Interview de Nicolas Bourriaud

 

 

 


 

L’esthétique relationnelle
Pour comprendre la notion d’esthétique relationnelle, on peut mettre en relation deux pensées qui, à priori, sont totalement divergentes et éloignées. Celle de Duchamp et celle de Marx. Duchamp disait : " L’art est un jeu entre tous les hommes de toutes les époques ". Ce qui introduit la notion de dialogue possible entre quelqu’un aujourd’hui et Rembrandt et Vermeer par exemple. D’autre part, l’idée de Marx, dans laquelle la société, l’humanité même, est simplement le fait des relations qui existent entre tous les acteurs du champ social. Ce sont les bases théoriques de ce que j’appelle l’esthétique relationnelle. L’esthétique relationnelle, n’est rien d’autre que les relations qui sont produites par les œuvres.
Il y a beaucoup d’artistes, aujourd’hui, qui travaillent spécifiquement sur la création de modèle de socialité, qui essaient de se tenir au niveau de l’inter-humain. Dans ce travail, il y a l’idée qu’une œuvre d’art produit des relations. Non seulement entre l’artiste et le regardeur, mais aussi dans la salle, entre les différentes personnes qui peuvent venir ensemble au musée pour voir une œuvre, qui peuvent en discuter en direct, contrairement au cinéma, contrairement au théâtre. C’est une spécificité de l’art. Ces relations sont de natures extrêmement diverses et je ne voudrais pas les normaliser. Tous les cas de figures existent.
Ce qui est intéressant dans le problème des friches, des squats, des lieux qui servent à montrer l’art et qui servent aussi aux artistes pour leur travail, c’est qu’il s’agit de créer des relations. Pas uniquement des relations entre des personnes qui travaillent – comme c’est le cas dans un squat – mais des relations entre des gens qui viennent voir ce qu’on fait. Là encore les relations sont absolument hétérogènes, diverses.


A propos de l’art contemporain
L’expression " Art Contemporain " me gêne énormément. Quand on parle de musique contemporaine, par exemple, on ne parle pas de ce qui est véritablement en train de se passer sous nos oreilles – c’est-à-dire les musiques électroniques contemporaines – mais d’un mouvement qui date des années 50, qui est issu de Webern, de Stravinsky, etc. L’art contemporain, n’est pas un genre mais une catégorie particulière, ce n’est pas un médium. Quand les gens parlent d’art contemporain, ils parlent de l’ensemble des techniques qui sont supposées ne pas être artistiques. Comme s’il n’y avait pas de peinture, pas de sculpture, pas de vidéo. Un artiste aujourd’hui, utilise tous les moyens qui sont à sa disposition.
L’art est une activité qui consiste à produire des rapports au monde. Ces rapports au monde, peuvent être matérialisés à l’aide de formes, d’objets, de signes, de couleurs. Je ne vois pas pourquoi, aujourd’hui, les artistes se priveraient des nouvelles possibilités d’expression, des nouveaux champs qui peuvent matérialiser leur relation au monde. A partir de ce moment-là, la notion d’art contemporain me paraît extrêmement douteuse. Je parlerai plutôt d’art actuel, c’est l’art d’aujourd’hui.
D’autre part, cela recoupe l’idée selon laquelle l’art contemporain serait coupé du public et du social, ce qui me paraît totalement faux. L’art contemporain fait parti de l’histoire. C’est au moment précis où se produit l’industrialisation, où le système de Taylor se développe que naît un art, une pratique artistique qui est en réaction complète contre l’idée de spécificité. Il ne s’agit plus de spécialiser une activité, mais d’aborder le maximum de techniques possibles et surtout, de pouvoir se réapproprier sa propre expérience comme un tout unitaire. Il s’agit alors de se poser la question : " Qu’est-ce que c’est qu’une vie qui serait elle-même une œuvre d’art ? ". C’est-à-dire une vie qui ne serait plus l’otage de la division du travail. Ce sont toujours des questions que l’on vit aujourd’hui, qui nourrissent et irriguent l’art d’aujourd’hui.


L’interstice et la " dolce utopia "
Plutôt que "d’espace intermédiaire", je préfère parler d’interstices. L’interstice est ce qui est entre deux choses. Marx donnait une valeur très particulière à ce mot-là comme l’ensemble des îlots qui résistent, par exemple au moyen âge, à l’essor du capitalisme, qui fonctionnent sur d’autres modes. C’est la possibilité de fonctionner autrement. Je pense que dans un monde qui est de plus en plus standardisé, de plus en plus normé, de plus en plus soumis à une loi unique, il est important de favoriser des espaces qui essaient autre chose.
Aujourd’hui, il n’y a pas véritablement de discours global ou unitaire qui soit porteur d’une alternative au système. C’est tout le problème de la contestation de la radicalité politique aujourd’hui. Dans les années 70, effectivement, les expériences communautaires étaient porteuses d’un message particulier. On se rend compte aujourd’hui que la plupart des luttes politiques sont des luttes sectorielles qui portent sur de la micro politique, sur des micro utopies pour reprendre l’expression de Félix Guattari. Finalement, ces luttes ne portent pas une remise en question globale de la société. On ne sait plus aujourd’hui, sur quoi on refonderait le social. Je pense que c’est d’autant plus important de privilégier ces îlots qui sont en dehors du système ou qui forment une digue autour du système régnant. Plus on multiplie les points de divergences par rapport à ce système, plus on multiplie la possibilité qu’une telle parole émerge un jour.
On se trouve aujourd’hui dans un discours qui est totalisant, pour ne pas dire totalitaire, qui est le discours du marché. C’est-à-dire qu’il n’y a plus d’alternative imaginaire ou concrète à cette idée du marché. Je ne suis pas persuadé que l’on doive répondre à cette idée du " tout ou rien " par un autre système globalisant. J’ai plutôt l’impression, qu’on arrive à une ère de " dolce utopia ", pour reprendre l’expression de l’artiste Mauricio Catalana. Il y a l’idée de construire des espaces-temps qui permettent d’expérimenter pour un moment des choses, ce que les situationnistes appelaient des situations. Mais l’idée d’un discours global contre le système n’est pas le rôle de l’art. L’artiste construit des maquettes que l’on réalise ou non, mais ce n’est pas à l’artiste de déterminer le mode d’application des espaces qu’il construit.


Le désir de communauté n’est pas un désir du communautaire
Le désir de communauté n’est pas un désir du communautaire. Ce sont deux aspirations qui finalement sont assez divergentes. La demande de communautaire, c’est la demande du commun, c’est la demande de règles qui seraient les mêmes pour tous. Or, l’art, c’est l’exception. Mais, l’exception n’est pas seulement un irrédentisme absolu. C’est une singularité qui n’est pas forcément un individualisme. La singularité peut être collective.


L’époque ne manque pas de projet politique, elle manque de formes pour l’incarner.
La forme choisie au moment de la révolution française a été l’assemblée. La forme dominante au moment de la révolution russe a été le soviet. Il y a eu ensuite la forme du sitting, la forme de la manifestation qui court tout au travers de l’histoire. Notre époque ne manque pas de projets politiques, elle manque de formes susceptibles d’exprimer des projets politiques voir même de les susciter. Il y a malgré tout une forme qui n’est pas une forme politique mais qui est la forme dominante d’aujourd’hui, qui est celle de la free party ou des raves. Il s’agit d’une assemblée spontanée et momentanée d’individus autour d’un même objectif, qui viennent occuper un endroit qui n’est pas prévu à cet effet. Cette idée d’inadéquation avec la fonction est finalement très subversive. C’est ce qui existe aussi dans la forme du squat. Et cette inadéquation crée finalement des solutions politiques plus intéressantes que beaucoup de formes classiques de la revendication. La manifestation, par exemple, est une forme, qui vit peut-être ses derniers moments sous cette forme.
Si la free party est aussi forte aujourd’hui, c’est aussi parce qu’elle correspond à ce que Jean-François Lyotard appelait le post-modernisme, c’est-à-dire l’idée qu’il ne s’agit plus forcément de repartir à zéro mais de se situer par rapport au réel existant. La question posée n’est plus : " comment fait-on pour tout reconstruire ? " mais " comment peut-on mieux habiter ce dont nous héritons ? ". Cette forme là est posée par la free party, par le squat. Quand on regarde les barres de béton des banlieues, on peut se poser la question : " Est-ce qu’on reconstruit tout ou est-ce qu’on essaye d’habiter autrement ces lieux là ? " Ces questions traversent à la fois la politique contemporaine et l’art contemporain.
Ce que Félix Guattari appelait l’éco-sophie renvoie à beaucoup des obsessions qui traversent notre époque et notamment en termes écologiques. L’écologie, n’est pas uniquement une question de nature, c’est aussi une question urbaine, une question philosophique qui se pose dans n’importe quel domaine de la production et de la création. Et, on rejoint cette idée d’habiter le monde. L’éco-sophie, c’est une écologie qui serait applicable à n’importe quel phénomène social ou n’importe quel phénomène de l’esprit, en fait.


Pluie culturelle
En fait, n’importe quel individu contemporain, vivant dans une grande ville, aujourd’hui, est confronté à une véritable pluie d’objets culturels et de signes. C’est une situation inédite. Jamais, aucun individu n’a eu à subir un tel déferlement dans l’histoire de l’humanité. Donc, à partir de cette situation de pluie culturelle, il faut essayer de construire une culture. Soit on se protège de la pluie en devenant complètement hermétique, soit on essaye de construire des rigoles, des dispositifs qui nous permettent de capter ces choses et de s’en servir. La véritable force subversive, c’est la force de l’usage.


Des espaces non-marchands
La quasi-totalité des lieux de présentation, aujourd’hui, sont des lieux de présentation marchande. Les artistes exposent dans le but de vendre ou d’en tirer profit. Comment ne pas se réjouir lorsqu’un lieu permet à quelqu’un de montrer quelque chose, sans que cela n’aboutisse forcément à un achat ? A partir de ce moment là des relations peuvent se nouer entre un public et une œuvre, un public et un projet. C’est un espace de dialogue, un espace inter humain, c’est-à-dire qu’il n’a plus forcément besoin de la médiation de la relation commerciale. C’est un espace qui a simplement besoin de la médiation d’un signe, d’un objet, d’une image qui est tout à fait apte à faire parler les gens. Il faut que les choses se négocient. Beaucoup de problèmes de notre société aujourd’hui, viennent du fait qu’il n’y a plus d’espace de négociation. C’est pour moi ce qui fonde la démocratie. L’art est passionnant, dans la mesure où il est objet de négociation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 
 

 


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