Interview de Toni Négri.

 

 

 


 

L’Empire
Ma thèse maîtresse est que la souveraineté, telle qu’elle était pensée et liée, pendant toute la période de la modernité à l’Etat-Nation, se déplace aujourd’hui vers un autre point. Ce transfert de souveraineté n’est pas lié à une opération du pouvoir, il est le friut des luttes et du désir des peuples. Ce sont les luttes, les mouvements sociaux anticolonialistes qui ont rendu nécessaire la création d’un espace de souveraineté au-delà de l’Etat-Nation qui était devenu un cadre trop étroit. Cette nouvelle forme de souveraineté est aujourd’hui directement liée au marché mondial, au marché global. Le problème est d’organiser, de donner des règles à cet espace mondial.


L’art est l’avenir du travail
L’art est aujourd’hui dans un nouveau rapport à la souveraineté, c’est tout à fait évident. L’art est peut-être le moment le plus fort, de la socialisation du travail ; d’un travail qui devient de plus en plus intellectuel, capable de produire des biens, des marchandises, mais aussi d’autres formes de subjectivité. Il faut la chercher justement dans ce passage entre production d’objet et production de soi-même, ou reproduction de soi-même. Il y a un lieu dans lequel sont produits des objets, des choses que l’on appelle art.
Quand la production devient une production immatérielle, organisée en particulier par l’informatique, il n’y a plus de différence entre la vie et la production, entre vivre et produire. Donc sur ce terrain, l’art devient une des formes spécifiques de la production, il touche vraiment à toute la vie, il favorise l’entrecroisement des activités. L’art doit donc se libérer de la modernisation capitaliste et se lier aux grands espaces, aux grandes friches de l’Empire, du marché. Quand je dis que l’art doit se libérer de l’industrialisation lourde, du fordisme, je ne dis pas que l’art, ce n’est pas du travail. C’est une nouvelle figure du travail et c’est justement ce travail immatériel qui se confond avec la vie. Ce travail du biopolitique, ce travail qui produit des formes de vie.


Transition des territoires et des esprits
Quand j’étais à Paris, j’ai travaillé à La Plaine Saint-Denis. Je travaillais pour gagner ma vie, comme sociologue, pour le Ministère de l’Environnement et pour la Mairie de Saint-Denis. C’était une expériences des plus intéressantes : j’ai pu observer le passage du fordisme au post-fordisme. Dans cette zone, dans laquelle, vraiment, la vieille industrie était omniprésente, l’industrie avait terminé son cycle, c’était le moment le plus intéressant, dans lequel des petites communautés de gens, mais aussi de nouvelles productions, allaient s’installer. C’était une transition des esprits, pas seulement des territoires et du biopolitique. C’était vraiment le fait de lier la réalité matérielle, les espaces, les objets à la créativité des gens, la créativité libre.
Je pourrais vous parler d’autres friches : l’expérience milanaise que nous avons menée dans les années 70 était une expérience politique, animée d’un désir de résistance. Elle consistait à " casser " le sens du développement historique dominé par le libéralisme, par le capitalisme.

Le risque de l’usure.
La chose la plus terrible pour une friche, c’est l’usure. Beaucoup de gens engagés dans ces démarches, n’ont pas la capacité d’en sortir, de se transformer et ils finissent par s’isoler. Pour y parvenir il faut mettre en action le commun. Le commun c’est l’expérience des autres, celle du langage. Il s’agit de faire de la friche un élément créatif du langage.
La " "multitude "
La multitude est un concept d’immanence avant tout, en termes deleuziens. C’est ce qu’il reste du peuple une fois qu’on a enlevé au peuple, toute la transcendance, le commandement, la représentation. En deuxième lieu, la multitude est un concept de classe. Il désigne ce qu’inventent des individus qui ne sont plus assujettis au capital. A partir de leurs singularités ils possèdent une capacité de production propre, une puissance. Ce concept de multitude renvoit également à l’idée de coopération. Aujourd’hui, l’exploitation passe surtout par l’aliénation de l’excédent de valeurs produit par la coopération. L’exploitation, est une exploitation de la coopération, de la coopération entre les singularités. Donc, il y a désormais dans tout travail et en particulier dans le travail esthétique, un exédent du " faire " intellectuel. Et je crois que justement dans les friches on arrive a avoir un rapport profond entre résistance et création.
On dit que dans l’Empire la souveraineté n’a pas de lieu. En revanche la résistance, elle, a des lieux. Peut-être que les friches sont un de ces lieux.
Il s’agit donc de qualifier ce lieu d’un point de vue théorique. Dans l’histoire du mouvement ouvrier, trois choses ont toujours été séparées : la résistance, l’insurrection et l’imagination du monde nouveau. Toutes ces choses-là, dans la théorie et dans la pratique du mouvement ouvrier ont toujours été envisagées les unes après les autres.. C’était des déterminations anthropologiques presque universelles qui était ainsi posées et les gens les vivaient ainsi.
Aujourd’hui, c’est fini. Dans la postmodernité, cette époque de discontinuité radicale, on peut dire que ces trois éléments marchent ensemble : on résiste, on invente, on se rebelle. Résistance, insurrection de l’esprit et pouvoir constituant, constitution de nouvelles formes, marchent ensemble.
L’art fait partie de la vie d’une manière tellement profonde. C’est difficile de dire qu’il y a d’un côté l’art et de l’autre l’industrie, le temps libre etc. Non. Il y a des hommes qui vivent l’art d’une certaine manière, il y en d’autres qui le vivent d’une autre manière. Moi, je suis toujours convaincu qu’il faut ramener l’art à l’ensemble des désirs, des besoins des gens. L’art est toujours un témoignage supérieur. Quelque chose de fort, quelque chose qui transforme le travail en une forme d’absolu.
L’Italie : les friches politisées
En Italie, les friches sont très politisées. L’Italie est un pays qui est capable de grandes émotions de grands enthousiasmes. C’est le seul pays, par exemple, où la lutte contre la mondialisation a permis de générer des formes artistiques inattendues. A ce titre,le mouvement de " Toute e bianco " est un phénomène aussi important que les friches. Il incarne sur le registre de la création un formidable exemple de résistance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 
 

 


accueil / inscription / contributions / programme J. 14 - V. 15 - S. 16

s