Moïse Touté

 

Une géographie poétique

 

 

 


 

J’ai eu très tôt un imaginaire, une géographie poétique, des communautés noires dans le monde. Mes premiers voyages, bien avant de venir en Guadeloupe, m’avaient mené aux États-Unis, en Haïti et au Honduras. Dans ce dernier pays, j’ai voulu rencontrer les Carifunas, un peuple issu du marronage, de la révolte des esclaves, au moment de la déportation et de la traite. Ces noirs avaient fondé une communauté en dehors des cadres occidentaux, tout en se métissant avec les Indiens. Du fait de l’extermination très rapide de ceux-ci, les traces africaines étaient devenues prépondérantes. Mais moins que la sociologie ou l’anthropologie de ces communautés noires dispersées, il s’agissait de m’intéresser à leur problématique identitaire, de dresser une carte poétique et politique de leur réalité. Pourquoi l’Occident avait mené une conquête, alors que le peuple noir d’Afrique ne l’avait jamais envisagée ? On rentre là dans l’histoire des vainqueurs et des vaincus dont nous sommes les héritiers. De quelle façon, que ce soit en Amérique du Nord, dans les Caraïbes ou en Afrique, se recompose l’après de cette conquête, notamment par le métissage et par le création de cultures spécifiques ? Surtout quand on sait à quel point cela se joue différemment, que l’on soit né noir latino ou africain, et plus encore si l’on voit le jour aux États-Unis dans un ghetto. Pourtant on est là, en face de l’un des mystères de l’ère de la globalisation. Comment une communauté de pensée continue de traverser ces univers, si éloignés par le destin et l’histoire ? Pourquoi des assemblages nouveaux réinscrivent (notamment dans la musique mondiale) des généalogies jadis détruites par la conquête et la colonisation ?

Au-delà de ce qui se conserve de l’Afrique, à travers cette diaspora, ce qui m’intéresse, c’est une forme poétique d’être dans le monde. Le point particulier du temps que ces communautés occupent. Que ce soit au Honduras ou en Guadeloupe, on retrouve une proximité parfois plus grande avec le territoire africain, qu’avec une conception européenne du vécu de la terre. Dans la notion de village, à travers une nostalgie de l’origine perdue - quelque chose qui n’est aucunement une résignation ou une fausse sagesse - un socle résiste. Il est avant tout basé sur une insistante poétique du monde, que ni la déportation, ni la colonisation, ni la misère n’ont réussi à effacer, à arracher. Plus complexe encore, tout cela vit sur un paradoxe, que la mondialisation n’a fait qu’accentuer : lorsque j’observais les Carifunas au Honduras, au même moment où leurs pratiques africaines, communautaires, transparaissaient, je les voyais écouter une ballade traditionnelle sud-américaine, tout en jouant âprement aux dominos. De même en Afrique, où l’acculturation imposée par l’Occident a abouti à une résistance culturelle redoublée, par la création d’une nouvelle poétique du monde. Une communauté se reforme autour de ces poétiques, comme une réponse à la fragmentation, à la destruction des liens identitaires. Ce sont ces lignes de force vitale qui renaissent dans l’arrière plan de la mondialisation, et qui déjouent ce qui voudrait nous rendre absents les uns aux autres. Des luttes noires américaines ce qui reste, et traversera le temps, c’est bien le chant des exploités, plus que les débats idéologiques. L’invention du blues, dans sa poésie rythmique, fut un geste de rébellion au moins aussi important que les Black Panthers. Parce qu’il se fonde sur un acte d’identité extrêmement fort, dont le monde entier a eu l’écho. Comme l’a dit récemment Aimé Césaire : "Écrire un poème, c’est créer une ville". Ces deux plans sont inséparables, primordiaux, parce qu’ils montrent bien que les identités ne sont pas une affaire d’idéologie, mais de l’ordre essentiellement du poème, celui qui émane d’un peuple, ou s’élève d’un territoire. La mondialisation a, par ailleurs, achevé de nous convaincre de la fin d’un certain type de luttes idéologiques, et de l’urgence de mettre la poésie en avant.

L’histoire de la Guadeloupe est pleine de ce renversement du politique ; lorsque Delgrès vit son dernier acte de révolte à Matouba, juste avant de mourir avec ses soldats, sa préoccupation est de rédiger sa Déclaration au monde. Son souci majeur est de trouver la langue exemplaire, qui va donner une valeur universelle à ce qu’il écrit. Chaque mot fut une réflexion intense, précise, ciselée dans le fond et dans la forme ; il en a fait un texte qui, aujourd’hui même, nous renvoie toujours à une politique moderne de la résistance. Dans ce droit fil, lorsque je suis arrivé en Guadeloupe, je n’ai pas eu d’hésitation : la langue devait être au coeur de notre action. Parce qu’elle contient en elle tout ce que l’idéologie ne sait pas affronter ni comprendre, l’éveil d’un individu, ses gestes quotidiens, son combat pour la survie. Cela permet d’aller beaucoup plus loin dans notre vision de la réalité. En apparence la Guadeloupe fait partie du camp des vainqueurs, par son appartenance statuaire à la communauté européenne. Mais ce que j’appelle le pays-Guadeloupe, le pays réel dans sa profondeur humaine, territorial, échappe complètement à cette simple définition ; et c’est à travers la langue que cette découverte m’est apparue le plus clairement. Malgré la superstructure économique qui en fait - officiellement - un pays développé, il existe des failles immenses qui l’éloignent de ce modèle. La Guadeloupe a toujours été un pays d’incertitude sur son identité, conscient de sa précarité géographique, politiquement il a toujours été critique sur son assimilation à un département français.

Sans comparer les souffrances, c’est qui différencie les Antilles de l’Afrique. Celui que l’on réduit en esclavage, l’Africain qui arrive dans les Caraïbes, n’est plus le même que celui qui va être occupé et pillé sur son propre territoire. Lutter pour sa terre n’est pas la même chose que lutter pour son intégrité. Les Antillais travaillent contre l’oubli, pour la construction d’une identité, alors qu’en Afrique le combat s’est déplacé vers la question des frontières issues de la colonisation. Ce n’est pas l’identité qui a été niée, mais la géographie réelle, ce qui a donné lieu à de faux nationalismes ethniques. On a cherché à détruire la construction des communautés, leur histoire ; l’Afrique est marquée dans son territoire même, dans les Caraïbes c’est l’homme que l’on a marqué. Cela rejoint le travail que je fais dans la langue de ces continents, ce qui permet d’approcher de plus près la vérité des identités, ou plus modestement de vérifier que l’on est en adéquation avec les lieux où l’on se trouve. Cette tension de l’histoire, on la retrouve constamment dans la langue, et peut-être que cela amènera le français à disparaître de ma démarche théâtrale. On peut imaginer qu’en Guadeloupe, progressivement, à travers les chants, la traduction, les pratiques populaires, tout se fasse en créole. Ce ne serait pas une décision brutale, idéologique, mais le sens évident de la raison poétique. De manière similaire qu’en Afrique, je cherche à aller le plus loin possible dans la langue de l’autre. C’est à cet endroit que l’on retrouve le drame, la tragédie, la poésie de ces pays, et non plus l’arrière-monde sous-développé que l’Occident nous montre. L’enjeu premier du théâtre apparaît alors dans toute sa force, loin des produits culturels de consommation courante, il s’agit de rendre compte à la communauté d’elle-même. En Europe, le théâtre ne se construit plus à partir du poème de la communauté, il devient un sous secteur de l’activité économique, alors que cette poétique est l’une des figures essentielles de la communauté humaine.

À chaque fois qu’une communauté a la volonté d’établir ce poème du monde, nous devons être là. C’est une manière justement de dépasser la fatalité du rapport entre vainqueurs et vaincus, parce qu’il n’y pas d’éternité de cette relation. On est victime, un instant, puis le mouvement reprend. Ce sont les idéologies qui bloquent ces changements en voulant installer des vainqueurs jusqu’à la fin des temps. Ce sont les mêmes idéologies qui sont dans des revendications immédiates, comme celles des réparations pour la déportation des Noirs, sans jamais poser la question poétique. Comme le dit encore Aimé Césaire : "Il n’y a pas de tarif pour le crime". Si on pense en terme de prix à payer, de repentance, de réparations, de qui a gagné et de qui a perdu, on évacue encore une fois la question fondamentale qui n’existe que dans la construction du poème. Celui-ci nomme l’endroit où la communauté a été abîmée, il ne confond pas les spécificités dans les crimes contre l’humanité, il n’opère ni amalgame ni comparaison, il ne fait que montrer là où il y a eu rupture, dévastation. Si on ne comprend pas en quoi une tragédie a modifié, dans ses particularités, le poème de l’humanité, on ajoute à la confusion. Il ne faut pas laisser aux seuls juges, à la loi, la prise en charge de l’histoire. Dans la Caraïbe, en Guadeloupe, le poème impose aux politiques d’avancer. Ce ne sont pas les débats à l’assemblée nationale qui font évoluer le statut des Antilles, ce sont les années lentes où le poème s’est construit, d’abord dans les cales des bateaux, dans les silences imposés aux Noirs, sans chant ni cri, dans le rythme de la mer, dans le traversée vers une terre nouvelle, ensuite dans la naissance du premier enfant d’esclave né en Amérique, et jusqu’à aujourd’hui. Aucun discours politique, sociologique, n’est crédible, s’il ne tient pas compte du poème en Caraïbe. La puissance du poétique dans l’archipel caribéen est aujourd’hui essentielle, comme elle l’était, au départ, pour les premiers hommes politiques des indépendances africaines, qui étaient eux aussi des poètes. C’est un enseignement auquel il faut être vigilant, dès que l’on tarit la source du poème, c’est le sens de qui nous sommes que l’on détruit, et c’est le sens du monde que l’on finit par perdre.

 

Moïse Touré

Grenoble

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 
 

 


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