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Lart, réfractaire au social
Jai le sentiment que nous pénétrons dans une époque
où la société envahit toutes les procédures
dexistence et de création possibles, signe que le mécanisme
dune sociologie permanente est en train
de se mettre en place. Il est essentiel, dans ce cas, de savoir comment
ce mécanisme se positionne par rapport aux domaines qui échappent
traditionnellement au champs social
de même quil est
important de se demander comment ces domaines, à leur tour, se
positionnent par rapport à ce mécanisme. En dautres
termes, ya-t-il échange ou phagocytose ?
Dans le domaine de lArt, il semble que la socio-manie
a produit un effet un peu pervers : elle a réduit lArt à
un affairement culturel autour de lui-même, aux dépens de
la valorisation de ses contenus. Et en astreignant les artistes à
nêtre souvent que les installateurs dévénements
passagers, souvent subventionnés, elle a réduit leur rôle
à celui danimateurs culturels contemporains,
témoins nécessaires et suffisants de leur environnement
social. Je me demande sil ny a pas là la persistance
à exister dune vieille théorie du reflet, maintenue
sous perfusion par le passage dun réalisme socialiste à
un réalisme socio-maniaque endiablé par la marchandise.
Et affirmer que les artistes expriment nécessairement le collectif,
expriment la société, la font ressentir, nest peut-être
quune façon de se soumettre à cette théorie.
Lart, victime de lévacuation de son histoire
Je crois par ailleurs que luvre dart pense, comme lindividu
à qui elle est destinée, et quelle sinscrit
dans lHistoire, alors que lart dit contemporain,
dont certaines réussites sont indubitables, sinscrit (comme
la société) dans le temps irréversible. Mais au fond
peu importe de savoir si lartiste sinscrit ou non dans telle
ou telle phase de lart dit contemporain. Ce qui compte, cest
que, réfractaire à toute demande collective, la personnalité
de lartiste affirme son désir et sa vision personnelle du
monde. Et cette vision ne sera pas tout à fait imprévue
si lon connaît bien lhistoire de lart considéré.
Malheureusement, la socio-manie a causé
une violente évacuation de lHistoire de la Culture. Cette
évacuation a brusquement placé le passé en état
de disponibilité non-critique et se prolonge jusque dans les processus
de création artistique en générant des peintres incapables
de dessiner, des écrivains qui ne lisent jamais
Ce phénomène
a aussi des conséquences sur la façon dont luvre
est perçue : elle finie par être vue sans être vraiment
regardée, entendue sans être écoutée, effleurée
sans être touchée. Et au bout du compte, on suspecte que
la disponibilité non-critique du passé contribue surtout
à substituer le marché à tous les autres critères.
Créateur ou spectateur, on se demande avant tout : " Quest-ce
qui prévu par le marché ? Quest-ce qui est produit
préalablement par le marché ? Quest-ce qui simpose
dans le marché même ? ".
Le système instrumentalise ce qui le
conteste
Le principe de la lutte est lui-même soumis à un certain
nombre dattitudes pré-établies, de fonctionnements
prévisibles qui procèdent dune même démarche
: tout socialiser, absolument. Les contestations sont prévues,
les luttes sont prévues, les collectifs sont éventuellement
encouragés et même sils croient être libres,
ils seront surveillés. Dans tout collectif, ne trouve-t-on pas
quelquun chargé détablir une forme de surveillance,
de déterminer jusquoù on peut aller et quelles sont
les limites à ne pas franchir ?
Alors, dans cette mesure, qui est lartiste ? Je crois que, aujourdhui,
celui qui ne serait ni dans linstitution, ni dans le dogme de la
lutte contre a probablement une chance dêtre
celui-là
lartiste doit se battre sur ces deux fronts
: pas de marginalisation, pas dinstitutionnalisation. Il doit sefforcer
de détourner la commande sociale et de la retourner contre elle-même,
comme cela a été le cas par le passé avec léglise
ou la bourgeoisie du 19ème siècle. Comme ce doit être
le cas aujourdhui avec la société spectaculaire mondiale.
Lartiste a la tâche délicate et complexe de ne répondre
à aucune demande et de ne refuser aucune demande. Lartiste
ne doit ni accepter, ni refuser. Lartiste doit simposer. Cest
également ce à quoi la socio-manie soppose en espérant
convaincre de la possibilité et de la nécessité dune
réconciliation entre lartiste et la société.
Quelle blague !
Lart est un processus dindividuation
Les uvres dart sont toutes le résultats daventures
individuelles extrêmement impressionnantes, extrêmement concentrées.
Ces aventures ont pu être dures, très dures, ou particulièrement
aisées. Peu importe, il faut que chacun arrive avec une ambition
considérable concernant son domaine de pratique. Dans le cas contraire
(celui de linterdisciplinarité, par exemple) on ne peut pas
être singulier dans sa pratique. Et cela est valable autant pour
celui qui ne créé que pour celui qui regarde, ou lit, ou
entend
lArt, cela se passe dun à un. LArt
touche les êtres au plus profond et leur enseigne une liberté
qui est par définition asociale. Cest bien sûr ce que
la société est incapable de comprendre puisque, quelle
soccupe avant tout dorganiser les masses, les populations.
La démocratisation de lart
Je suis bien entendu pour la démocratie des citoyens de lorganisation
sociale. Mais je nadhère pas à la démocratisation
de lArt parce quelle est un geste dassignation et parce
que lassignation ne fait pas appel à la sensibilité.
La seule démocratisation valable consisterait à faire en
sorte que le citoyen, lindividu, sache que sil peut être
alerté dans sa sensibilité par une seule uvre alors,
il aura accès à toutes les autres, dans tous les temps.
Ce que je demande sans cesse aux gens qui me parlent dArt, cest
de me parler dune uvre en particulier, une seule
dun
poème, un seul poème, un Baudelaire, une petite illumination
de Rimbaud, même quelques lignes.
un seul tableau, même
un tout petit, même presque rien. Jai envie de dire : "
Non, ne me parlez pas dArt. Parlez-moi de tel ou tel événement
qui se produit dans la peinture, dans la sculpture, dans larchitecture.
Mais parlez-moi dune chose "
le désir dArt,
cest un désir de jouir, cest un désir de volupté.
Cest un désir très constant, tout le temps, partout.
Seulement, ça na rien avoir avec un discours sur lArt.
Cest quelque chose (peut-être la seule chose) où les
sens, les cinq sens sont enfin requis. Comme dans lamour par exemple,
dans lérotisme. Le désir dArt est un désir
érotique, évidemment. Il nest pas un désir
social. Et il nest pas possible de démocratiser lérotisme.
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