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Lesthétique relationnelle
Pour comprendre la notion desthétique relationnelle, on peut
mettre en relation deux pensées qui, à priori, sont totalement
divergentes et éloignées. Celle de Duchamp et celle de Marx.
Duchamp disait : " Lart est un jeu entre tous les hommes de
toutes les époques ". Ce qui introduit la notion de dialogue
possible entre quelquun aujourdhui et Rembrandt et Vermeer
par exemple. Dautre part, lidée de Marx, dans laquelle
la société, lhumanité même, est simplement
le fait des relations qui existent entre tous les acteurs du champ social.
Ce sont les bases théoriques de ce que jappelle lesthétique
relationnelle. Lesthétique relationnelle, nest rien
dautre que les relations qui sont produites par les uvres.
Il y a beaucoup dartistes, aujourdhui, qui travaillent spécifiquement
sur la création de modèle de socialité, qui essaient
de se tenir au niveau de linter-humain. Dans ce travail, il y a
lidée quune uvre dart produit des relations.
Non seulement entre lartiste et le regardeur, mais aussi dans la
salle, entre les différentes personnes qui peuvent venir ensemble
au musée pour voir une uvre, qui peuvent en discuter en direct,
contrairement au cinéma, contrairement au théâtre.
Cest une spécificité de lart. Ces relations
sont de natures extrêmement diverses et je ne voudrais pas les normaliser.
Tous les cas de figures existent.
Ce qui est intéressant dans le problème des friches, des
squats, des lieux qui servent à montrer lart et qui servent
aussi aux artistes pour leur travail, cest quil sagit
de créer des relations. Pas uniquement des relations entre des
personnes qui travaillent comme cest le cas dans un squat
mais des relations entre des gens qui viennent voir ce quon
fait. Là encore les relations sont absolument hétérogènes,
diverses.
A propos de lart contemporain
Lexpression " Art Contemporain " me gêne énormément.
Quand on parle de musique contemporaine, par exemple, on ne parle pas
de ce qui est véritablement en train de se passer sous nos oreilles
cest-à-dire les musiques électroniques contemporaines
mais dun mouvement qui date des années 50, qui est
issu de Webern, de Stravinsky, etc. Lart contemporain, nest
pas un genre mais une catégorie particulière, ce nest
pas un médium. Quand les gens parlent dart contemporain,
ils parlent de lensemble des techniques qui sont supposées
ne pas être artistiques. Comme sil ny avait pas de peinture,
pas de sculpture, pas de vidéo. Un artiste aujourdhui, utilise
tous les moyens qui sont à sa disposition.
Lart est une activité qui consiste à produire des
rapports au monde. Ces rapports au monde, peuvent être matérialisés
à laide de formes, dobjets, de signes, de couleurs.
Je ne vois pas pourquoi, aujourdhui, les artistes se priveraient
des nouvelles possibilités dexpression, des nouveaux champs
qui peuvent matérialiser leur relation au monde. A partir de ce
moment-là, la notion dart contemporain me paraît extrêmement
douteuse. Je parlerai plutôt dart actuel, cest lart
daujourdhui.
Dautre part, cela recoupe lidée selon laquelle lart
contemporain serait coupé du public et du social, ce qui me paraît
totalement faux. Lart contemporain fait parti de lhistoire.
Cest au moment précis où se produit lindustrialisation,
où le système de Taylor se développe que naît
un art, une pratique artistique qui est en réaction complète
contre lidée de spécificité. Il ne sagit
plus de spécialiser une activité, mais daborder le
maximum de techniques possibles et surtout, de pouvoir se réapproprier
sa propre expérience comme un tout unitaire. Il sagit alors
de se poser la question : " Quest-ce que cest quune
vie qui serait elle-même une uvre dart ? ". Cest-à-dire
une vie qui ne serait plus lotage de la division du travail. Ce
sont toujours des questions que lon vit aujourdhui, qui nourrissent
et irriguent lart daujourdhui.
Linterstice et la " dolce utopia
"
Plutôt que "despace intermédiaire", je préfère
parler dinterstices. Linterstice est ce qui est entre deux
choses. Marx donnait une valeur très particulière à
ce mot-là comme lensemble des îlots qui résistent,
par exemple au moyen âge, à lessor du capitalisme,
qui fonctionnent sur dautres modes. Cest la possibilité
de fonctionner autrement. Je pense que dans un monde qui est de plus en
plus standardisé, de plus en plus normé, de plus en plus
soumis à une loi unique, il est important de favoriser des espaces
qui essaient autre chose.
Aujourdhui, il ny a pas véritablement de discours global
ou unitaire qui soit porteur dune alternative au système.
Cest tout le problème de la contestation de la radicalité
politique aujourdhui. Dans les années 70, effectivement,
les expériences communautaires étaient porteuses dun
message particulier. On se rend compte aujourdhui que la plupart
des luttes politiques sont des luttes sectorielles qui portent sur de
la micro politique, sur des micro utopies pour reprendre lexpression
de Félix Guattari. Finalement, ces luttes ne portent pas une remise
en question globale de la société. On ne sait plus aujourdhui,
sur quoi on refonderait le social. Je pense que cest dautant
plus important de privilégier ces îlots qui sont en dehors
du système ou qui forment une digue autour du système régnant.
Plus on multiplie les points de divergences par rapport à ce système,
plus on multiplie la possibilité quune telle parole émerge
un jour.
On se trouve aujourdhui dans un discours qui est totalisant, pour
ne pas dire totalitaire, qui est le discours du marché. Cest-à-dire
quil ny a plus dalternative imaginaire ou concrète
à cette idée du marché. Je ne suis pas persuadé
que lon doive répondre à cette idée du "
tout ou rien " par un autre système globalisant. Jai
plutôt limpression, quon arrive à une ère
de " dolce utopia ", pour reprendre lexpression de lartiste
Mauricio Catalana. Il y a lidée de construire des espaces-temps
qui permettent dexpérimenter pour un moment des choses, ce
que les situationnistes appelaient des situations. Mais lidée
dun discours global contre le système nest pas le rôle
de lart. Lartiste construit des maquettes que lon réalise
ou non, mais ce nest pas à lartiste de déterminer
le mode dapplication des espaces quil construit.
Le désir de communauté nest
pas un désir du communautaire
Le désir de communauté nest pas un désir du
communautaire. Ce sont deux aspirations qui finalement sont assez divergentes.
La demande de communautaire, cest la demande du commun, cest
la demande de règles qui seraient les mêmes pour tous. Or,
lart, cest lexception. Mais, lexception nest
pas seulement un irrédentisme absolu. Cest une singularité
qui nest pas forcément un individualisme. La singularité
peut être collective.
Lépoque ne manque pas de projet
politique, elle manque de formes pour lincarner.
La forme choisie au moment de la révolution française a
été lassemblée. La forme dominante au moment
de la révolution russe a été le soviet. Il y a eu
ensuite la forme du sitting, la forme de la manifestation qui court tout
au travers de lhistoire. Notre époque ne manque pas de projets
politiques, elle manque de formes susceptibles dexprimer des projets
politiques voir même de les susciter. Il y a malgré tout
une forme qui nest pas une forme politique mais qui est la forme
dominante daujourdhui, qui est celle de la free party ou des
raves. Il sagit dune assemblée spontanée et
momentanée dindividus autour dun même objectif,
qui viennent occuper un endroit qui nest pas prévu à
cet effet. Cette idée dinadéquation avec la fonction
est finalement très subversive. Cest ce qui existe aussi
dans la forme du squat. Et cette inadéquation crée finalement
des solutions politiques plus intéressantes que beaucoup de formes
classiques de la revendication. La manifestation, par exemple, est une
forme, qui vit peut-être ses derniers moments sous cette forme.
Si la free party est aussi forte aujourdhui, cest aussi parce
quelle correspond à ce que Jean-François Lyotard appelait
le post-modernisme, cest-à-dire lidée quil
ne sagit plus forcément de repartir à zéro
mais de se situer par rapport au réel existant. La question posée
nest plus : " comment fait-on pour tout reconstruire ? "
mais " comment peut-on mieux habiter ce dont nous héritons
? ". Cette forme là est posée par la free party, par
le squat. Quand on regarde les barres de béton des banlieues, on
peut se poser la question : " Est-ce quon reconstruit tout
ou est-ce quon essaye dhabiter autrement ces lieux là
? " Ces questions traversent à la fois la politique contemporaine
et lart contemporain.
Ce que Félix Guattari appelait léco-sophie renvoie
à beaucoup des obsessions qui traversent notre époque et
notamment en termes écologiques. Lécologie, nest
pas uniquement une question de nature, cest aussi une question urbaine,
une question philosophique qui se pose dans nimporte quel domaine
de la production et de la création. Et, on rejoint cette idée
dhabiter le monde. Léco-sophie, cest une écologie
qui serait applicable à nimporte quel phénomène
social ou nimporte quel phénomène de lesprit,
en fait.
Pluie culturelle
En fait, nimporte quel individu contemporain, vivant dans une grande
ville, aujourdhui, est confronté à une véritable
pluie dobjets culturels et de signes. Cest une situation inédite.
Jamais, aucun individu na eu à subir un tel déferlement
dans lhistoire de lhumanité. Donc, à partir
de cette situation de pluie culturelle, il faut essayer de construire
une culture. Soit on se protège de la pluie en devenant complètement
hermétique, soit on essaye de construire des rigoles, des dispositifs
qui nous permettent de capter ces choses et de sen servir. La véritable
force subversive, cest la force de lusage.
Des espaces non-marchands
La quasi-totalité des lieux de présentation, aujourdhui,
sont des lieux de présentation marchande. Les artistes exposent
dans le but de vendre ou den tirer profit. Comment ne pas se réjouir
lorsquun lieu permet à quelquun de montrer quelque
chose, sans que cela naboutisse forcément à un achat
? A partir de ce moment là des relations peuvent se nouer entre
un public et une uvre, un public et un projet. Cest un espace
de dialogue, un espace inter humain, cest-à-dire quil
na plus forcément besoin de la médiation de la relation
commerciale. Cest un espace qui a simplement besoin de la médiation
dun signe, dun objet, dune image qui est tout à
fait apte à faire parler les gens. Il faut que les choses se négocient.
Beaucoup de problèmes de notre société aujourdhui,
viennent du fait quil ny a plus despace de négociation.
Cest pour moi ce qui fonde la démocratie. Lart est
passionnant, dans la mesure où il est objet de négociation.
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