Interview de Paul Virilio

 

 

 


 

Retrouver le temps, le territoire et les autres.
La réalité de l’historique c’est son présent. L’histoire passe, mais il y a un moment où elle est " présent " où elle est juste avant de devenir " passé ". Or, il y a une tyrannie aujourd’hui du temps réel de l’immédiateté, de l’ubiquité, de l’instantanéité. Cette tyrannie commence effectivement à être pesante dans ce que l’on appelle la mondialisation. La mondialisation est une mondialisation au niveau du temps, ce n’est pas une mondialisation au niveau de l’espace. Les antipodes sont toujours aux antipodes, les ruptures sociales entre le nord et le sud sont toujours là, les climats n’ont pas changé. La mondialisation c’est arriver dans ce point unique qui est un point absolu, délirant, où il n’y a plus que du présent, de l’immédiateté.
Je crois que les lofts, les squats sont des tentatives de retrouver un territoire parce qu’on ne peut pas s’en passer. Cette recherche de re-territorialisation représente une tentative de retour à l’espace réel. Il ne s’agit pas d’un retour dans le sens nostalgique. Personnellement, je me demande comment nous avons pu nous laisser piéger par l’idée d’un sixième continent totalement virtuel, la cyber mentalité, totalement en apesanteur où l’art serait enfin délivré de toutes les contingences au profit de signes, de chiffres..
Il y a trois corps dans l’histoire : il y a le corps territorial qui est le premier. Sans la planète, sans l’environnement il n’y a pas de corps social, qui est le second corps. Enfin, sans ce corps social il n’y a pas de corps animal, pas de re-production au sens génétique du terme.
En réalité, je crois que les artistes sont très conscient de la nécessité des trois corps. Le corps territorial : le lieu, l’espace réel ; Le corps social : l’autre, autrui, y compris l’étranger qui est le vrai Autre et quand on parle de l’autre on parle aussi de Dieu, c’est-à-dire de celui qui est au-delà de l’Autre et qui fait que je peux regarder l’Autre comme moi-même. Et enfin, le corps animal, l’intérêt pour le corps de chair, l’intérêt non pas pour le spectre ou le clone virtuel, mais pour la chair de ma chair, qui fait que quand l’autre souffre, je souffre.
Donc, je crois que le retour au corps territorial c’est-à-dire aux espaces de rencontre et de production, des espaces bien matériels, souvent bien crasseux, est nécessaire face à la tyrannie du temps réel, face à la " cyber mentalité ", face au spectre, au grand fantôme de la modernité c’est-à-dire des nouvelles technologies.


Jusqu’à présent, l’art, la culture, l’économie, la guerre, ont vécu dans l’historique, c’est-à-dire dans le local. L’histoire de Paris, n’est pas l’histoire de Londres, ou l’histoire de France n’est pas l’histoire de l’Afrique du Sud etc. Or, en ce moment avec les nouvelles technologies, on commence à vivre dans un temps astronomique. Le temps mondial, qui est le temps des planètes. Il y a un temps de la terre, comme il y a un temps de la lune, celui de mars etc. Or, ce temps-là, n’est pas un temps humain qui laisse des traces et qui est lié à une succession. Le temps humain n’est pas le temps de l’exposition instantanée, ce n’est pas le live.


L’image, l’instant, l’esthétique de la disparition
Aujourd’hui ce n’est plus l’homme qui est la mesure de toute chose, c’est le temps instantané, le live. Et l’art est coincé là, l’art, pas seulement les arts plastiques mais aussi le cinéma par rapport à la vidéo, la vidéo par rapport au numérique par rapport aux images de synthèse etc etc. Il y a donc une sorte de course de vitesse de l’image qui fait que l’image va vers sa perte, c’est-à-dire vers l’esthétique de la disparition. L’image ancienne apparaissait, par l’esquisse le premier rendu, et le deuxième rendu, la fixation avec le fusain pour fixer le dessin. C’était donc une esthétique de l’apparition. A partir de la photo instantanée et par la suite avec le cinéma, la vidéo et aujourd’hui tous les trafics numériques, nous allons vers une esthétique de la disparition. Ce n’est plus le passé, ni le futur c’est l’instant qui prime, c’est-à-dire le temps réel. Nous retrouvons la même tyrannie dans l’image et dans la vie politique de la mondialisation. Et beaucoup d’artistes n’en sont pas conscients. C’est contre eux que je me suis battu dans mes livres récents, contre ceux qui se sont laissés bluffer par cette immédiateté, cette ubiquité.
Qu’est-ce que c’est l’ubiquité, l’immédiateté, l’instantanéité ? C’est le signe du divin. Et quand un homme se prend pour Dieu, il y a de quoi être inquiet ! Les artistes qui ne le savent pas, à mon avis, sont très inquiétants.


Retrouver la ville, la commune, la communauté, le commun

Quelque part, il est sûr que ces communes que sont les squats, que sont les lofts, sont une sorte de grands cris pour retrouver la ville, la commune au sens de communauté d’habitation, communauté de vie, au sens de la cosmopolis. Les cités aujourd’hui, je parle en tant qu’urbaniste, sont en train de se scinder en ghettos, ghettos de riches, en ghated communities aux Etat-unis ou en ghettos de pauvres, en Asie ou à Sao Paulo etc.. A mon avis, le loft est le contraire du ghetto, ils est le lieu pour créer une commune. Non pas une communauté ethnique, une communauté politique ou une communauté sectaire, mais une communauté d’intérêts. Des intérêts pour l’autre et pour le milieu. Je pense qu’il n’y a pas d’intérêt pour l’autre sans intérêt pour le milieu.
De ce point de vue, je dirais que le parti écologique n’a pas assez bien joué son rôle. Il s’est trop occupé de la pollution, de la faune, de la flore. Il ne s’est pas assez occupé de la pollution de la relation. Le squat, la factory, la fabrique c’était d’abord une commune. A mon avis, le mot commun est un mot qu’il faudrait réhabiliter, il a été trop entaché du totalitarisme soviétique. Il faut réinventer la commune, contre la communauté ethnique, contre le ghetto sectaire ou religieux. Peut-être que la friche artistique est une occasion pour le faire, je l’espère, je l’espère, je ne fais que l’espérer.


Se construire au contact des autres
On nous a beaucoup parlé de la société de masse, à travers la critique du totalitarisme nazie ou soviétique. La révolution industrielle avait provoqué la standardisation des comportements, des produits. Nous arrivons à pire, c’est-à-dire à la synchronisation des opinions et des émotions à cause du temps réel. Une synchronisation des opinions publiques et des émotions à travers les médias, c’est le live. C’est la tentative d’un individualisme de masse qui s’appuie sur les émotions. Et les artistes se font facilement piéger là-dessus. Je crois qu’il y a une grande menace derrière la synchronisation de l’émotion.
L’expérience ce n’est pas seulement un phénomène scientifique. On sait bien qu’il n’y a pas de science sans expérience, mais je dirais qu’il n’y a pas de politique non plus sans expérience et surtout sans expérience d’autrui. L’expérience, c’est l’expérience du corps de l’autre, c’est l’expérience de la lutte avec l’autre ou au contraire de l’accord et du travail en commun. Et l’art en est le lieu par excellence, en particulier les arts qui, comme la danse ou le théâtre, ont besoin des corps. Je dirais aussi que les squats, les friches, sont des scènes, sont la récréation d’un théâtre de la communauté artistique.
Je crois qu’aujourd’hui la violence vient de la perte du tact et du contact avec autrui. Quand on n’a plus l’expérience du corps de l’autre, du corps dans le contact, il ne reste plus que la violence. Quand on ne dialogue plus on cogne. Et je crois que l’art est en train de se poser ces questions. Est-ce que l’art va continuer de dialoguer ou bien est-ce qu’il va cogner ? C’est-à-dire, est-ce qu’il va entrer dans l’incivilisation ? On parle d’incivilité dans les rues, mais je dirais qu’il y a des symptômes dans l’art contemporain d’incivilisation. Donc, il faut retrouver le dialogue. Et peut-être que ces lieux que sont les fabriques, qui sont de l’espace réel, sont les lieux de résistance à cette perte du dialogue et à cette perte de l’expérience du travail en commun.
Les expériences numériques sont d’une certaine façon une perte de l’expérience concrète. Or, aujourd’hui, je crains que l’on ait la même chose au niveau de l’art. C’est-à-dire que l’art, perd l’expérience de laboratoire l’expérience d’atelier, l’expérience territoriale pour rentrer dans l’expérience de pensée. C’est ce que l’on a appelé l’art conceptuel. Et le fait de voir des artistes abandonnés, parce que les squats, les friches sont des lieux où souvent les artistes sont abandonnés à eux mêmes, c’est-à-dire qu’ils sont là comme dans une sorte de " radeau de la méduse " – c’est peut être l’occasion de dire : " c’est là que ça peut se jouer ".
Or, l’art est face à cette question aujourd’hui : est-ce qu’on veut perdre le contact avec la substance, pour passer, à travers l’art conceptuel, dans l’expérience de pensée et demain dans l’expérience numérique, c’est à dire dans l’art qui se fait tout seul. Les Friches, serait des laboratoires de cette réinsertion de l’expérience commune entre science et technique et ce serait au bénéfice de l’art, de la technique et bien évidemment, de la science.


Des espaces pour dépasser l’échec de la ville, de la modernité

Moi, je crois effectivement que la volonté des artistes de rester en ville montre qu’ils ont compris que le grand échec du vingtième siècle c’est la ville, pour ne pas dire la commune. C’est dans la ville que se juge la civilité. J’emploie le terme de civilité par rapport à incivilité. La ville est la cosmopolis, elle est le lieu où s’ébauche la civilité. Ce n’est pas un hasard si au vingtième siècle tant de villes ont été détruites. Quelque part la ville était l’ennemi, l’ennemi de la mondialisation qui était déjà en gestation à travers les grands empires, coloniaux ou totalitaires, au sens historique du terme. Donc, moi je crois que c’est dans la ville que tout va se jouer. Je crois que nous allons passer de la géopolitique à la métropolitique. La concentration urbaine métropolitaine ou mégapolitaine est une préfiguration déjà ancienne, mais c’est une préfiguration de l’état terminal de l’espèce humaine. La volonté des artistes de revenir au centre est une manière de refuser d’être exilés, exilés de cette histoire qui se joue dans la concentration.
J’espère que ces lieux seront des lieux réfractaires à la marchandisation et à la grande liquidation. Les Friches sont le contraire de la privatisation, même s’ils elles n’en ont pas l’air. Ce sont des espaces critiques, des espaces en sursis, ce sont des espace qui – je l’espère – seront rebelles à la grande politique culturelle qui s’annonce, celle des médias et des grands trusts.
Dans le village ancien, il y avait un champs communal et je retrouve le mot commun. Ce n’était pas l’agora ni le forum, mais c’était l’équivalent. Lorsqu’il y avait des foires, des fêtes, on les faisait dans le champs communal. Or, j’ai envie de dire qu’il serait souhaitable que c’est lieux deviennent des champs communaux, c’est-à-dire des lieux d’échange d’expérience dans différents domaines, pas simplement dans le domaine de l’art et de la culture mais dans d’autres domaines.
A mon avis, ces lieux, ces territoires de l’art, pourraient être des lieux de questionnement sur " que fait-on maintenant ? ". Pas uniquement sur " qu’est-ce qu’on produit ? " ou " qu’est-ce qu’on fait face à une situation inextricable ? ". Parce que quand on pose des questions comme celles-là c’est qu’on n’a pas la solution. Ce n’est pas simplement pour faire de la manipulation, c’est plutôt pour bénéficier de l’intelligence collective de gens qui vivent dans l’expérience du commun, c’est-à-dire de l’échange, c’est-à-dire d’une production en commun. Je souhaiterais que ces friches soient des champs communaux de la question de la mondialisation, parce que la mondialisation est là, elle ne va pas s’arrêter après Porto Alègre, on y est. On est au cœur de cette question qui est sans réponse. Pour l’instant, elle est sans réponse.


La décentralisation

La décentralisation est un mot qui m’inquiète parce que j’y ai cru mais quelque part elle a été un lieu de re-féodalisation. Si on prend la décentralisation en France, c’était une sorte de re-féodalisation. Au lieu de trouver une forme de démocratie de proximité, dans certains cas, on a trouvé des petits potentats locaux, ce qui était assez logique puisqu’ils existaient avant. Donc, il y a là un danger. J’ai peur d’ailleurs qu’on ne puisse l’éviter, que l’on retrouve l’air de la féodalité avant la grande unité. On ira vers une unité du genre humain. Je ne dis pas d’ailleurs que c’est un souhait, c’est quelque part une pente.
Je crains que la décentralisation n’ait été l’occasion d’une re-féodalisation et à travers les mafias bien-sûr, c’est-à-dire le clientélisme. En tant qu’italien je sais de quoi je parle, je veux dire que l’Italie sur ce plan là est un laboratoire. On ne peut pas comprendre la mafia sans la féodalité.


Démocratie permanente – Démocratie intermittente
J’ai vraiment le sentiment que quelque chose se joue, dans les lofts, dans les squats. Vous le remarquez, j’emploie le mot loft à dessein. Quelque chose se joue de la survie de la démocratie tout court parce que je crois que la démocratie ne survivra pas à l’électronique. Ce que l’on appelle la démocratie permanente, c’est l’idée qu’une démocratie permanente puisse remplacer la démocratie intermittente. La démocratie intermittente ce sont les votations. C’est le vote, notre vote législatif, municipal, présidentiel, mais ce sont aussi les votations réelles directes dans les cantons suisses. C’est la démocratie intermittente. C’est clair, il y a une délégation, il y a un élu. L’idée de la démocratie permanente c’est que l’élu n’est plus un élu. Il a un fil à la pâte. Il est sous contrôle de tous, prétend-on, grâce à Internet, grâce à l’électronique. Cela veut dire qu’il n’y a plus d’élus. Cela veut dire que le vrai pouvoir il est dans le système qui tire les ficelles. C’est-à-dire Maxwells, Bil Gates, Goldschmit, Murdock ou bien Berlusconi. L’idée d’une démocratie permanente c’est la fin de l’élection. La démocratie devient impérative. Elle n’est plus participative. L’élection a lieu tous les jours, mais comme elle a lieu tous les jours, il n’y a jamais d’élection. On retrouve le même problème du temps réel, de l’immédiateté, de l’immédiateté, de l’ubiquité.


La vitesse absolu c’est le pouvoir absolu.
Si le temps c’est de l’argent la vitesse est le pouvoir. Et la vitesse absolue est le pouvoir absolu. Donc nous arrivons à une limite. Quand on dit absolu, cela veut dire que l’on atteint une limite. Mais de toutes façons, la décélération est inévitable, parce qu’on a atteint une limite avec la mondialisation. On est comme le petit poisson qui vient buter son nez contre la vitre du bocal. Comme disait dans le deuxième axiome Aristote " l’achèvement est une limite ". Or, la mondialisation est un achèvement et donc une limite.
Décélerer ne veut pas dire ralentir, cela ne veut pas dire passer de quatrième en troisième, deuxième, marche arrière, cela n’a rien avoir. Décélérer veut dire réépouser la philosophie. Si on continue d’accélérer quand on a atteint la limite ce qui s’appelle de la philofolie, c’est-à-dire celui qui se cogne la tête contre un mur jusqu’à ce qu’il en meurt. Quelque part le monde est en train de commencer à se cogner la tête contre le mur de la vitesse, contre la mondialisation. Les réunions de Porto Alègre sont le commencement de premiers cris de souffrance de cette butée. Il est sûr que nous sommes impérativement appelé à retrouver la philosophie et à abandonner la philofolie. Réinventer la philosophie, ne signifie pas revenir à Platon ou Aristote, cela veut dire qu’il y a un travail à faire sur la décélération ; une décélération qui est celle de l’esprit et qui n’est pas simplement celle des moteurs. Et les arts, bien-sûr y participent.


Disloquer, délocaliser

Il y a un mot qui revient tout le temps. C’est le mot dislocarer qui veut dire deux choses : disloquer et délocaliser, c’est le même mot. Je crois que la dislocation a laissé place aujourd’hui à une dislocation qui est de la délocalisation. C’est-à-dire que les images fuient, les images ne sont plus là. Elles sont partout et donc nul part. Elles fuient. Elles sont en fuites elles aussi. A mon avis il y a un énorme danger de perte non seulement du lieu de l’image, mais de l’image des lieux. On n’habite pas un endroit sans s’en faire un image mentale ou émotionnelle. Or, cette fabrication de l’image mentale se fait à travers l’art. Donc, ces espaces sont des espaces qui, quelque part, veulent lutter contre la dislocation, ce que Derrida appelle la déconstruction. J’espère qu’on y arrivera, mais je suis assez inquiet à vrai dire. Les rapports de force entre nous, et quand je dis nous, ce sont ceux qui essayent d’êtres réfractaires à la grande machine, le rapport de force est tellement inégal que je crois qu’il va y avoir beaucoup de souffrance, ce sera mon mot de la fin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 
 

 


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