Bienvenue à la Friche
Aujourd'hui mercredi 21 jan.
Invité au Brésil, au Mexique et aux États-Unis pour rencontrer des acteurs de la société civile avec qui nous pourrions coopérer, je voulais partager ici quelques réflexions prenant appui sur les tiers-lieux que j’ai pu visiter. On se rend compte qu’au delà de l’inspiration et de l’échange d’expériences, tous ont des choses à nous apprendre sur notre devenir dont les mots-clés pourraient être: robustesse, modèle économique, initiative privée, participation citoyenne, intérêt général et au final… pouvoir d’agir.
Depuis plus de 30 ans, la Friche grandit en observant et en dialoguant avec ses pairs européens. Partenaires ou chefs de file de nombreux programmes européens, nous travaillons au quotidien avec des lieux qui nous ressemblent en Allemagne, en Italie ou en Roumanie, sur des sujets culturels, de gouvernance ou de transition. Nous accueillerons d’ailleurs en avril 2026 l’Assemblée Générale du réseau Trans Europe Halles dont la Friche est un membre historique et ce sera une nouvelle opportunité de mise en réseau, d’étude comparative et d’échange de bonnes pratiques. L’Europe n’étant pas notre seul horizon, nous avons lancé, avec le soutien du Ministère de l’Europe et des Affaires Étrangères, en lien avec les Instituts français du Maroc, d’Algérie, de Tunisie, d’Egypte et du Liban le programme Mawjaat, qui vise à l’animation d’une communauté de tiers-lieux en Méditerranée. Mais suite à des déplacements aux États-Unis, au Brésil et au Mexique, c’est de Tiers-lieux en Amérique que je voudrais parler ici.
Si l’idée de « third place » est bien américaine, sous la plume du sociologue Ray Oldenburg1, le mouvement des tiers-lieux prend sur les continents américains une forme toute différente des approches que nous connaissons en Europe. Pour ces tiers-lieux américains, « le monde se divise en deux catégories » : des initiatives d’intérêt général ou parapubliques, le plus souvent portées par des administrations progressistes qui plaident le « droit à la ville »2 des citoyen·nes ou alors des projets purement privés stimulés par la préservation d’un patrimoine industriel ou une opportunité foncière. Territoires sentinelles en première ligne face aux ravages du libéralisme à l’état pur, ils deviennent pour les uns des outils d’intérêt général au service de l’autonomisation des personnes et, pour les autres, des espaces alternatifs de créativité et de sociabilité.
1 « The great good place » Ray Oldengurg – 1989
2 « Le droit à la ville » Henri Lefebvre – 1967
Les deux mégalopoles latino-américaines (plus de 40 millions d’habitant·es à elles deux) ont produit, à 40 ans d’écart, deux réseaux de centres socio-culturels, éducatifs, sportifs et récréatifs qui dépassent en termes d’usage tout ce que nos tiers-lieux européens ont à offrir.
Les SESC brésiliens, et en particulier les 43 de l’État de São Paulo qui sont parmi les plus dynamiques, ont fait le pari au début des années 1980 du rôle que peuvent jouer la culture et l’éducation dans la transformation sociale. C’est à cette période (soit 10 ans avant la Friche) que l’architecte Lina Bo Bardi signe le SESC Pompeia, véritable chef d’œuvre architectural, entre réhabilitation d’une ancienne fabrique de barriques et geste moderniste incroyable (pour les espaces sportifs en particulier). Au-delà de sa beauté et de sa fonctionnalité, ce qui nous a frappés c’est à la fois le nombre d’usagers quotidiens (plus de 8000) et l’étendue des services proposés : du rendez-vous médical jusqu’à la cantine, en passant par les ateliers de pratique artistique, la piscine ou le gymnase et les expositions d’art contemporain. Si les SESC sont bien des lieux d’intérêt général, ils n’en restent pas moins de statut privé et sont financés par un petit pourcentage prélevé sur la part patronale des feuilles de paye des salarié·es du secteur privé (tourisme, commerce notamment) de tout l’État de São Paulo. Cela leur confère une véritable robustesse économique (le budget du Sesc Pompeia à lui seul avoisine les 12 M€).

Difficile de ne pas faire le parallèle avec le programme Las Utopias lancé juste avant la crise sanitaire par le district de Iztapalapa à Mexico, dans l’une des zones considérées comme les plus pauvres et violentes de la capitale mexicaine. Au nombre de 15 à ce jour, las Utopias se déploient sur des surfaces allant de quelques milliers de mètres carrés à plusieurs dizaines d’hectares, maniant avec un sens aigu du politique3, les principes de l’éducation populaire et de l’urbanisme progressiste, du droit à la ville d’Henri Lefebvre à la ville du quart d’heure de Carlos Moreno. En tout cas, le pari semble là aussi gagné, avec une offre à 360, un million d’usagers par mois (selon les responsables) et une approche « droits culturels » assumée, d’autant qu’Iztapala est un des territoires très identifiés par los « pueblos originarios » (pour y abriter — entre autres — un lieu de cérémonie Aztèque).
3 Clara Brugada, maire d’Iztapalapa, à l’origine du programme des Utopias, est aujourd’hui Maire de Mexico sous la bannière du parti présidentiel Morena.


Dans un autre style, les laboratoires citoyens que l’on peut observer à Medellin (avec Confama) ou à Monterrey (avec le LabNL) nous parlent également beaucoup au point d’en avoir fait un sujet de recherche contributive de notre LaboFriche, avec Raphaël Besson et le Campus AFD : comment ces « labs » viennent à la fois répondre à des demandes sociales, stimuler l’innovation et déplacer les politiques publiques en renforçant la participation citoyenne.
Si l’on met de côté la (géniale) Casa do Povo à São Paulo, dont l’histoire et le projet sont réellement singuliers, on observe, dans les grandes villes latino-américaines au passé industriel important, de nombreuses initiatives assez récentes (une dizaine d’années en moyenne) et relativement similaires à ce qu’on observe en Europe. Que ce soit à Rio de Janeiro, Salvador de Bahia ou encore Mexico, quelques beaux projets ont émergé, animés par le besoin d’avoir des espaces de création, d’atelier, de fabrication et souvent mus par la volonté de préserver des bâtiments emblématiques du patrimoine industriel de ces villes.



Ainsi la Fabrica Behring (ancienne fabrique de chocolat) à Rio ou le Trapiche Barnabé (entrepôt portuaire) à Salvador de Bahia ont en commun avec la Laguna (usine textile) ou Proyectos Publicos (réhabilitation d’édifices patrimoniaux) à Mexico d’être des projets totalement privés, avec un modèle économique autonome et une orientation forte vers les industries créatives, les métiers d’art ou le design. Évoluant dans une pure économie de marché, sans argent public pour la culture, ces lieux reposent sur la vitalité de leurs résidents et leur capacité à être autosuffisants : peu ou pas de structures de spectacle vivant, mais plutôt des makers pour qui ces espaces sont des lieux de fabrique voire des espaces de vente. La question de la gouvernance se pose rarement. Il y a souvent une personne (ou un petit groupe) qui prend l’initiative d’acquérir le foncier avant d’y déployer de manière itérative son projet.


Plus au nord, on a aussi été séduit par le projet de Goat farm arts center à Atlanta, ancienne fabrique d’armement qui déploie aujourd’hui une activité artistique pluridisciplinaire « non-profit » avec une dominante arts numériques. Le modèle économique est porté par un projet immobilier de logements alentour dont les marges issues des loyers viennent financer le fonctionnement de cette friche culturelle.
Au final, et c’est peut-être la grande différence avec un lieu comme la Friche, l’art et la culture semblent être la variable d’ajustement de ces projets. Pas de permanence artistique, pas d’aide à la création, peu de lieux de diffusion, juste un sentiment de liberté, d’agentivité en marche et de chemins alternatifs aux horizons bouchés du système libéral. Cela vient confirmer, si c’était nécessaire, l’importance existentielle des moyens publics alloués à l’économie sociale et solidaire et à la culture, dans une perspective de justice sociale et d’intérêt général.
Merci pour leur invitation au service culturel de l’Ambassade de France au Brésil, à la Villa Albertine Atlanta, à l’IFAL/ Consulat général de France à Monterrey.
Ces sujets de notre Labofriche sont partagés avec nos amis du Campus AFD, Raphaël Besson mais aussi avec la fondation de France et la fondation Carasso.