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LEmpire
Ma thèse maîtresse est que la souveraineté, telle
quelle était pensée et liée, pendant toute
la période de la modernité à lEtat-Nation,
se déplace aujourdhui vers un autre point. Ce transfert de
souveraineté nest pas lié à une opération
du pouvoir, il est le friut des luttes et du désir des peuples.
Ce sont les luttes, les mouvements sociaux anticolonialistes qui ont rendu
nécessaire la création dun espace de souveraineté
au-delà de lEtat-Nation qui était devenu un cadre
trop étroit. Cette nouvelle forme de souveraineté est aujourdhui
directement liée au marché mondial, au marché global.
Le problème est dorganiser, de donner des règles à
cet espace mondial.
Lart est lavenir du travail
Lart est aujourdhui dans un nouveau rapport à la souveraineté,
cest tout à fait évident. Lart est peut-être
le moment le plus fort, de la socialisation du travail ; dun travail
qui devient de plus en plus intellectuel, capable de produire des biens,
des marchandises, mais aussi dautres formes de subjectivité.
Il faut la chercher justement dans ce passage entre production dobjet
et production de soi-même, ou reproduction de soi-même. Il
y a un lieu dans lequel sont produits des objets, des choses que lon
appelle art.
Quand la production devient une production immatérielle, organisée
en particulier par linformatique, il ny a plus de différence
entre la vie et la production, entre vivre et produire. Donc sur ce terrain,
lart devient une des formes spécifiques de la production,
il touche vraiment à toute la vie, il favorise lentrecroisement
des activités. Lart doit donc se libérer de la modernisation
capitaliste et se lier aux grands espaces, aux grandes friches de lEmpire,
du marché. Quand je dis que lart doit se libérer de
lindustrialisation lourde, du fordisme, je ne dis pas que lart,
ce nest pas du travail. Cest une nouvelle figure du travail
et cest justement ce travail immatériel qui se confond avec
la vie. Ce travail du biopolitique, ce travail qui produit des formes
de vie.
Transition des territoires et des esprits
Quand jétais à Paris, jai travaillé à
La Plaine Saint-Denis. Je travaillais pour gagner ma vie, comme sociologue,
pour le Ministère de lEnvironnement et pour la Mairie de
Saint-Denis. Cétait une expériences des plus intéressantes
: jai pu observer le passage du fordisme au post-fordisme. Dans
cette zone, dans laquelle, vraiment, la vieille industrie était
omniprésente, lindustrie avait terminé son cycle,
cétait le moment le plus intéressant, dans lequel
des petites communautés de gens, mais aussi de nouvelles productions,
allaient sinstaller. Cétait une transition des esprits,
pas seulement des territoires et du biopolitique. Cétait
vraiment le fait de lier la réalité matérielle, les
espaces, les objets à la créativité des gens, la
créativité libre.
Je pourrais vous parler dautres friches : lexpérience
milanaise que nous avons menée dans les années 70 était
une expérience politique, animée dun désir
de résistance. Elle consistait à " casser " le
sens du développement historique dominé par le libéralisme,
par le capitalisme.
Le risque de lusure.
La chose la plus terrible pour une friche, cest lusure. Beaucoup
de gens engagés dans ces démarches, nont pas la capacité
den sortir, de se transformer et ils finissent par sisoler.
Pour y parvenir il faut mettre en action le commun. Le commun cest
lexpérience des autres, celle du langage. Il sagit
de faire de la friche un élément créatif du langage.
La " "multitude "
La multitude est un concept dimmanence avant tout, en termes deleuziens.
Cest ce quil reste du peuple une fois quon a enlevé
au peuple, toute la transcendance, le commandement, la représentation.
En deuxième lieu, la multitude est un concept de classe. Il désigne
ce quinventent des individus qui ne sont plus assujettis au capital.
A partir de leurs singularités ils possèdent une capacité
de production propre, une puissance. Ce concept de multitude renvoit également
à lidée de coopération. Aujourdhui, lexploitation
passe surtout par laliénation de lexcédent de
valeurs produit par la coopération. Lexploitation, est une
exploitation de la coopération, de la coopération entre
les singularités. Donc, il y a désormais dans tout travail
et en particulier dans le travail esthétique, un exédent
du " faire " intellectuel. Et je crois que justement dans les
friches on arrive a avoir un rapport profond entre résistance et
création.
On dit que dans lEmpire la souveraineté na pas de lieu.
En revanche la résistance, elle, a des lieux. Peut-être que
les friches sont un de ces lieux.
Il sagit donc de qualifier ce lieu dun point de vue théorique.
Dans lhistoire du mouvement ouvrier, trois choses ont toujours été
séparées : la résistance, linsurrection et
limagination du monde nouveau. Toutes ces choses-là, dans
la théorie et dans la pratique du mouvement ouvrier ont toujours
été envisagées les unes après les autres..
Cétait des déterminations anthropologiques presque
universelles qui était ainsi posées et les gens les vivaient
ainsi.
Aujourdhui, cest fini. Dans la postmodernité, cette
époque de discontinuité radicale, on peut dire que ces trois
éléments marchent ensemble : on résiste, on invente,
on se rebelle. Résistance, insurrection de lesprit et pouvoir
constituant, constitution de nouvelles formes, marchent ensemble.
Lart fait partie de la vie dune manière tellement profonde.
Cest difficile de dire quil y a dun côté
lart et de lautre lindustrie, le temps libre etc. Non.
Il y a des hommes qui vivent lart dune certaine manière,
il y en dautres qui le vivent dune autre manière. Moi,
je suis toujours convaincu quil faut ramener lart à
lensemble des désirs, des besoins des gens. Lart est
toujours un témoignage supérieur. Quelque chose de fort,
quelque chose qui transforme le travail en une forme dabsolu.
LItalie : les friches politisées
En Italie, les friches sont très politisées. LItalie
est un pays qui est capable de grandes émotions de grands enthousiasmes.
Cest le seul pays, par exemple, où la lutte contre la mondialisation
a permis de générer des formes artistiques inattendues.
A ce titre,le mouvement de " Toute e bianco " est un phénomène
aussi important que les friches. Il incarne sur le registre de la création
un formidable exemple de résistance.
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