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Le rôle des publics en question
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" La tendance artistique nest pas expansive, mais une contradiction. Et lart est lapothéose de la solitude " Samuel Beckett, Proust.
Les avant-gardes, les révolutions plastiques, critiques et littéraires nont cessé de se succéder depuis le début du XX° siècle. Mais il nexiste aucun système qui susceptible de mettre en forme les diverses expérience de ce temps (en reprenant dans un ensemble conceptuel cohérent les activités artistiques). Sans doute le moment est-il arrivé, pour quau cours de ces journées sur les nouveaux territoires de lart, nous puissions ressaisir la pensée dans son temps. Ce nest pas parce quun siècle sest achevé quune époque est révolue, même si la dite crise de " lart contemporain " est ressentie comme une interminable agonie. Aujourdhui, il savère nécessaire de faire le point, de remonter le cours de la tradition et dessayer de comprendre les révolutions et les subversions qui ont mené à la situation contemporaine. Ainsi, en situant tout à la fois sur le terrain de lart dans son aspect créatif, mais aussi dans les lieux de sa présence (les musées, les locaux, etc.) sera mis en évidence le rôle du public. Quel rôle le(s) public(s) a-t-il ou ont-ils jouer dans ces métamorphoses radicales que lart a subi au XX° siècle (quant à sa visée, sa fonction, son sens, sa quête) ? Si la problématique de la représentation est primordiale, elle se trouve cependant imbriquée dans une seconde problématique inséparable de la première : celle de la création. Une révolution copernicienne sest, en effet, opérée dans la peinture moderne. Nous nous sommes peu à peu détournés de lobjet à représenter fidèlement et objectivement pour centrer la représentation sur la manière dont le sujet (et/ou lartiste) appréhende lobjet. Lart, en Europe, sest nourri dune dialectique subtile et inventive entre lacte de représentation et la chose représentée, instituant pour le regard une navette sans fin entre la figure et le fond dont lécart façonnait, dans lespace pictural, des formes comme substitut optique de la présence des créatures. Cette restitution du réel habité par linspiration, lesprit du créateur humain, est spécifique à lOccident : il nest ni le reflet objectif du réel ni sa négation subjective, mais leur paradoxale union. Cest cela qui permet à lart davoir une histoire. Il faut noter quil a été élaboré dans le cadre dune civilisation du sacré. Cette histoire sest accélérée depuis la fin du XIX° siècle, donnant lieu à une explosion multiforme de la représentation. Evidemment, il nest pas question ici de faire une étude exhaustive des bouleversements successifs et complexes. Je cherche juste à donner quelques jalons théoriques suffisamment significatifs pour accéder à une compréhension des mécanismes intellectuels (et politiques) qui ont au cours, des siècles, présidés aux grandes mutations. Il suffit de rappeler la richesse inouïe des styles, des recherches fécondes qui ont précédé leffondrement du système figuratif : de la restitution sensorielle du phénomène qualitatif pur de limpressionnisme qui jette le peintre face à lobjet, en proie au monde, délicieusement et somptueusement affecté par lui, au fauvisme, du pointillisme à lorphisme, du symbolisme à lexpressionnisme, de lart nouveau au cubisme, la peinture a exploré tous les possibles avant daborder labstraction, mouvement plastique qui procède dune pensée exigeante quil nous faudrait analyser plus en avant. Les pratiques éclatées de lart contemporain requièrent en effet une mise au point et dabord un regard rétrospectif, essayant darracher à la généalogie de la modernité les secrets du processus de déconstruction auquel elle sest livrée avec attention, perplexité, insolence, rage, passion. La façon traditionnelle de peindre qui, à la fin du XIX° siècle, a engendré un académisme insipide, a été disloquée, fracturée à coups de marteau. Marteau, certes mais sans maître comme le souligne Boulez. De limage lacérée, bafouée et déchiquetée dans les collages du cubisme synthétique des années 1913 et suivantes, Mondrian et Malévitch nous firent passer à limage épurée, dénudée, dépouillée : non objective, abstraite, réalisant dans le zéro de la forme rêvé, puis accompli par Malévitch , la tabula rasa tant convoitée, abolissant ainsi la représentation au bénéfice de la Présence Mais personne ne pouvait en rester à cette totale maîtrise. Il faut, semble-t-il, passer à cette mise en uvre des choses dans les images avec la règle vide des titres qui permet le jeu de leur ressemblance, dont seul René Magritte semble être capable den énoncer la logique : " la création dobjets nouveaux ; la transformation dobjets connus ; le changement de matière pour certains objets ; un ciel de bois, par exemple ; lemploi des mots associés aux images ; la fausse dénomination dune image ; la mise en uvre didées données par des amis ; la représentation de certaines visions du demi-sommeil furent en gros les moyens dobliger les objets à devenir enfin sensationnels ". Mais nous, en tant que public, que faisons-nous face à toutes ces transformations ? Où nous situons-nous ? Sommes-nous aussi objet dune quelconque appréhension ou compréhension ? La tradition (esthétique) considère le public comme un élément presque contingent, secondaire par rapport à la souveraineté de lartiste face à sa propre création, ou de luvre dans son autonomie artistique. En réaction face à cette méconnaissance des processus de réception de lart se manifeste la sensation de mettre laccent sur le " marché ", mais au prix, trop souvent, dune réduction aux seuls mécanismes marchands ou aux phénomènes de dépendance des artistes face à leur clientèle. Or dans un cas comme dans lautre, lexistence dun public est considérée comme un élément aliénant (même sil est nécessaire) par rapport au moment de la pire création. Cependant chercher à opposer ces deux conceptions nous ferait entrer en une discussion stérile. Il faut davantage envisager une genèse des notions dart et de public. Le public, en effet, ne peut apparaître (en tant que tel) que sil existe une division du travail susceptible dengendrer une distinction entre production artistique due à des professionnels exerçant dans le cadre dun marché et des consommateurs. En ce sens, lart na pas pu être conçu comme tel quà travers lémergence dun public susceptible de le faire exister, tant matériellement, à travers les uvres, que symboliquement comme catégorie mentale. Dans ce cadre, il est alors envisageable de comprendre toute limportance, pour lesthétique (voire la politique), dune bonne appréhension du public de lart grâce aux instruments fournis par lhistoire et léconomie la psychologie et la sociologie qui viennent enrichir les réflexions traditionnelles de la philosophie et de la phénoménologie. Lenjeu est ici de marquer exactement la nécessité de considérer non plus lart comme témoin mais le public qui part son écart (de langage) en fait un témoignage de son temps. Cette ligne de partage est philosophiquement repérable. Nous ne saurions lindiquer ni la fonder exclusivement par la distance que prend lartiste vis-à-vis du penseur scientifique et du philosophe : elle est, sans doute, assimilable à celle qui marque la frontière entre la théorie de lart et celle de la critique. Quel public ? Dans lart, tel que nous le connaissons, la notion de public commence avec le mécénat, autrement dit avec la commande duvre par des instances collectives, religieuses dabord, princières ensuite, avec le développement de la " curialisation " (comme lanalyse fort bien Norbert Elias dans La Société de cour). Dans ce contexte cultuel, les uvres semblent avoir deux publics. Dune part le cercle étroit des commanditaires et de leurs proches ; dautre part, le public élargi des fidèles dans les églises ou des courtisans dans les palais. A cette tradition de la commande, à des fins dédification, de mémorisation, sajoute à partir de la Renaissance une dimension que nous pourrions dire plus " privée " puisquelle passe par des achats individuels damateurs ou de collectionneurs, capables de sintéresser à la peinture ou à la sculpture pour des raisons spécifiquement esthétiques, de reconnaître des styles ou des écoles, didentifier des signatures, par-delà lintérêt premier pour le sujet. Après la commande orientée vers la décoration des lieux publics ou semi-publics, lachat, visant à orner des cabinets privés, apparaît une troisième phase : le développement du public dans le cadre des Salons du XVIII° siècle, créés à lorigine pour compenser labandon de la vente en ateliers par les peintres et les sculpteurs académiciens, désireux de rompre avec les usages boutiquiers des corporations artisanales. Avec louverture de ces salons au public se constitue pour la première fois une forme de relation à lart entièrement détachée de toute possession matérielle, puisque nimporte quel visiteur peut, sans commander ni acquérir quoi que ce soit, avoir accès aux uvres, former et émettre une opinion à leur sujet. Ce qui distingue le salon des foires ou des marchés où, traditionnellement, la production artistique peut trouver un public, cest que la consommation y est purement symbolique : le tableau ne figure pas pour être acheté (en tout cas pas immédiatement), mais pour montrer le savoir-faire du peintre, et, éventuellement, du savoir-apprécier du public. Cest là un étape importante puisquelle marque en même temps quune certaine autonomisation de la production par rapport aux circuits marchands une véritable institutionnalisation du goût comme faculté indépendante de la conception matérielle, possédant en soi une finalité propre, désintéressée (ainsi que le conceptualise lesthétique kantienne). Cest ainsi quapparaît, après les commanditaires et les acheteurs, cette catégorie particulière de public que sont les amateurs et les connaisseurs. Parallèlement naissent deux types dintermédiaires spécialisés : dune part les marchands de tableaux (qui ajoutent à la délectation esthétique une dimension commerciale qui prendra la forme dune spéculation), et, dautre part, les critiques et les érudits, spécialisés dans lévaluation et la connaissance des uvres ces derniers connaîtront un essor particulier avec le développement de la presse pour les premiers et de lédition et de luniversité pour les seconds. Enfin, à la limite du commerce et de lérudition, les experts apparaissent, en même temps que lextraordinaire enchérissement du marché de lart propre à la modernité. Cest en effet au XIX° siècle que le public de lart souvre à des catégories plus larges que ne le sont les collectionneurs ou les amateurs de Salons, membres de laristocratie ou de la haute bourgeoisie. Mais si la consommation de lart par la visite des lieux consacrés prend une dimension massive, ce nest pas tant par lextension du public que par la multiplication de ces lieux : dune part, grâce à louverture des musées après la Révolution, qui institutionnalisent lintroduction de lart dans le patrimoine public ; et, dautre part, grâce à lorganisation de plus en plus fréquente à notre époque dexpositions temporaires, dans les galeries ou les musées. Il sagit moins, dès lors, dun phénomène de consommation des uvres (matérielle, par la commande et lachat, ou symbolique, par la délectation ou lérudition) que dune question de " fréquentation " des lieux culturels dans le cadre des pratiques de loisir ce que certains, attachés aux connotations volontiers élitaires de lamour de lart, ne se font pas faute de déplorer. Enfin dans cet élargissement qualitatif et quantitatif des modes daccès à luvre dart il faut noter : linvention puis la multiplication des moyens techniques de reproduction ; la gravure, tout dabord, à la Renaissance puis, surtout, la photographie dans la seconde moitié du XX° siècle. Cet accès aux images dimages se développe notamment à travers les livres dart, les affiches et surtout les cartes postales en vente (dans les services commerciaux des musées). Tout ceci suscite lavènement non tant de nouvelles catégories de publics que dun nouveau rapport à lart, infiniment plus libre, si ce nest désinvolte même sil peut perdre en intensité ce quil gagne en extension. Cest dans cet axe quAndré Malraux peut élaborer lidée du " musée imaginaire ". Du public au public multiple Un tel rappel des " catégories historiques " du public, nous incite nécessairement à abandonner le point de vue " globalisant " sur " le " public de lart. Il nous faut désormais raisonner en termes de publics socialement différenciés. La sociologie et son instrumentation concourent à se renouvellement de la problématique, notamment en ce qui concerne les publics des musées, étudiés pour la première fois à grande échelle par Pierre Bourdieu et son équipe, grâce à une enquête par questionnaires menée en 1964-1965 dans plusieurs musées français et européens. Publiés dans LAmour de lart, les résultats de cette enquête révèlent lampleur dun phénomène aujourdhui évident aux yeux de certains, mais dont à lépoque, seule lintuition pouvait fournir lévaluation : à savoir lextrême inégalité sociale daccès aux uvres dart par les musées et les expositions. Par-delà ce constat, Bourdieu se livre à une critique en règle de la clairvoyance en linnéité des " dispositions cultivées ", pour mettre en évidence le rôle primordial de linculcation familiale. Déjà préexistante dans Les Héritiers, cette problématique, basée sur un travail empirique, soulignait le caractère socialement transmis des dispositions scolaires, et, plus généralement, le rôle du " capital culturel ", distinct du capital économique. Il en va de même pour laccès aux uvres dart, en particulier la peinture, où ce phénomène est spécialement sensible, mais aussi la musique, le théâtre, la littérature, etc. Cest ainsi que se trouve dénoncées les illusions de la " transparence du regard ", de la faculté également accordée à tout à chacun dêtre sensible à lart (par une sorte de grâce mystique). Et cest précisément une métaphore religieuse quemploie Bourdieu dans son introduction (critique ironique des présupposés à luvre dans le monde de lart) : " En définitive, les anciens et les modernes saccordent pour abandonner entièrement les chances de salut culturel aux hasards insondables de la grâce ou, mieux, à larbitraire des " dons ". Comme si ceux qui parlent de culture, pour eux et pour les autres, cest-à-dire les hommes cultivés, ne pouvaient penser le salut culturel que dans la logique de la prédestination, comme si leurs vertus se trouvaient dévalorisées davoir été acquises, comme si toute leur représentation de la culture avait pour fin de les autoriser à se convaincre que, selon le mot dune vieille personne, fort cultivée, " léducation, cest inné ". " Ainsi les musées, au lieu dapparaître comme les instruments dune possible démocratisation de laccès aux uvres, révèlent-ils au contraire une bipartition fondamentale entre profanes et ceux qui ont accès au culte si je peux me permettre ou du moins qui contribuent à matérialiser ou à accentuer cette coupure : " Si telle est la fonction de la culture et si lamour de lart est bien la marque de lélection séparant, comme par une barrière invisible et infranchissable, ceux qui en sont touchés de ceux qui nont pas reçu cette grâce, on comprend que les musées trahissent, dans les moindres détails de leur morphologie et de leur organisation, leur fonction véritable, qui est de renforcer chez les uns le sentiment de lappartenance et chez les autres le sentiment de lexclusion. " Entre-temps, cest une évidence la fréquentation des musées et des expositions a beaucoup évolué. Sans doute ceci est-il dû, en partie, à lélévation générale du niveau détudes pour les générations de laprès-guerre, les pratiques culturelles ont pu sintensifier, jouant même pour certaines catégories le rôle occupé précédemment par la consommation automobile et lélectro-ménager ou encore léquipement audiovisuel. Mais sagit-il dune ouverture de la fréquentation à dautres catégories, ou bien simplement dune intensification des pratiques propres aux milieux traditionnellement portés vers ces formes de culture ? Bien que la première hypothèse se vérifie en partie, cest malgré tout vers la seconde quil convient de nous orienter. En effet, malgré laugmentation de loffre en matière culturelle, nous ne pouvons constater quun accroissement modéré du pourcentage des Français ayant visité, au moins une fois dans lannée, un musée ou une exposition artistique. A y regarder de plus près, il nous faut aussi noter que dans toutes les pratiques de loisir étudiées, la fréquentation des musées et des expositions est plus féminisée. Cest ainsi quest apparu, dans les milieux spécialisés, le souci dune certaine " démocratisation " du public de lart, dont les maisons de la culture fondées dans les années soixante par André Malraux sont un premier symptôme et dont le Centre Pompidou sera, dix ans plus tard, lun des plus spectaculaires symboles. En témoigne aussi les nombreuses études menées sur le sujet (par le Ministère de la Culture), ou encore, sur un terrain plus pragmatique, le développement de " laction culturelle ", et ses orientations " socio-culturelles ", à travers la formation danimateurs spécialisés. Ces intermédiaires professionnels (apparus, rappelons-le, sous une première forme en 1928, lorsque le Louvre lance son service de visites guidées) témoignent de cette nouvelle prise de conscience du fait que la relation entre art et public ne va pas forcément de soi. Elle peut dailleurs, dans un esprit militant, être considérée comme une forme de droit démocratique le droit à la culture quil importe de faire bénéficier à tous. Cest dans cette perspective quapparaît, à partir de 1968, le souci du " non-public ", autrement dit tous ceux que les professionnels de lanimation ne peuvent toucher au musée, tout simplement parce quils ne sy rendent jamais. Lanimation culturelle, cest-à-dire le travail des intermédiaires spécialisés entre art et public, rencontre là ses limites. Non seulement parce que, comme le souligne Bourdieu dans LAmour de lart, cest avant tout la famille et, à défaut, par lécole que peut sinculquer efficacement le goût pour les uvres dart. Mais aussi parce que, avec la privation de ce goût, fait défaut la conscience même de la privation, sans laquelle aucun soutien pédagogique na la moindre efficacité si ce nest celle de culpabiliser le sujet en lui inculquant la honte culturelle, la conscience impuissante et humiliée de son handicap. Y-a-t-il un art pour le public ?
Il semble que nous soyons loin des préoccupations des créateurs. Une constatation simpose : létendue du public et la proximité avec le monde de lart sont inversement proportionnelles à la masse du " non-public " ou du public occasionnel (sopposant au petit nombre des interlocuteurs privilégiés acheteurs, critiques, etc. ). Cest, il me semble, lune des spécificités des valeurs culturelles, orientées vers la rareté et non vers la quantité. Or cest une évidence, et ce colloque sur les nouveaux territoires de lart en fait la démonstration, ces liens de proximité, plus ou moins étroits, entre la production artistique et son public, ou plutôt ses publics, ont un lien immédiat avec les formes dart mises en circulation. La question du public nengage pas seulement une histoire de la réception, une sociologie des pratiques culturelles ou une pragmatique de lanimation dans les musées ou les écoles, mais elle permet également détayer lapproche des uvres et la perception esthétique. En effet, à chaque public correspond un type de production artistique, doté dune place spécifique sur le marché ainsi que de caractéristiques esthétiques, lesquelles, tout en évoluant selon les époques (de façons différentes) possèdent les mêmes propriétés structurelles. Nous pouvons distinguer :
Ces étapes me conduisent à remarquer que le lien qui unit intrinsèquement niveaux de production et niveaux de réception nest pas dû à une stratégie délibérée de lartiste. Il sagit plutôt dune sorte " dhomologie ", dune affinité structurelle entre la position occupée par un créateur à lintérieur de son champ de production, et la position du public susceptible de goûter ses uvres à lintérieur des différentes catégories de publics et de goûts dont lensemble forme ce quil convient de nommer un champ de réception. Réception & perception esthétique Les variations dans lappréciation des uvres selon les différents publics ne touchent pas seulement les sujets et les formes, les contenus et les styles de représentation. Elles concernent dabord le statut même des uvres, le fait quelles soient ou ne soient pas appréhendées comme des objets dart. Avant même de faire une sociologie ou une histoire du goût, il convient de procéder à une sorte dhistoire sociale du concept même duvre dart. Or, à partir du moment où nous intégrons à cette réflexion ce " non-public " (évoqué plus haut), il savère impossible de ne pas sinterroger sur la perception esthétique. Loin du partir du goût, il nous faut prendre comme point de départ le dégoût, dont la forme primaire et radicale est le refus daccorder à une uvre un quelconque statut artistique. Ce refus peut se marquer par une simple abstention, ou bien, à un stade supérieur, par une réaction verbale ; ou encore, de façon plus radicale, par des tentatives de destruction de lobjet. Pour comprendre cela, il nous faut savoir ce qui est vu dans ce qui est donné à voir. Autrement dit, il nous faut voir comment sorganise la perception visuelle, au niveau simplement psychotechnique. Je nadopterai pas ici une conception purement objectiviste, qui verrait dans la force intrinsèque de lobjet perçu le principe de sa perception. La philosophie, la sociologie et de nombreuses autres sciences rappellent, sans cesse, les variations de la perception à travers les différences daccès à luvre. Certaines tendances de la psychologie de lart sy emploient également, en décrivant les processus didentification des objets et la part quy prennent les variations culturelles (au sens anthropologique) et historiques (et du même coup éducatives). Il nous faut donc comprendre que percevoir cest le résultat dune convergence entre les caractéristiques de lobjet et les attentes de lobservateur, de sorte que les formes incomplètes, par exemple, sont complétées mentalement par des projections psychiques construites sur la base dexpériences perceptives antérieures. La perception nest donc en rien réductible à un simple enregistrement des objets. Lexpression artistique, loin dêtre donnée absolue, ne peut être comprise quen fonction de catégories historiquement et socialement construites. Il faut dépasser le projet, proprement philosophique, de définition des critères du " beau " dans luvre pour analyser le processus de construction de la notion même duvre dart. Ce dernier est, avant tout, un phénomène de croyance, comme le montre Marcel Mauss à propos du fait magique, dont il est envisageable de transposer les propriétés au fait artistique. " Ce qui leur [magiciens] donne des vertus magiques, ce nest pas tant leur caractère physique individuel que lattitude prise par la société à légard de tout leur genre ". Cest donc la croyance collective en lefficacité du geste du magicien, ou de lartiste, qui fonde leur reconnaissance comme tels et la perception de leurs uvres comme magiques ou artistiques bien plus que les caractères propres de leur production. En outre, la notion duvre dart implique un certain consensus quant à la relative autonomisation des uvres vis-à-vis dune fonction pratique ou utilitaire. Un autre principe qui fut longtemps fondamental pour lappréhension des uvres, repose sur lidentification dun motif à travers la notion de " mimésis ", dimitation. Eprouvée par le développement de lart moderne, une telle exigence repose sur la conviction que lart a pour but véritable non tant dimiter la nature pour elle-même mais, à travers elle, dexprimer une idée, sous quelque forme que ce soit idée morale, passion, conviction religieuse ou politique, etc. Une telle conception était centrale dans toute la période académique. Elle sest vue démodée par lémergence dun nouvel idéal : " lart pour lart ". Or prôner celui-ci (comme ce sera fait à partir de la seconde moitié du XIX° siècle) cest affirmer, de manière générale, la primauté de la " forme " sur le " fond ". Se dévoile alors le signe dune autonomisation de la forme (cf. Philippe Junod, transparence et opacité) : le passage de lart où la forme reste quasi transparente aux yeux du spectateur, à une vision plus spécifiquement esthétique, interposant entre lil percevant et le sujet représenté la médiation de la mise en forme dans son " opacité " -autrement dit, dans sa pleine visibilité. Cependant une telle capacité névolue pas seulement historiquement dans une perspective phylogénétique : de façon ontogénétique aussi, elle varie chez les individus selon leur degré déducation artistique. Cest là quintervient la question de goût et de ses variations sociales qui fonde cette ultime dimension de la perception esthétique que constitue lévaluation des uvres dart. Ainsi la capacité à mettre en uvre une perception proprement esthétique, loin dêtre une donnée immédiate ou dépendant de larbitraire des subjectivités individuelles, varie fortement en fonction de la familiarité entretenue par les sujets avec lunivers artistique. Lart selon le(s) public(s) La question du public de lart est loin de se réduire à une simple comptabilisation des entrées dans les musées, ni même à une sociologie de la fréquentation qui ignorerait cette dimension fondamentale quest la perception des uvres et la construction dun cadre conceptuel adapté à lunivers artistique. Car, si lartiste est bien lauteur de la production matérielle de luvre, le public (sous toutes ses formes) est bien lopérateur de sa production symbolique comme uvre dart. Certes, la tendance romantique à la vénération envers lartiste, qui tend à idéaliser et à magnifier celui-ci en lisolant dans un tête-à-tête inspiré avec sa propre création, nautorise guère cette prise en compte du rôle constitutif du public et, plus généralement, de la réception des uvres. Mais il faut remarquer les tentatives dartistes contemporains pour intégrer, dans le processus même de leur travail, la dimension de sa réception par le public, notamment dans certaines tendances dart conceptuel. Cest le cas, par exemple, de " lart sociologique ", dont les interventions sont construites en fonction des mécanismes marchands de production de la valeur artistique et commerciale. Nous connaissons aussi divers exemples dappel à la créativité du public, invité à participer par ses réactions à la production de luvre. Aujourdhui ces tentatives se multiplient donnant à lart une nouvelle dimension et au public un nouveau rôle : celui de témoin. Plus quhier, il y a une nécessité du témoignage. Il faut quelquun pour constater, dire de la création et témoigner. Le public (sous toutes ses formes) doit jouer se rôle et participer à luvre. Il doit devenir cet il ouvert sur les yeux fermés. Il devient lil fictif qui fouille luvre pour lui faire dire son être, cest lattention témoignante chargée de linquisition qui voudrait aboutir à la certitude luvre dart. il braqué sur le dedans, sur le se faisant, vers le dessous, au travail, mais toujours au fait dans toute laventure de luvre. Lattention et le regard que nous matérialisons ici (un peu comme Merleau Ponty dans Lil et lesprit), pour donner lidée de léloignement à lêtre et du trajet attentif vers soi, cest bien ce même témoignage qui est à luvre partout. Il faut donc risquer la distance de lailleurs pour se rencontrer. Image neuve de cette antique leçon : être, cest être perçu. Cest cela qui est à exploiter dans et par les nouveaux territoires de lart. |
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