectivités territoriales ne vous accompagnent pas, feignent d'ignorer vos réalisations et votre désir transi d'implantation dans les magnifiques zônes prioritaires, ne craignez rien : nous, l'Etat votre serviteur, nous interviendrons. Bon d'accord, l'argent promis il y a trois ans ne vous est pas complètement parvenu en DRAC. Mais l'Etat n'a qu'une parole, soyez sûrs que nous avons veillé à faire de ces subsides le meilleur usage qu'il soit. Et puis, en 2002, je vous lavais promis juré craché, nous franchissons triomphalement la barre fatidique des 1% du budget consacré à la culture ! Et ce nouvel essor, que dis-je, ce "new deal" de la culture, bénéficiera directement au fameux titre IV, c'est-à-dire, petits veinards, à la bande d'indépendants que vous êtes, vous, compagnies, artistes, organisateurs ! Voilà. Que vous dire de plus réconfortant ? Dépêchons nous, le feu s'éteint dans l'âtre et l'Etat, votre serviteur, n'a pas vocation à se transformer en lampe d'Aladdin. Encore ceci : Votre dépendance de mes largesses financières, votre précarité structurelle, vos petits soucis d'intermittents du sénacle et tout ça, bref, votre histoire, me rappelle celle des doux dingues de l'économie sociale et solidaire, vous savez les chômeurs en réinsertion qui proposent des services d'intérêt général non satisfaits par le marché : assistance à personnes à mobilité réduite, réduction du transit urbain par le covoiturage ou les tandemvélos taxis et plein dautres fantaisies ma foi fort sympathiques Ils m'ont tellement emmerdé, ils ont tellement pleurniché sur l'absence d'espace économique clair que pour les calmer, j'ai fini par faire commander un rapport sur l'utilité sociale de leurs activités par Alain Lipietz (vous savez, le polytechnicien des Verts ex-candidat à mon logement présidentiel). Il est bien ce moustachu. Il a synthétisé pas mal de propositions dans l'air du temps, après Delors, Rocard, Soupiot et Moulinier. Son rapport, bien rangé dans mes tiroirs entre le portefeuille du sous secrétariat d'état à l'économie sociale et mes notes de restaurant avec le MEDEF, préconise d'engager une bonne fois l'Etat et les collectivités territoriales aux côtés des entreprises d'utilité sociale. Il y a même écrit, sûrement après avoir croisé votre lobbying très actif et inventif, que la culture c'est quand même d'intérêt social et que par conséquent, ce serait assez cohérent de bien identifier les entreprises qui ne font pas tout à fait la même chose que l'industrie de façon à leur reconnaître des droits et des obligations différenciés et un espace économique décent. Alors bien-sûr, c'est pas nouveau, les gens du Syndeac ferraillent depuis quinze ans sur l'intérêt de transformer leur boutique financées à 99% par la subvention publique en établissements publics. Ils y sont pas arrivés : c'est un peu le risque de fonctionnariser les gens de la culture par des rentes de situation qui nous a fait peur. On leur donne des salles de théâtre en banlieue et ils voudraient nous piquer les tapis du Ministère ! s'ils savaient comme jy rétribue bien mal mon personnel ! Par contre, je serai vous (mais vous savez que vous êtes moi, Etat unique et indivisible), je rappelerai à mon prochain locataire à la Présidence qu'une politique ambitieuse pour le spectacle vivant pourrait opportunément s'inspirer de ce rapport pour relancer lespace économique intermédiaire qui vous fait frayer votre chemin entre le tout privé et le tout public. Mais même chez nous, croyez bien que nous ne sommes pas tout à fait sûr de désirer ces liens intermédiaires. Cest pourquoi nous préférons parler de "lieux intermédiaires". Ça se voit mieux. Mais essayez quand même, faîtes nous part de vos propositions. Non à la vérité, j'aime ce que vous faîtes, et je dois dire que je suis enchanté de vous avoir rencontré, vos mains dans les miennes, indivisibles. L'Etat tout puissant un et indivisible.
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