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Matière à penser

La Faculté de rêver. Hommage à Bernard Stiegler

Par Colette Tron
26 novembre 2020
Bernard Stiegler © Francis Blaise

Ces dernières années, la pensée prolixe du philosophe Bernard Stiegler était attachée, parmi les multiples circonvolutions de son oeuvre, à interroger, en effet, ce que penser veut dire, ou d’après Martin Heidegger « Qu’appelle-t-on penser ? ».

Substantif qu’il avait transformé en changeant une lettre, le e par le a, et il titrait ses deux derniers ouvrages « Qu’appelle-t- on panser ? » (publiés en 2018 et 2020 aux éditions Les liens qui libèrent). Depuis longtemps soucieux du devenir et de l’avenir de la vie l’esprit, ce fut l’un des motifs de la création d’Ars industrialis, association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit (fondée en 2005), dont l’objet posait « qu’il n’y pas de vie de l’esprit sans instruments spirituels », et ce pourquoi : « Ars Industrialis s’est fixé pour but d’imaginer un nouveau type d’agencement entre culture, technologie, industrie et politique autour d’un renouveau de la vie de l’esprit. »

Bernard Stiegler concevait le développement libertarien des technologies numériques comme le stade computationnel absolu, où le calcul prévaut sur tout critère de sélection et où l’automatisation devenant intégrale, ce portait le risque de prendre de vitesse la raison et le temps de la réflexion : temps critique indispensable à tout passage à l’acte, et participant des fonctions de la raison, de l’élaboration de la pensée, cette dernière ne passant d’ailleurs pas exclusivement par le calcul ; computation dont l’ordinateur était déjà une application technologique totale et ce dont la dite intelligence artificielle pourrait être le paroxysme. Il considérait cette situation avec gravité et écrivait que la pensée se trouvant démunie et dépassée, voire obsolète, il s’agissait de réactiver sa fonction de soin : de pansement. Où penser est toujours panser.

Le rapport entre technique, être et temps occupait l’ensemble de ses recherches, depuis son ouvrage majeur « La technique et le temps » (réédité en 2018 aux éditions Fayard). Fourbissant une critique de la modernité, de la « raison calculante » des Temps modernes, il souhaitait la conception et la fondation de la rationalité d’une nouvelle époque, celle d’un temps retrouvé, où la raison puisse recouvrer l’ensemble de ses facultés, entre calculabilité et incalculable, faisant « violence au calcul » selon une formule de Jacques Derrida (qui fut son directeur de thèse). Vers une « nouvelle économie de la raison ». Ces temps à venir portant de nouvelles formes de vie, biologique, psychique, technique, symbolique, formant un « renouveau de la vie noétique ». Il écrivait dans un livre où il énonçait déjà ses questionnements quant à la pe/ansée, « Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ? » (publié en 2016 aux Liens qui libèrent) : « Qu’un renouveau de la vie noétique soit possible ne signifie qu’il est probable : le possible est souvent si improbable qu’il se présente avant tout comme l’impossible. Cet impossible peut et doit se réaliser, et comme rêve de l’improbable ». Aussi, « la raison doit rêver et réaliser ses rêves » aujourd’hui plus encore face à la disruption et comme bifurcation improbable.

Rêve nocturne et rêve diurne, ou rêve éveillé, composent ainsi la vie de la conscience, comprenant aussi l’inconscient, en les contenant, et en les protenant, c’est-à-dire en projetant, en imaginant (protention, ou projection, étant dans son vocabulaire, inspiré par les théories de la mémoire de Edmund Husserl, un terme signifiant imagination), et le rêve, en tant que projection, est appréhendé comme l’origine de tout projet. Et même de toute pe/ansée. Bernard Stiegler soutenant que « c’est le pouvoir de rêver qui est à l’origine de toute pensée – celle-ci étant définie comme capacité de rêver les conditions de sa propre réalisation, […] (un pouvoir qui est celui de la tekhné à tous les sens du mot : ars, technique, puis technologie). » Ce « temps du rêve », dont une équivalence serait la méditation (en référence à Descartes) ou la contemplation (en référence à Arendt citant la culture grecque antique), ou certains rituels et cultes archaïques (en référence au chamanisme), est, selon Bernard Stiegler, ce dont il faut prendre soin, ce qui doit être cultivé : « Une culture prend soin de ce qui, devant sans cesse être cultivé, fait l’objet d’une constante attention. » Ce qu’il faut donc est réinventer ce défaut, celui d’une calendarité incluant le temps du rêve et entretenant de telles cultures du rêve : « En cela elles constituent en effet des cultures. » Celles-ci supposent des intermittences, « intermittence noétique », entre pensée et action, recherche et production, rêve et réalisation, ouvrant à une économie des existences favorable à l’invention, à la création, au contraire de la répétition, de la reproduction, qui sont des automatismes mortifères (déjà critiqués de Marx à Deleuze). Or, selon Bernard Stiegler, l’organisation (hyper)industrielle des biens culturels et leur économie capitaliste ont porté à détruire la culture au sens ici décrit, et il se rapportait à la première critique de l’industrie culturelle de Adorno et Horkheimer, que ces philosophes analysaient déjà comme une atteinte à la raison – y compris dans son lien à la formation de la sensibilité -, car réduite à la rationalisation, c’est-à-dire au calcul, primant sur l’économie véritable de la culture et de la vie de l’esprit, les anéantissant ainsi : y voyant une « nouvelle forme de barbarie » (dès 1947 dans « La dialectique de la raison »), expression qui sera souvent citée par Bernard Stiegler. « La rationalisation engendre la nouvelle forme de barbarie qui se concrétise à présent comme disruption ». Dans cette programmatique et cette temporalité ininterrompue, ce qui est nommé le « capitalisme 24/7 » détruit la possibilité de l’intermittence, et bien sûr le temps du rêve, ressource de toute pe/ansée, de toute noèse. Et tel « qu’il détruit la faculté commune de rêver ».

Face à quoi « la raison doit combattre l’empêchement de rêver en réalisant le rêve de cette immense bifurcation » que le rêve éveillé porte en lui, et peut faire surgir, id est faire sortir hors de lui : c’est un sens de pro-jeter, ou d’exosomatiser. En se formalisant, en prenant forme, quelle que soit cette forme. Il s’agit là de passage à l’acte, à l’actualisation, depuis l’hallucination qu’est d’abord un rêve, entre rêve et folie, « folie que porte en elle l’imagination ». De l’imagination à la réalisation, de l’abstrait au concret, en passant par la capacité de mise en œuvre, ce passage au dehors est un acte de transformation de l’état du monde. « L’hallucination peut conduire ainsi à sa concrétisation ». Concrétisation qu’est l’invention, et encore l’innovation véritable, appelée aussi créatrice, dont on soutenait à Ars industrialis qu’elle était malheureusement devenue destructrice. Cette création, comme « réalisation des rêves noétiques », est exceptionnelle et ouvre à l’extra-ordinaire : c’est une démesure, ou un dépassement de la limite, « qui se manifeste en tout rêve », déraisonnable, extravagant, inconditionné, mais aussi et en cela « condition de la pensée ». Cette création, ou invention, chaque fois singulière, supposera une socialisation, un partage, qui lui-même suppose une pharmacologie, car toute invention peut être curative ou toxique. Pansement ou blessure. C’est un pharmakon. Question du pharmakon entrée dans la philosophie contemporaine avec le commentaire que Jacques Derrida a donné de Platon, le concept de pharmacologie a été développé par Bernard Stiegler dans la perspective où le pharmakon suppose des prescriptions et appelle à des posologies. Telles que peuvent en idéaliser et réaliser des politiques, des agencements collectifs, des manières d’exister, des cultures, des savoirs. Cette socialisation est définie par Bernard Stiegler comme un processus de transindividuation (d’après sa lecture de Gilbert Simondon), individuel et collectif, psychique et technique, donnant lieu à une transformation des organisations, des formes de vie, provenant et projetatnt des « rêves nouveaux, formant les motifs de nouvelles formes de vie […] eux-mêmes à interpréter… ». Telle est la processualité de la « vie de l’esprit ».

C’est ainsi qu’« En réalisant ses rêves, l’être non-inhumain devient noétique. » Ce qui est donc à cultiver c’est « la faculté noétique de rêver ». Bernard Stiegler écrivait encore : « Du côté de l’existence collective sous toutes ses formes, la faculté de rêver ensemble […] cette faculté de rêver pour faire corps est la condition et la ressource de la noèse. » Et « vivre, pour une âme noétique, c’est exister en partageant des fins, c’est-à-dire projeter collectivement des rêves, des désirs et des volontés ».

Ainsi, comme tout être noétique, qui a la faculté de rêver : « Tout artiste prend ses désirs pour des réalités, comme tout savant, tout citoyen, tout amoureux, comme tout désirant, comme tout être non-inhumain ».


En février 2018, La Friche la Belle de Mai et Alphabetville ont invité Bernard Stiegler à participer au programme interdisciplinaire Travailler/Œuvrer avec une conférence autour du sujet « Ce qui travaille ». Ci-dessous, une restitution dessinée de cette rencontre signée par l’illustrateur marseillais Benoît Guillaume, suivie par sa captation vidéo intégrale.

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